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Reportage

Au cœur du lycée Edgar-Faure : la passion de la précision

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Des heures passées sur des mécanismes minuscules : voilà le quotidien des élèves horlogers. // © Raphaël Helle/Signatures pour l'Etudiant
Des heures passées sur des mécanismes minuscules : voilà le quotidien des élèves horlogers. // © Raphaël Helle/Signatures pour l'Etudiant

Du certificat d’aptitude professionnelle aux formations postbac, le lycée Edgar-Faure de Morteau, dans le Doubs, forme des futurs horlogers et bijoutiers. Passion et minutie sont les deux maîtres mots de ces cursus qui mêlent théorie et pratique et débouchent sur des métiers du luxe.

À une dizaine de kilomètres, la frontière suisse se dessine dans les montagnes. Le lycée Edgar-Faure n’est pas implanté là par hasard : Morteau se situe au cœur du pays horloger. Sur sa façade, la pendule n’est pourtant plus à l’heure depuis quelques semaines… Les élèves et les professeurs envisagent de la réparer. Car ici, c’est ce que l’on fait : on apprend à fabriquer, mais aussi à restaurer toutes sortes de pendules ou de montres. Dans cet établissement construit essentiellement en sous-sol, les apprentis horlogers cohabitent avec de futurs bijoutiers. Ces deux métiers ont en commun un élément essentiel : la passion.

Dix heures par semaine en atelier

Vêtus de leur blouse blanche, les élèves du lycée passent une bonne partie de leur temps en atelier. Au moins dix heures par semaine, ils s’exercent, assis derrière leur établi en bois. Penchés sur leur loupe binoculaire, les élèves de deuxième année de BMA (brevet des métiers d’art) bijouterie entament l’après-midi par le sertissage. Dans ce cours très pratique, ils apprennent à sceller une pierre sur un bijou. La salle est loin d’être silencieuse ; non pas que les élèves bavardent, mais le bruit des outils résonne. Avec une pédale, Carla actionne sa marteleuse, qui fait étrangement penser à la fraiseuse d’un dentiste : "Cet outil me sert à déplacer le métal sur la pierre", explique la jeune fille, qui a fixé une bague dans l’étau devant elle.

De prime abord, le lycée Edgar-Faure ne paraît pas très grand. C’est sans compter ses sous-sols, et les extensions actuellement en construction. // © Raphaël Helle/Signatures pour l'Etudiant
De prime abord, le lycée Edgar-Faure ne paraît pas très grand. C’est sans compter ses sous-sols, et les extensions actuellement en construction. // © Raphaël Helle/Signatures pour l'Etudiant

Dans ce petit groupe d’une quinzaine d’élèves, chacun travaille sur son bijou : un bracelet, un pendentif, une broche. Sur les établis, les outils sont étalés : des limes, des échoppes, de petites scies, et même des chalumeaux s’il est nécessaire de souder. "Chaque élève reçoit au début de sa formation une mallette avec tout l’outillage nécessaire au bijoutier", décrit David Grandvuillemin, directeur délégué aux formations professionnelles et techniques du lycée.

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"Il faut faire attention à ne pas toucher la pierre avec la marteleuse, prévient Carla, car ça risquerait de l’abîmer." "Le métier de sertisseur requiert une bonne connaissance des pierres et de leurs caractéristiques, ajoute David Grandvuillemin. Les élèves doivent, par exemple, savoir lesquelles sont plus fragiles, ou plus résistantes, d’où l’intérêt des cours de gemmologie."

Tout ne se passe donc pas en atelier. Outre la gemmologie, les arts appliqués et l’histoire de l’art font partie de l’enseignement de base des bijoutiers. Le programme des horlogers est semblable. Tous suivent également des cours plus généraux : français, histoire, géographie, anglais… Les mathématiques et les sciences ont bien sûr leur importance, tout comme la construction mécanique. En horlogerie par exemple, les premières heures du CAP (certificat d’aptitude professionnelle) permettent de comprendre le fonctionnement des horloges mécaniques. Pas trop frustrant de rester devant un bureau ou un écran quand on aime manier tout un tas d’outils ? "Non, assure Lucas, élève apprenti en deuxième année de BMA, car ces cours nous permettent de mieux appréhender la phase de fabrication."

Minutie, concentration, patience…

Les calculs trigonométriques à base de sinus et de cosinus ont aujourd’hui permis à Élie, en DMA (diplôme des métiers d’art) horlogerie, de calculer l’angle de l’une de ses pièces. Dans leur grand atelier, les apprentis horlogers ont eux aussi des postes de travail adaptés, avec des accoudoirs pour faire reposer leurs bras. "Nos étudiants sont capables de passer quatre à huit heures à travailler sur une pièce grosse de quelques centimètres", s’émerveille Sophie Labre, la proviseure du lycée.

Scies, mais aussi chalumeaux, règles, limes, échoppes... les apprentis bijoutiers disposent de multiples outils. // © Raphaël Helle/Signatures pour l'Etudiant
Scies, mais aussi chalumeaux, règles, limes, échoppes… les apprentis bijoutiers disposent de multiples outils. // © Raphaël Helle/Signatures pour l'Etudiant

Et même sur des pièces encore bien plus petites : le "double plateau" sur lequel est en train de travailler David (en DMA également) ne dépasse pas les trois millimètres de diamètre. Penché sur ce morceau de métal minuscule, base du mécanisme d’une montre, le jeune apprenti horloger retire la loupe accrochée à son œil, et frotte celui-ci. Devant lui, dans des boîtes divisées en petits compartiments, sont rangées d’autres pièces tout aussi minuscules. Pour les manipuler, David se sert d’une sorte de pince à épiler ; il s’agit plus exactement de brucelles, l’un des outils favoris de l’artisan horloger.

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Dans la salle, les étudiants peuvent également utiliser librement les machines-outils, s’ils ont besoin de percer certaines pièces. En effet, tout ne peut pas être fait à la main, faute de temps. En dernière année de DMA notamment, les élèves ont quelques mois pour confectionner leur propre objet de A à Z. Cette année, ce sera une montre. "C’est super de partir de matières brutes et d’obtenir un produit fini, qui donne l’heure", se fascine Rémy. Il aime également la restauration : "On redonne vie à des objets qui n’ont pas fonctionné depuis cinquante, voire cent ans", résume le jeune garçon. Au prix, bien sûr, d’une grande patience. Depuis une bonne vingtaine de minutes, Adrian tripote un mécanisme d’horloge doré, sourcils froncés. "J’ai l’impression de faire la même chose depuis tout ce temps", sourit-il, sans s’agacer. Il tente de déceler l’origine d’un dysfonctionnement, étape indispensable de la réparation. L’horloger ne doit pas courir après le temps… et rester persévérant !

Fabriquer des maquettes de bijoux

"Le plus difficile à acquérir, c’est la dextérité, observe Philippe Hoffer, professeur de joaillerie. Mais elle vient avec la concentration." En horlogerie comme en bijouterie, il est donc plutôt recommandé d’être passionné. Certains des élèves sont tombés dedans quand ils étaient petits, élevés dans des familles du métier. D’autres, comme Mona, en BMA bijouterie, ont été attirés par le côté artistique de la bijouterie.

Les élèves suivent également des cours plus théoriques, comme celui de construction mécanique, avec ici Excel comme support. // © Raphaël Helle/Signatures pour l'Etudiant
Les élèves suivent également des cours plus théoriques, comme celui de construction mécanique, avec ici Excel comme support. // © Raphaël Helle/Signatures pour l'Etudiant

Nicolas, dans la même promotion, aime "travailler la matière avec ses mains". En joaillerie, il s’applique à tracer l’emplacement des pierres d’un futur bijou. Dans ce cours, les élèves travaillent généralement sur la fabrication de maquettes de bijoux. Une façon d’apprendre, à partir d’un schéma et sur des matières factices, à donner la forme à un pendentif, ou à une bague. On scie, on mesure, on coupe, on ajuste, on peint à l’encre de Chine… le tout pour obtenir la maquette la plus fidèle possible au bijou que l’on souhaite fabriquer.

Aussi, des métiers de la création

Du CAP au DMA [DNMADE (diplôme national des métiers d’art et du design) dès la rentrée 2018] en passant par le BMA, le lycée de Morteau propose une formation complète aux deux métiers. Au fil des années, les élèves se penchent sur des travaux de plus en plus complexes, et appréhendent différentes facettes de la bijouterie comme de l’horlogerie. Fans d’arts appliqués, Julie et Sarah, en BMA bijouterie, rêvent pour leur part de devenir créatrices de bijoux ; mais en atelier, elles ont aussi un bon aperçu de la manière dont seront fabriqués les objets qu’elles auront conçus.

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Chacun laisse un peu de soi au lycée Edgar-Faure, où les vitrines exposent les créations des étudiants : des horloges à mécanisme apparent, des montres sophistiquées, des bagues serties de pierres… Sur les murs de la salle d’arts appliqués, des dessins de bijoux d’un réalisme bluffant tapissent les murs ; des croquis tout droit sortis de l’imaginaire des élèves, qui ont peut-être pris vie dans le cadre de projets de fin d’études.

Avant de confectionner un bijou, les apprentis élaborent d’abord l’objet sur des "maquettes".  // © Raphaël Helle/Signatures pour l'Etudiant
Avant de confectionner un bijou, les apprentis élaborent d’abord l’objet sur des "maquettes". // © Raphaël Helle/Signatures pour l'Etudiant

"Après leur cursus, certains de nos élèves intègrent les plus grandes maisons", s’enthousiasme fièrement Sophie Labre. Après des centaines d’heures en atelier, dans les sous-sols du lycée, et des dizaines d’autres en entreprise, pendant des stages, les élèves de Morteau sont "prêts à l’emploi". Beaucoup profitent de la localisation de l’école pour partir travailler en Suisse. D’autres restent au cœur du pays horloger français ou s’envolent pour la capitale… loin de la petite ville de Morteau, qui les a formés.

Se former au lycée Edgar-Faure

Le lycée, situé à Morteau, compte 1.200 élèves, dont environ 300 dans les filières horlogerie et bijouterie, avec des promotions d’environ 30 élèves. Des formations de CAP (certificat d’aptitude professionnelle), en deux ans, de BMA (brevet des métiers d’art), en deux ans également, et de DNMADE (diplôme national des métiers d’art et du design), en trois ans, y sont délivrées.

Pour entrer en CAP, les élèves sont sélectionnés sur dossier, en fonction des notes et des appréciations des professeurs obtenues en troisième. Le BMA est la suite logique du CAP.

LE DNMADE (ex-DMA) est un nouveau diplôme dont toutes les modalités d’accès ne sont pas encore déterminées. A priori, les élèves issus de tout baccalauréat, général ou technologique, pourront y postuler.

Le lycée dispose d’un internat de longue durée (ouvert pendant le week-end et les vacances), qui accueille des élèves venus de toute la France. Pour savoir si ces métiers vous plaisent, vous pouvez participer à des ministages ; plusieurs fois par an, des élèves de troisième ou de terminale s’immergent le temps d’une journée au sein du lycée.