1. Pourquoi il est difficile aux bizuts de dire non

Pourquoi il est difficile aux bizuts de dire non

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Officiellement, les actes de bizutage sont interdits et punis par la loi depuis 1998. Pourtant à chaque rentrée, les petits nouveaux sont mis à l’épreuve par leurs aînés. Notre journaliste Julia Zimmerlich, qui a elle-même vécu ces pratiques alors qu’elle était étudiante, a enquêté sur les nouveaux codes du bizutage.

Refuser ou accepter : le choix de participer ou non au week-end d’intégration (communément appelé WEI – à prononcer “ouaille”) est un premier dilemme. L’inscription est facultative (et payante, jusqu’à 200€ pour 3 jours), mais le mythe de l’exclusion persiste. Jean, diplômé de l’ESC Toulouse en 2008 explique : “Ne pas venir au WEI alors qu'on est tout nouveau dans l'école... c'est se mettre en marge de l'ambiance et du groupe. Il y a un risque de devenir transparent voire inexistant.” La faute à ceux qui ne veulent pas jouer le jeu. “Ils s’excluent tout seuls, ajoute Maxime*, diplômé de l’ENSAM (École nationale supérieure des arts et métiers). On ne peut pas les connaître s’ils ne participent pas aux activités.”

Certains y voient une façon de se préparer au monde de l’entreprise

Nombre de bizuteurs envisagent ces mises à l’épreuve comme une préparation au monde de l’entreprise. C’est même l’objectif affiché de l’usinage à l’ENSAM (dans cet établissement on parle d’usinage et non de bizutage). “Pendant 3 mois, raconte Denis Igert, délégué de la Société des anciens des Arts et métiers, les étudiants font l’expérience grandeur nature du fonctionnement d’un groupe humain, avec tous ses aspects, positifs et négatifs. Une fois en entreprise, nos diplômés ont un coup d’avance en termes de vécu humain. En revanche, toute attaque personnelle est interdite.”

Objectif des bizuteurs : créer une équipe soudée

Concernant le système des élections des grandes associations étudiantes, il vise officiellement à la professionnalisation des équipes. L’objectif affiché est d’évaluer leur “capacité à s’organiser et à créer une équipe soudée”. Dans la réalité, les candidats prêts à tout pour gagner le droit de s’occuper du BDE (bureau des étudiants) se retrouvent dans des situations ubuesques. Comme faire un strip-tease dans le métro, filmé par ses camarades ou rassembler une liste d’objets insolites (des menottes, une plaque de rue, une plante, 100 crêpes, une déclaration de perte de chatte avec le tampon de la police etc.). Le groupe le plus rapide et le plus “débordant” gagne la reconnaissance des bizuteurs. Dévotion et asservissement : la 1ère année on apprend à obéir et la 2ème à donner des ordres.

bizutage etudiants ifag
Bizutage d'étudiants de l'IFAG en 2005. Pour le psychiatre Samuel Lepastier, le côté mise en scène de ces cérémonies participe au fait "qu'on se laisse aller à des comportements que l'on aurait pas normalement".

Sur le site du BDE de l’EISTI (École internationale des sciences du traitement de l’information) de Cergy-Pontoise, le programme de la campagne prévoit “un stand ‘torture’ de listeux (pendant au moins 1h vous pourrez vous défouler sur vos chers listeux et tester leur patience)”. Les présidents de liste bénéficient d’un traitement (alcoolisé) particulier. Lors d’une soirée spéciale, appelée le “dîner des prez” ou le “pigeon des prez”, le futur président à la meilleure descente sort vainqueur de l’épreuve. À Telecom SudParis, “les prez boivent une bouteille de hard (alcool fort) en une heure”, détaille Édouard. Dans d’autres établissements, le dîner est même filmé et les “meilleurs moments” sont rediffusés le soir de la campagne.

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Voyez un exemple de “clips de précampagne” que les listeux de l’EM Lyon doivent tourner. Aucune figure imposée, chaque groupe est libre de laisser libre court à son imagination.

Faire endosser à un jeune l’identité de son école

“Le principe du bizutage consiste à déposséder un jeune de son identité avant de lui faire endosser celle du groupe et de son école”, explique Ousseynou Ngom, auteur du mémoire “Les jeunes et l’alcool”. Comme on parle de “culture d’entreprise”, les associations étudiantes adoptent des codes et se créent une identité propre. Choisir un nom (de préférence à connotation alcoolisée ou sexuelle : Royal’Tease, Six Roses, Show Lapine), une couleur, un slogan, un tube remixé et une chorégraphie associée (vous trouverez une multitude de vidéos de chorégraphies sur le Net). La coutume veut qu’à chaque rassemblement, les étudiants portent le polo de leur association et dansent leur chorégraphie. “Le polo, les films de promo, les chorégraphies sont des importations récentes des confréries américaines, détaille Samuel Lepastier, psychiatre. Les étudiants se créent ainsi une identité quelque peu artificielle.”

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Un exemple de “choré”, celle de la fac de pharmacie de Toulouse, pour le Crit 2010 (rassemblement annuel d'une semaine des étudiants de toutes les facultés de la filière). Les chorégraphies, véritables symboles identitaires des promos, sont dansées à la moindre occasion au cours de l’année.

*Les prénoms des témoins ont été modifiés pour conserver leur anonymat.

Avis d’expert
Samuel Lepastier, psychiatre spécialiste du bizutage

“Le bizutage suit une logique d’emprise. On observe les mêmes mécanismes au sein des sectes ou dans les cas de harcèlement. La victime croit avoir le choix, alors qu’elle est sous l’emprise de ses bizuteurs. En groupe, chacun perd le sentiment de sa responsabilité individuelle et de sa propre identité. Caché derrière un déguisement, une mise en scène ou un jeu de rôles, on se laisse aller à des comportements que l’on n’aurait pas normalement. L’effet de groupe inhibe le sens critique, surtout quand on est nouveau dans l’école et qu’on ne connaît pas les codes. Plus difficile, la victime a toujours le sentiment d’être en faute. Si elle n’ose pas dire non, elle croit être lâche. Et si elle manifeste ses doutes, elle pense être une poule mouillée. Il ne faut pas avoir peur de s’affranchir du groupe.”

Sommaire
> Aujourd’hui moins de bizutages ou des pratiques plus clandestines ?
> Week-ends d’intégration, élections de BDE : les nouveaux rendez-vous pour bizuter “en loucedé”
> L’alcool et la misogynie, les ingrédients d’un bizutage “réussi”
> Pourquoi il est difficile aux bizuts de dire non
> Les écoles officiellement en lutte contre le bizutage
> Anne, bizutée en 2009 en deuxième année de médecine: “Les bizuteurs ont le pouvoir qu’on leur donne”
> Pauline, bizutée en 2006 à l’ESC Lille : “J’ai payé cher mon geste de rébellion”
> Lucie, bizutée en 2003 à l’EDHEC : “Je ne voulais pas me griller, j’avais vraiment envie de faire partie de l’association”
> Maxime, “usiné” en 2005 à l’ENSAM : “Sorties de leur contexte, nos coutumes choquent
> Soirées médecine : "biture express" chez les étudiants

Et vous, que pensez-vous du bizutage ? Partagez vos expériences sur notre forum.
Si vous êtes victime ou témoin d’un bizutage, contactez le CNCB (Comité national contre le bizutage) au 06.07.45.26.11 ou par mail contrelebizutage@free.fr.

Julia Zimmerlich, avec la collaboration de Guillaume Bourain
Septembre 2010
Sommaire du dossier
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