Anne, bizutée en 2009 en 2ème année de médecine: “Les bizuteurs ont le pouvoir qu’on leur donne”

Officiellement, les actes de bizutage sont interdits et punis par la loi depuis 1998. Pourtant à chaque rentrée, les petits nouveaux sont mis à l’épreuve par leurs aînés. Notre journaliste Julia Zimmerlich, qui a elle-même vécu ces pratiques alors qu’elle était étudiante, a enquêté sur les nouveaux codes du bizutage.

Publié le , mis à jour le

Étudiante en médecine en Normandie, Anne* a été bizutée en 2009 alors qu’elle était en deuxième année de santé. Le sentiment qui lui en reste ? Celui d’avoir pu contrôler les choses.

“Le bizutage en médecine a lieu en 2ème année, une fois que l’on a réussi le concours. Les pratiques sont très variables d’une fac à l’autre et d’une année à l’autre. Dans la mienne, les étudiants de 3ème année nous ont bizuté gentiment, de mi-septembre à début novembre. Régulièrement, ils nous aspergeaient de peinture ou de farine à la sortie des cours ou nous scotchaient à une chaise. Le vrai bizutage s’est déroulé au week-end d’intégration. Juste avant de partir, nos bizuteurs ont diffusé une vidéo provoc, avec des scènes à connotations sexuelles. Au final, c’était juste pour nous impressionner.

“Je voulais tenir jusqu’au bout du WEI”

On savait que la nuit serait longue et surtout très sale. Par mesure de précaution, j’avais scotché mon K-way intégral au niveau des poignets et de mes bottes en caoutchouc. Nous avions rendez-vous avec les bizuteurs dans une forêt en début de soirée. Après nous avoir donné un surnom (un jeu de mot sexuel avec notre nom de famille), les étudiants de 3ème année nous avait concocté un parcours de santé à travers la forêt, avec des énigmes et des épreuves de plus en plus gores. J’ai dû notamment manger du poisson pourri avec des oignons crus et ramper dans des excréments. Vers la fin, à 1h du matin, il faisait nuit noire, il pleuvait, j’avais froid, du ketchup plein les cheveux. J’en avais marre. J’ai failli pleurer. Mais j’étais avec toutes mes copines, on avait eu notre concours et cette mascarade ne comptait pas. À chaque étape, nos bizuteurs étaient là, cagoulés, à crier dans un mégaphone. Je pouvais décider à tout moment de m’arrêter, mais je voulais tenir jusqu’au bout.

“Du jus de carabin à boire”

A la fin du parcours nous avons passé la nuit dans des tentes, notre tenue de combat, couverte de boue et d’excréments, sur le dos. Le lendemain, lever 6h. Au programme : bataille de farine et de peinture, gobage de flamby et de blanc d’œufs et concours de pastis. Pour la scène finale du bizutage, en fin d’après-midi, nous devions boire le “jus du carabin”, un mélange non identifié d’alcools. L’un après l’autre nous devions embrasser une tête de cochon, ramenée pour l’occasion, et nous agenouiller devant les étudiants de troisième année, pour être adoubés carabins. Le moment était solennel et j’étais super contente d’être arrivée au bout.

“La cohésion d’une promo commence là”

Une quarantaine d’étudiants de ma promotion ne sont pas venus au WEI (Week-end d'intégration). C’est dommage, la cohésion d’une promo commence là. Même si les épreuves sont parfois stupides, les bizuteurs ont le pouvoir qu’on leur donne. Si je refuse de me soumettre à un ordre, le bizuteur n’est plus rien. A l’inverse, il y a même des étudiants de 2ème année qui sont dans la surenchère. Dans certaines étapes, une poignée de fanatiques étaient nus. Non pas parce qu’on leur avait demandé. Mais parce que la compétition est souvent à celui qui en fera le plus pour épater les copains.”

*Les prénoms des témoins ont été modifiés pour conserver leur anonymat.

Et chez les faluchards, les équivalents des BDE à la fac ?

Les traditions des faluchards n’ont pas pris une ride. Reconnaissables à leur béret de velours noir (ou rouge) décoré de rubans et divers insignes, les faluchards sont l’équivalent du BDE des universités. Le développement de la Faluche dans les milieux estudiantins date de 1888. Les faluchards sont surtout présents dans les filières médecine, pharmacie et chirurgie dentaire, où ils représentent jusqu’à 10 % de la promo. “Nous aimons faire la fête et boire, raconte David, faluchard à la fac de médecine de Nice. Mais il n’y a pas que ça, c’est une grande famille.”

Le recrutement des nouveaux faluchés se fait sur cooptation. Malgré la loi antibizutage, le “baptême de la faluche” ressemble à s’y méprendre à un bizutage. Lors de cette cérémonie les impétrants (non faluché) passent 4 épreuves : Codum (interrogation sur le code de la Faluche), Cantum (chanter une partie du répertoire des chansons paillardes de sa fac), Vinum (prouver sa résistance à l’alcool), Sexum (faire un strip-tease ou simuler un acte sexuel). “Pour le sexum, ça dépend vraiment de sa personnalité, nuance David. On n’est pas obligé de faire le grand jeu.”

> Plus d’infos sur la
Faluche à la fac de médecine de Bordeaux.
Sommaire
> Aujourd’hui moins de bizutages ou des pratiques plus clandestines ?
> Week-ends d’intégration, élections de BDE : les nouveaux rendez-vous pour bizuter “en loucedé”
> L’alcool et la misogynie, les ingrédients d’un bizutage “réussi”
> Pourquoi il est difficile aux bizuts de dire non
> Les écoles officiellement en lutte contre le bizutage
> Anne, bizutée en 2009 en deuxième année de médecine: “Les bizuteurs ont le pouvoir qu’on leur donne”
> Pauline, bizutée en 2006 à l’ESC Lille : “J’ai payé cher mon geste de rébellion”
> Lucie, bizutée en 2003 à l’EDHEC : “Je ne voulais pas me griller, j’avais vraiment envie de faire partie de l’association”
> Maxime, “usiné” en 2005 à l’ENSAM : “Sorties de leur contexte, nos coutumes choquent
> Soirées médecine : "biture express" chez les étudiants

Et vous, que pensez-vous du bizutage ? Partagez vos expériences sur notre forum.
Si vous êtes victime ou témoin d’un bizutage, contactez le CNCB (Comité national contre le bizutage) au 06.07.45.26.11 ou par mail contrelebizutage@free.fr.

Julia Zimmerlich
Septembre 2010

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