1. Alain, 34 ans : "Comment je suis devenu géographe"
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Alain, 34 ans : "Comment je suis devenu géographe"

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Alain exerce son métier dans les amphis et aussi sur le terrain. // © Myr Muratet pour l'Étudiant
Alain exerce son métier dans les amphis et aussi sur le terrain. // © Myr Muratet pour l'Étudiant

De la petite ville jurassienne de Morez aux glaciers du Spitzberg en Norvège, en passant par les bancs de Paris 1, Alain Sauter exerce son métier sur de multiples terrains. Rencontre avec ce géographe de 34 ans, enseignant-chercheur à la Sorbonne.

"Il y a cinquante métiers de géographes", prévient Alain, géographe depuis cinq ans. Comme la grande majorité de ses collègues, il exerce son métier en tant qu’enseignant-chercheur à l’université. Son travail se partage entre les amphithéâtres devant ses étudiants, à l’Institut de géographie [rattaché à l’université Panthéon-Sorbonne], et ses recherches qu’il mène "sans bureau fixe" : chez lui, à Besançon (25), mais aussi sur le terrain, entre les rivières, les montagnes ou les villes. Ses confrères travaillent dans des bureaux d’études ; d’autres pour des collectivités territoriales, des offices de tourisme, ou des agences d’urbanisme. Lui, en tant qu’enseignant-chercheur, a le statut de fonctionnaire de l’Éducation nationale.

"Je quantifie depuis quelle distance un point donné peut être vu"

Mais au fait, qu’est-ce qu’un géographe ? "Nous étudions les relations entre l’homme et son environnement", résume Alain. Le géographe analyse le monde qui l’entoure et propose des solutions pour mieux l’aménager. "Par exemple, nous pouvons calculer le taux d’ensoleillement d’une zone afin de déterminer où installer un champ de panneaux solaires", décrit Alain.

Pour réaliser ces mesures, il se sert des "systèmes d’information géographique", précise Alain. Ces "SIG", pour les intimes, sont un peu les meilleurs amis des géographes, puisqu’ils permettent de créer… des cartes. De véritables "boîtes à outils", assure Alain : "Elles sont le prolongement de nos mains et de notre cerveau : par exemple, on sait que le Doubs passe quelque part derrière ces bâtiments, poursuit le Bisontin en désignant la fenêtre ; mais d’ici, on ne peut pas voir cette rivière. Sur une carte, on voit tout, tout le temps."

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Alain passe des heures devant son ordinateur, à préparer et formater ces cartes. "Les SIG permettent de travailler avec des images satellites brutes", explique-t-il. Au géographe ensuite de programmer le logiciel selon les données qu’il veut voir apparaître sur sa carte : le niveau des pentes ("qui permet de calculer le taux d’ensoleillement"), mais aussi, le nombre de maisons, l’altitude des arbres, des bâtiments, ou des montagnes… Les données sont (presque) infinies. Alain travaille aussi sur les "longueurs de vue" : "Je quantifie depuis quelle distance un point donné peut être vu, détaille-t-il. Cela peut être utile si l’on cherche, par exemple, à implanter des éoliennes : on pourra favoriser un endroit plutôt caché, visible que si l’on s’en rapproche."

"Devant une carte, je peux imaginer le paysage qu’elle représente"

Sur le bureau d’Alain, les cartes s’étalent. En fonction des aspects qu’il veut faire ressortir, elles prennent des couleurs et des formes différentes. Mais comme un médecin doit savoir se servir de son stéthoscope, le géographe doit apprendre à maîtriser cet "outil fabuleux" que sont ses cartes. "Devant une carte, je peux imaginer le paysage qu’elle représente", explique Alain. Comment se figurer le vallonnement d’une montagne rien qu’en regardant des tâches jaunes, oranges et rouges qui s’étalent sur une feuille ? "À force d’expérience, répond le géographe, et en allant sur le terrain pour se confronter à la réalité." Alain se rend donc régulièrement sur les espaces qu’il étudie "pour vérifier les données mesurées", insiste-t-il.

"Ces données peuvent aider les élus à prendre des décisions"

Élaborer des cartes, lire des données… Mais pour quoi, au juste ? "Ces données peuvent aider les élus à prendre des décisions", affirme Alain. En modélisant une inondation sur une ville, un géographe peut identifier des zones non constructibles ; en simulant des nuisances sonores, il peut définir le lieu optimal pour installer une salle de concert… Le travail de thèse d’Alain a permis d’aider une commune du Jura, Morez, à mieux aménager son territoire. "Suite à mon travail, les élus ont embauché un berger afin que ses moutons 'débroussaillent' le village", décrit le géographe. Ses cartes avaient montré une faible longueur de vue sur la commune due à une végétation très dense.

Maître de conférences au sein de l’université Paris 1, sur le site de Tolbiac, Alain apprend à ses étudiants de première année de licence à lire une carte. // © Myr Muratet pour l'Étudiant
Maître de conférences au sein de l’université Paris 1, sur le site de Tolbiac, Alain apprend à ses étudiants de première année de licence à lire une carte. // © Myr Muratet pour l'Étudiant

Alain a complété ses analyses cartographiées par des enquêtes auprès des habitants, pour connaître leur ressenti. Une méthode souvent utilisée : "Ces questionnaires permettent de capter le côté humain, en parallèle du caractère froid et objectif des cartes", justifie-t-il. Une fois ces données réunies, Alain synthétise ses résultats, qui font l’objet de publications dans des revues scientifiques.

L’une de ses meilleures expériences en tant que géographe était des plus concrètes : "Je suis parti en expédition pendant un mois au nord de la Norvège, sur l’archipel du Spitzberg, se souvient-il. C’était vraiment l’image du chercheur à la télévision ! Nous avons prélevé des carottes de neige sur un glacier afin d’observer son évolution. Je devais effectuer des calculs informatiques pour mesurer s’il gagnait ou perdait en glace. Sur place, j’ai pu mieux me rendre compte du terrain que j’étudiais."

"Je voulais être dehors, faire un métier manuel"

"Mauvais élève" au collège, Alain se tourne vers un bac agricole, à Obernai (67). "Je voulais être dehors, faire un métier manuel". Il enchaîne sur un BTS (brevet de technicien supérieur) gestion et protection de la nature, à Montmorot (39). "Ce furent deux années magnifiques : deux jours de cours théoriques par semaine et trois jours de pratique. Nous étions surtout dehors. On a tout étudié : les champs, les rivières, les étangs… On a travaillé avec des pêcheurs, des chasseurs, des agriculteurs…" Il aurait pu s’arrêter là et décrocher un boulot. Il a préféré continuer à l’IUP (institut universitaire professionnalisé), au sein de la faculté de Besançon, duquel il ressort avec le niveau de master 1. "L’aménagement du territoire, c’était la suite logique de mon cursus. Là, j’ai étudié des concepts plus théoriques qu’en BTS", décrit-il.

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À l’issue de ces trois ans, le directeur de l’IUP lui propose de poursuivre en doctorat. Après l’équivalent d’un master 2, il consacre quatre années à sa thèse sur l’"Évaluation du paysage et des politiques publiques" sur l’agglomération de Montbéliard (25) et la ville de Morez (39). "La première année de thèse est géniale : vous défrichez votre sujet, vous pouvez encore sortir. Et la dernière, c’est intense : vous rester enfermé chez vous pour rédiger." Une fois sa thèse soutenue, le voilà officiellement géographe. Il décrochera quelques mois plus tard un poste d’enseignant-chercheur. Un long parcours, certes, mais qu’il n’a "jamais subi", assure-t-il.

"Il faut rester curieux de son environnement"

Alain est passionné, une qualité indispensable selon lui pour exercer ce métier : "Il faut rester curieux de son environnement, au sens de son territoire. Un géographe ne travaille d’ailleurs pas nécessairement en pleine nature : de plus en plus ils sont urbanistes, car les problématiques liées à l’aménagement et au développement durable naissent dans les villes." Il pourrait même rester devant son ordinateur, assure Alain. Mais il y a une chose qui doit absolument passionner le géographe, ce sont les cartes : "On apprend à les aimer quand on se rend compte qu’elles nous servent constamment. Elles nous donnent une sorte de super-pouvoir".

Comment devenir géographe

Pour exercer ce métier, le niveau minimal requis est un bac+5.

Une licence puis un master de géographie, à l’université, reste le parcours classique. Le master 2 permet de chercher un emploi dans la fonction publique ou dans des bureaux d’études privés. Pour devenir enseignant-chercheur – maître de conférences, il faut valider un doctorat (trois ans d’études au minimum).

Un enseignant-chercheur débutant gagne 1.700 € net mensuels (hors primes) et 3.200 € en fin de carrière. S’il passe un nouveau diplôme pour obtenir le statut de professeur, son salaire pourra alors atteindre 5.000 € en fin de carrière.

Le parcours d'Alain en 7 dates

2001 : bac STAE (sciences et techniques de l’agronomie et de l’environnement), l’actuel STAV, à Obernai (67).
2003 : BTS gestion et protection de la nature, spécialité gestion des espaces naturels à Montmorot (39).
2006 : diplômé de l’IUP génie des territoires et de l’environnement de la faculté de Besançon (25).
2007 : master 2 structures et dynamiques spatiales, option recherche.
2010 : participe à une expédition sur l’archipel du Spitzberg, au nord de la Norvège.
2011 : doctorat de géographie.
2012 : enseigne à l’université Panthéon-Sorbonne, en parallèle de ses recherches.