DOSSIER : DES FEMMES QUI FONT DES MÉTIERS D'HOMMES

Elles sont chef-pâtissier, ingénieur en course automobile, conductrice de bus ou géologue-géotechnicienne. Des métiers traditionnellement masculins, mais où elles ont fait leurs preuves. Elles sont aujourd'hui respectées par leur collègues, et suscitent l'admiration de leurs proches. Portraits de quatre femmes au caractère bien trempé.

Michèle Souchu : "Dans mon bus, je sais me faire respecter"

Qui n’a jamais rêvé de se glisser derrière un gros volant d’autobus, juste pour essayer ? Pour Michèle, un petit bout de femme de 28 ans, ce rêve est une réalité quotidienne. Son métier : machiniste-receveur à la RATP, c’est-à-dire, selon l’appellation courante, conductrice de bus en région parisienne. "Je n’ai pas de ligne attitrée. Je roule sur la dizaine de trajets pour lesquels j’ai été formée", indique-t-elle.  

Michèle cherche sa voie

Avant d’exercer cette profession (qui recrute !), Michèle a commencé par se tourner vers la comptabilité à Toulon (83). "Après le collège, je ne savais pas quoi faire… J’ai passé un BEP (brevet d’études professionnelles) puis entamé un bac pro que j’ai arrêté en cours d’année. Après plusieurs stages, je me suis rendu compte que rester derrière un bureau à stagner, ce n’était pas mon truc. Comme je voulais travailler, j’ai choisi de me réorienter en CAP (certificat d’aptitude professionnelle) et BEP hôtellerie-restauration en apprentissage à Hyères (83). Je cherchais quelque chose qui bougeait".

Sa formation terminée, Michèle monte à Paris "pour l’aventure" et travaille dans des brasseries et des restaurants. "Cela m’a plu un temps mais, au bout de huit ans, j’en ai eu marre des patrons et des clients mal aimables, des bas salaires et des journées de quatorze heures. J’ai essayé de trouver un échappatoire… Comme j’aimais conduire, j’ai déposé ma candidature sur le site Internet de la RATP". C’était au début de l’année 2007. Quelques tests (français, maths, logique puis psychomoteurs), des entretiens (avec un psychologue et les ressources humaines) et une visite médicale plus tard, Michèle est embauchée. Elle suit alors la formation intensive au permis D (transports en commun).

Pas de routine

Au début, le saut dans le grand bain n’est pas facile… "C’était très impressionnant de conduire un bus de 12 mètres. A l’intérieur, tout semblait énorme ! Par la suite, je me suis sentie de plus en plus à l’aise". Aujourd’hui, Michèle conduit maximum 7 h par jour, selon les saisons, avec des pauses de temps en temps. "Il m’arrive de prendre mon service très tôt (à 4h15) et de finir très tard (jusqu’à 2h50). C’est sûr, il ne faut pas avoir besoin de dix heures de sommeil par nuit pour exercer ce métier ! Pour ma part, je ne dors que cinq heures".

La conductrice peut également avoir des latences de plusieurs heures dans la même journée. Par exemple, elle peut travailler de 7 h à 10 h puis de 14 h à 19 h. Enfin, elle est souvent réquisitionnée les dimanches et jours fériés.
"Mais le plus dur est de ne pas savoir le jour même ce que je ferai le lendemain parce que je n’ai pas de ligne attitrée. Samedi prochain, par exemple, j’ai quelque chose de prévu, mais il faudra peut-être que j’aille travailler…". Michèle avoue toutefois que ce rythme ne l’empêche pas de voir ses amis. "Il suffit juste de s’organiser... Et puis la RATP organise une "bourse d’échanges de services" entre les conducteurs. C’est pratique. Autre avantage : pas de routine. Je change tout le temps de trajet et d’horaires". 

Les filles, nulles au volant ?

Même si de plus en plus de femmes la choisissent, ces conditions de travail peuvent expliquer pourquoi la profession reste majoritairement masculine. "Tant mieux ! lance Michèle. Je n’aimerais pas travailler uniquement avec des femmes… En général, elles sont "gnangnan". Leurs potins me prennent la tête. Les hommes sont plus francs, plus directs, ils ne font pas de tralalala".

Du reste, la conductrice ne se plaint pas de ses collègues masculins. "Ils sont très sympas. Ils me parlent et me donnent des conseils sur le fonctionnement de l'entreprise. Ils ont un côté protecteur". Et quand on lui parle du fameux cliché "les filles ne savent pas conduire", elle balance : "Oui, certaines ne sont vraiment pas douées… Même moi, je critique leur conduite !". Michèle serait-elle l’exception qui fait mentir la règle ? "C’est vrai que les personnes âgées me disent que je conduis mieux que mes collègues masculins. Je suis moins brusque, plus attentionnée avec les voyageurs. Et pourtant, je suis vraiment speed !".

Les boucles d’oreille, oui, les jupes, non

A la RATP, pas d’inégalités : hommes et femmes touchent le même salaire. "Le mien varie entre 1550 et 1700 € net selon les primes que j’obtiens si je travaille tôt ou tard. On peut gagner davantage si on conduit les bus de nuit. J’avais postulé mais ma demande n’a pas abouti. L’entreprise n’aime pas confier ce genre de mission à des jeunes femmes : c’est un peu plus dangereux. Elle préfère y placer des conducteurs qui ont de l’ancienneté".

Pas de discrimination non plus du côté vestimentaire. "Je suis toujours habillée avec le même uniforme : chemise, pull, veste, pantalon. Je mets une lavallière (cravate pour femmes) mais pas de jupes. Ce n’est pas pratique et c’est très gênant quand les usagers s’arrêtent à côté dans le bus et regardent les jambes des conductrices. Je n’ai dû voir que deux filles habillées ainsi. De toute façon, je n’en porte pas non plus dans le privé… En revanche, je garde mes boucles d’oreille et mon piercing".

Le chef à bord, c’est elle

Malgré son petit gabarit, Michèle sait se faire respecter. "Les gens abusent toujours un peu plus quand le conducteur est une femme. Mais je ne me laisse pas faire quand des jeunes mettent le bazar dans le bus, quand certains restent assis alors que des personnes âgées voyagent debout ou quand d’autres m’énervent parce qu’ils râlent à cause de quelques minutes de retard. Certaines conductrices resteraient derrière leur volant. Moi, pas. Je ne vais pas au conflit mais je me lève, je leur dis de se calmer, de bien se tenir. Certains me respectent, d’autres non. Dans ce cas, je répète. Il faut avoir du caractère pour s’imposer dans le métier…".

Globalement, Michèle déclare ne pas rencontrer de gros soucis à bord, si ce n’est des personnes éméchées qui veulent monter dans son bus. "Dans ce cas, je ne les laisse pas faire. Je suis le chef à bord. De toute façon, en cas de problème, je peux déclencher une alarme et la sécurité intervient aussitôt". Plus amusant, Michèle raconte comment elle éconduit les voyageurs qui la draguent. "Quand ils me disent que je suis charmante et sont à deux doigts de me demander mon numéro de téléphone, j’esquive. Je dis que je suis mariée et que j’ai des enfants. C’est plutôt marrant tant que cela ne devient pas lourd".  

Les conseils de Michèle aux filles
"Il ne faut pas avoir de préjugés… Dans mon entourage, personne ne se moque de moi parce que j’ai choisi cette voie. Mes parents étaient même plutôt contents que je trouve une certaine sécurité de l’emploi et un rythme de vie plus raisonnable que dans la restauration. Une fois décidées, lancez-vous à fond dans la formation dispensée par la RATP. A la fois théorique et pratique, elle est très intensive. Il faut être prête à oublier le reste de sa vie pour un mois".


Virginie Bertereau

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