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Kartable séduit les élèves... moins les profs

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Un cours de géographie de première L sur le site Kartable, chapitré en leçons, puis en exercices. // © Kartable
Un cours de géographie de première L sur le site Kartable, chapitré en leçons, puis en exercices. // © Kartable

En 2013, la start-up Kartable a créé un site Internet et une appli mobile pour que les élèves aient "tous [leurs] cours au bout des doigts". Tout est entièrement en ligne, de la sixième à la terminale. Mais que vaut cette appli, encensée par beaucoup d'élèves et contestée par des profs ?

Dans le peloton de tête des sites de révision, il y en a un qui vise le maillot jaune : Kartable. Kartable veut ringardiser les manuels scolaires et que la réussite à l'école "soit (presque) aussi simple que compter jusqu'à 5". Tout ça sur Internet. Bref, après Charlemagne et Jules Ferry, la start-up veut à son tour révolutionner l'éducation.

Charlemagne, Jules Ferry, Kartable : de l'invention de l'école à l'école sur Internet. © Kartable

Fondée en septembre 2013, cette plate-forme Web, devenue depuis appli mobile, revendique 1 million d'utilisateurs réguliers. Collégiens et lycéens y bûchent leurs cours, des sciences dures à la philo, de la sixième à la terminale. C'est un véritable manuel scolaire sur Internet, facile d'usage, avec des cours chapitrés, classe par classe et matière par matière, tout en suivant la marche des programmes officiels.

À voir défiler leurs tweets, assortis de cœurs et autres émojis, beaucoup d'ados ont l'air d'être séduits. "Que serait notre scolarité sans Kartable", écrit Caroline (@caroolinelc) avec un cœur. "Le site Kartable, il va me sauver pour le bac", renchérit Henrico (@HenriVerstraet3). Pour une autre (@enagrom__), son installation sur son téléphone est même "vitale".

“S'y fier les yeux fermés”

Ce qui plaît ? Les fonctionnalités, mais aussi l'enrobage "cool" d'une appli cultivant une image proche des ados et qui met "tous les cours au bout des doigts". Sans oublier le storytelling du duo d'entrepreneurs. À l'origine de Kartable, il y a "deux jeunes diplômés, rencontrés sur les bancs de HEC" et qui ont, clament-ils, été foudroyés par la passion de l'enseignement. Ils s'appellent Sarah Besnaïnou et Julien Cohen-Solal, ils sont à peine trentenaires. Ensemble, ils disent avoir mis 200 enseignants de l'Éducation nationale à l'ouvrage pour échafauder ces fiches sur Internet.

"Kartable donne la possibilité d'avoir, à un seul endroit, l'intégralité de son besoin d'accompagnement scolaire, efficacement, et de manière fiable. L'élève n'a pas de questions à se poser. Est-ce que c'est à jour ? Est-ce que j'étudie les mêmes chapitres en classe ? Et du coup, il s'y fie les yeux fermés", explique Julien Cohen-Solal à l'Etudiant. 

“Rewarder” les élèves

Afin de captiver les élèves – à l'inverse, semble-t-il, de certains profs, – Kartable s'est trituré les méninges pour la meilleure ergonomie qui soit. "Il fallait qu'elle ressemble à toutes les applis que peuvent utiliser les jeunes, leurs applis de divertissement", précise Julien Cohen-Solal. "On utilise des ressorts de gamification, sur lesquels, d'ailleurs, on travaille beaucoup. On va 'rewarder' [récompenser, en français] l'élève, lui montrer qu'il a réussi, et, s'il n'a pas réussi, on ne le pointe pas du doigt, mais on lui donne envie de faire mieux."

À en croire les lycéens interrogés, Kartable compense les défauts de certains de leurs profs. "Je l'utilise depuis cette année parce que, à certains cours, les profs ne sont jamais là, comme en histoire-géo. Ou alors les cours sont très mal faits et organisés, comme en SVT. Ils manquent de méthode, et j'ai quelques difficultés, du coup je m'y entraîne", décrit, par exemple, Mathilde, 17 ans, en terminale S dans un lycée des Yvelines. Elle prévoit aussi de l'utiliser en philosophie "car la prof divague énormément". "Ce qui est pratique, c'est qu'avec l'application, on peut réviser dans les temps morts, comme le bus", pointe-t-elle. 

Des cours “truffés d'erreurs” selon des profs

Mais certains enseignants ne le voient pas d'un bon œil. "Derrière le côté sexy des interfaces, se cachent des contenus parfois pauvres, des cours plutôt médiocres, même si ce n'est pas toujours le cas", indique Violaine, professeure de philosophie dans un lycée à Landerneau (29). "Ils visent clairement ce qui attire les ados, avec la rapidité de navigation, l'info facile, alors que c'est justement cette attraction qui est en partie responsable de leur échec scolaire : incapacité à se concentrer 5 minutes d'affilée, difficulté à lire une phrase de plus de 2 lignes…"

"Quand je vois comment mes élèves lycéens peinent à comprendre des textes et à formuler leur pensée, l'idée de l'enseignement par clic non seulement me consterne mais m'inquiète", estime aussi Loys Bonod, professeur certifié de lettres classiques dans un lycée parisien.

Sur le forum Neoprofs, une communauté d'enseignants martèle dès 2014 que les cours sont "truffés d'erreurs". Kartable assure par exemple que "Le Canard enchaîné est un journal parodique" (contrairement au “Gorafi”, le "Canard enchaîné" est un journal satirique), que Causette est un personnage des "Misérables" (confusion entre le personnage de Cosette et le magazine féminin "Causette"), etc. Interrogé à ce propos, Julien Cohen-Solal reconnaît "quelques erreurs au début, comme dans n'importe quel manuel. Mais ces coquilles ont été corrigées immédiatement".

Un enseignant corrige un cours

Professeur d'histoire-géo dans un collège de l'académie de Créteil, Romain Vincent estime pourtant que les fiches de Kartable sont toujours "indigentes". Pour l'Etudiant, il a épluché un cours d'histoire 2016-2017 de classe de troisième, sur la guerre froide. Voici ses commentaires, sur le diaporama ci-dessous. (Cliquez sur les flèches en bas pour passer d'un slide à l'autre.)

Une utilisation de plus en plus payante

Serait-ce insuffisant pour un collégien de se contenter de telles fiches ? "Évidemment ! tranche aussitôt Romain Vincent. La fin de la guerre froide n'est même pas expliquée ! À moins que l'auteur de la fiche ne soit nostalgique du bloc soviétique…" Il dégaine son propre manuel d'histoire-géo, et compare les fiches kartable.fr aux cours conventionnels : "Ce manuel n'est évidemment pas très dense non plus. Mais il ne fait pas d'impasses. Et, surtout, il y a des documents. L'ensemble du chapitre sur la guerre froide fait 23 pages", quand celui de Kartable tient sur 5 pages Word.

Kartable réplique : "Tous nos contenus sont strictement conformes au programme, et construits, rédigés et relus par des enseignants de l'Éducation nationale. Comme dans tout ouvrage, il y a des partis pris différents, suivant les professeurs."

La start-up, qui a levé, en 2014, 1,2 million d'euros auprès de fonds d'investissements, poursuit son ascension. Essentiellement gratuite, elle propose d'ores et déjà des abonnements à 4,99 € (pour un abonnement à l'année) et 7,99 € par mois pour des services supplémentaires. D'après son fondateur, l'entreprise réfléchit à monétiser davantage ses cours. Mais même payants, ces cours ne remplacent pas encore un bon cours en présentiel, martèlent les enseignants.

Kartable au banc d'essai

Les plus
• Tous les cours du collège à la terminale chapitrés et à portée de clic.
• Une interface facile d'usage et intuitive.
• Une appli essentiellement gratuite.

Les moins
• Un accès payant pour avoir accès à toutes les corrections.
• Des cours parfois incomplets.
• Des erreurs et des approximations, en partie corrigées au fur et à mesure.