1. Fake news et théories du complot : et si elles nuisaient (aussi) à vos études ?
Décryptage

Fake news et théories du complot : et si elles nuisaient (aussi) à vos études ?

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La pyramide, symbole illuminati selon de nombreuses théories du complot // © plainpicture/teriyoshi
La pyramide, symbole illuminati selon de nombreuses théories du complot // © plainpicture/teriyoshi

Mise en doute du contenu des cours, isolement, échec scolaire, voire déscolarisation... pour certains les fake news et les théories du complot peuvent avoir de lourdes conséquences sur les études. Comment s'en protéger ou s'en sortir ?

Le 7 janvier 2018, une enquête réalisée par l'IFOP conjointement avec Conspiracy Watch révélait que huit Français sur dix croyaient à au moins une théorie du complot. L'étude relève que les jeunes sont particulièrement perméables à ces idées : les moins de 35 ans sont deux fois plus nombreux à adhérer à au moins sept théories conspirationnistes. Par exemple, 18 % des 18–24 ans pensent que la Terre est plate et non ronde. Si "ces théories existent depuis que l’information circule", rappelle Philippe Coen, le fondateur de l'association Respect Zone (une structure luttant contre la cyberviolence), l’avènement des réseaux sociaux a amplifié le phénomène : "Lorsqu'on est étudiant, exposé à la masse d'informations colportée sur nos réseaux, ce qui nous manque, c'est de pouvoir trier le vrai du faux."

Quand le doute s'immisce en cours

Selon Deborah Elalouf, présidente de Tralalere, créateur de ressources numériques éducatives, et coordinatrice du consortium Safer Internet, "les fake news sont de fausses informations qui sont diffusées et deviennent de fausses croyances, avec la certitude de quelqu'un qui manipule tout".

“Une élève de cinquième m’interpelle : ‘Monsieur Jouneaux, est-ce qu’on doit vous croire, est-ce que vous dites la vérité ?’”

Le déferlement de ces fake news inquiète de plus en plus de professeurs confrontés à des élèves mettant en doute leur enseignement. Olivier Jouneaux est professeur d'histoire-géographie dans un collège de zone prioritaire en banlieue parisienne. Lors d'un cours sur la Déclaration des droits de l'Homme et du citoyen de 1789 – où figure un triangle doté d'un œil – la réaction ne se fait pas attendre dans sa classe de quatrième : "À peine ai-je exposé les documents que 2 ou 3 élèves sur 25 ont ‘Oh ! les illuminati !’. C'était une première alerte. J'ai interrogé les enfants, pour savoir d'où ils tenaient cela. Ils m'ont répondu ‘Internet’", raconte l'enseignant. Un autre incident alerte le professeur : "En classe, une élève de cinquième m’interpelle : ‘Monsieur Jouneaux, est-ce qu’on doit vous croire, est-ce que vous dites la vérité ?’ Je lui demande si elle croit que, moi, j'ai inventé tout cela. Je lui parle de mon parcours universitaire, mais je sens qu’elle n'est pas convaincue."

Une perte de confiance à l'égard de l'enseignement qui peut peser lourd sur la scolarité… Simon, 22 ans, aujourd'hui étudiant en master de relations internationales à Paris, est passé par une crise complotiste aiguë au lycée. "À cause de ces ‘discours alternatifs’, j'ai développé une véritable paranoïa vis-à-vis de la société, et donc forcément de l'école républicaine, que je percevais comme une vaste entreprise destinée à formater les adolescents afin d'en faire les parfaits esclaves du système dominé par les élites du nouvel ordre mondial. J'étais en terminale, je m'abreuvais de manière obsédante de vidéos YouTube sur les conspirations, je négligeais les cours. Forcément, mes notes ont chuté, particulièrement en histoire, la matière que l'on conteste le plus quand on est pris dans cette spirale."

Un enfermement paranoïaque

Le témoignage de Simon fait écho à l'analyse de Pierre, aujourd’hui consultant dans le secteur du tourisme. Il s'était fait embrigader dans une pensée complotiste alors qu'il était au lycée, à Argentat (19), après avoir regardé des vidéos sur Dailymotion. "J'avais d'excellents professeurs, qui nous incitaient au développement personnel et à la curiosité. C'est d'ailleurs peut-être pour cela que je me suis intéressé à ces théories… et c'est aussi la raison pour laquelle j'ai réussi à en sortir." Il se souvient des changements brutaux de comportement de certains de ses amis, qui ont eux aussi embrassé avec zèle les théories conspirationnistes : enfermement sur soi et jugement des camarades "formatés par le système".

En conséquence, ajoute Pierre, "on s'éloigne des outils qui nous permettent de comprendre l'erreur que l'on est en train de produire et cela peut conduire à l'abandon de la scolarité et à une perte de repères complète." Par exemple, l'une de ses connaissances, incapable de se plier aux règles de l'enseignement scolaire, a décroché de ses études, notamment parce qu'il "se disputait avec des professeurs qu'il accusait d'être trop étroits d'esprit".

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Difficile de sortir du cercle

Parfois, la logique complotiste atteint de sombres extrémités. Simon envisageait d'arrêter ses études après le bac pour rejoindre un groupuscule sectaire aux discours antisémites et vivant isolé du monde dans la campagne. Se prétendant résistants contre "l'ordre mondial". "Si mes parents et la police n'étaient pas intervenus, je me serais totalement coupé du monde", avoue-t-il. Selon le sociologue Gerald Bronner, les théories du complot seraient même le premier pas vers la radicalisation djihadiste.

"Comme le système des sites complotistes est en cycle de sources fermées [ils s'auto-citent pour s'auto-confirmer], il est difficile pour les personnes qui n'ont pas de bons réflexes de ‘fact checking’ ou de recherche de sources de se sortir de ce cercle", note Pierre. Plus vous êtes abonné à des chaînes ou des pages véhiculant des fake news, et moins vous avez de chances d'avoir accès à des sources contestant l'idéologie dans laquelle vous vous enfermez insidieusement.

C'est pourquoi des associations, comme Tralalere ou Respect Zone, et certains professeurs ont décidé de sensibiliser les collégiens, lycéens et étudiants aux dangers des fake news et des théories du complot. Et ce n'est pas mince affaire… Sophie Mazet, professeure au lycée et auteure du "Manuel d'autodéfense intellectuelle", affirme en effet que les complotistes sont bien plus nombreux et relayés que leurs adversaires. Et Philippe Coen de Respect Zone de confirmer : "Ils ont des armées de trolls face auxquelles on manque de maîtrise."

Le complot des canards américains

Ainsi, avec la documentaliste Gaëlle Adjamian, Olivier Jouneaux a décidé de mettre en place un projet destiné à éduquer les collégiens à la recherche d'informations sur Internet afin de vérifier les fake news. À l'issue de ce projet, il était demandé aux élèves d'inventer leur propre théorie du complot, afin de montrer à quel point il est aisé de créer et répandre de fausses informations. Et ils se sont parfois montrés très créatifs : "L'un des groupes, rapporte le professeur, a affirmé que le monde était en proie au complot des canards américains, car l'Amérique du sud a la forme d'un bec de canard et le président des États-Unis s'appelle Donald."

Mais tous n'ont pas eu le même second degré : d'autres groupes semblaient continuer de croire aux théories du complot (notamment celle selon laquelle Rihanna appartient aux illuminati) en dépit des leçons de fact checking et d'analyse des sources donnés par les professeurs.

Développez votre esprit critique !

Quoi qu'il en soit, tous les professeurs interrogés sont unanimes : "Il ne faut pas prendre ceux qui adhèrent aux théories du complot pour des imbéciles." Le doute et l'incertitude face à une information est une démarche saine, à condition de développer un esprit critique fondé sur le recoupage d'informations factuelles, à la manière d'un journaliste. Malheureusement, la construction de l'esprit critique est un processus long. Sophie Mazet a lancé un cours d'autodéfense intellectuelle s’étalant tout le long de l'année avec ses élèves. Elle y enseigne une méthodologie rigoureuse invitant à analyser le langage, la rhétorique et la connotation des mots, ce qui ne s'apprend pas en deux minutes, à l'inverse des vidéos complotistes de trois minutes.

Pour Déborah Elalouf, cela ne fait aucun doute, "pour être un étudiant bien dans ses baskets, il est très important de développer des compétences qui vont permettre de comprendre l'actualité et les médias, en prenant la maîtrise du média numérique, et qu'il ne prenne pas le contrôle sur vous".

Et si certains persistent longtemps dans la croyance aux théories du complot, d'autres ont réussi à sortir de cette logique, en mettant en pratique, souvent de leur propre initiative, les conseils des associations comme Tralalère ou des professeurs cités. Pierre s'est par exemple rendu compte que les théories accusant l'industrie pharmaceutique n’étaient pas fondées, en discutant avec son père travaillant dans le milieu de la santé. "Aujourd'hui, je conserve un regard critique sur beaucoup de choses, mais je n'émets pas de jugement sans recherche personnelle. C'est d'ailleurs ce qui m'a conduit à faire des études de communication."

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Vérifier avant d'adhérer

Simon, qui a failli se laisser emporter dans un groupe sectaire, aspire maintenant à devenir journaliste. "Après cette période paranoïaque, je me suis juré de vérifier par moi-même tout discours avant d'y adhérer. C'est hyper important de se faire une vraie culture, de s'intéresser à de vrais travaux universitaires pour se construire une vision du monde solide au lieu de sombrer dans des délires. J'ai vite compris qu'il n'y avait pas de "grand méchant" qui manipule le monde avec un dessein maléfique. Mon dernier conseil ? Si vous soupçonnez des gens de tirer les ficelles, essayez de les rencontrer, d'avoir des discussions avec eux, de préférence en dehors des réseaux sociaux, d’apprendre à les connaître. Vous vous rendrez compte que ce sont des êtres humains comme vous, et que personne ne se lève le matin en pensant à sacrifier des bébés pour servir les reptiliens illuminati extraterrestres judéo-maçonniques."