1. Éric Denécé, agent secret

Éric Denécé, agent secret

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Directeur du CF2R (Centre français de recherche sur le renseignement), Éric Denécé, 43 ans, ne rechigne pas à décliner clairement sa profession : spécialiste du renseignement. Reconverti dans le privé, cet ancien militaire travaille à découvert depuis une quinzaine d’années et a même créé, avec l’université de Bordeaux 4, un diplôme dédié au renseignement et aux services secrets.

Comment avez-vous débuté dans le renseignement ?Éric Denécé

Après avoir étudié la géopolitique et les questions militaires à l’université, je me suis engagé dans la marine, où je suis devenu officier de renseignement. J’ai d’abord été sur un chasseur de mines pour faire du renseignement opérationnel : photos d’installations militaires, préparation de débarquements, cartographie… Puis, je suis rentré au secrétariat général de la Défense nationale, qui dépend du Premier ministre, où je faisais du renseignement stratégique sur l’Asie du Sud-Est. Après trois ans dans l’armée, j’ai choisi de travailler dans le civil.

Pourquoi êtes-vous passé dans le privé ?

Pour des raisons financières et pour être plus dans l’action. Parce que le renseignement dans l’armée, c’est à 90 % un travail de bureau. Les opérationnels de la DGSE [Direction générale de la sécurité extérieure, NDLR], souvent détachés des forces spéciales pour attraper, par exemple, des types du GIA ou d’Al-Qaida, ne sont pas nombreux. En choisissant l’entreprise, j’ai opté pour un travail de terrain en intelligence économique.

C’est-à-dire ?

L’intelligence économique, c’est du renseignement au service des entreprises. Cela ne consiste pas simplement à faire de la veille technologique sur Internet, mais plutôt à monter un réseau d’informateurs, recruter des agents, infiltrer, manipuler des sources, mettre en place des procédures de sécurité pour ne pas se faire piéger… C’est un métier d’expert en information ou de conseil un peu particulier.

Pour quels genres de missions fait-on appel à vos… conseils ?

Il peut s’agir d’aider une entreprise à gagner un marché. Ou, à l’inverse, elle peut vouloir se prémunir face à l’agressivité d’un concurrent déloyal.

Concrètement, comment intervenez-vous ?

Tout commence par un briefing pour comprendre le métier, le contexte et l’objectif de l’entreprise. Par exemple, une société française de construction qui répond à un appel d’offres sur un chantier en Chine va nous demander d’en savoir plus sur le projet (s’agit-il d’un vrai appel d’offres, ou les dés sont-ils truqués à l’avance ?), sur l’état des concurrents (quels sont leurs atouts ? Leurs points faibles ?), sur l’influence de chaque membre du comité de décision…

À quel moment êtes-vous dans l’illégalité ?

Quand on a recours aux pratiques de l’espionnage : effractions, écoutes, fausses identités. Cela m’est arrivé à l’étranger pour protéger les intérêts d’une société française victime d’une agression délibérée, avec vol de brevets. Mais le plus souvent, on a des résultats sans recourir à des moyens illégaux. En fait, nous transgressons plus souvent l’éthique que la légalité. Par exemple, en organisant de faux appels d’offres pour comprendre ce que fait la concurrence, en accompagnant une délégation pour savoir qui rencontrer avant la signature d’un contrat…

Utilisez-vous des gadgets ?

Principalement des matériels d’écoute : un micro dans une montre, une caméra dissimulée dans un téléphone… On peut aussi recourir à l’intrusion informatique : des hackers sont capables de pénétrer le central informatique d’un hôtel pour détourner les appels téléphoniques ou modifier un nom sur une réservation.

Faut-il faire preuve de courage physique ?

Non. En fait, j’ai d’abord un rôle de scénariste. Ce qui compte, c’est la capacité à monter une opération en utilisant des équipes sur place : trouver une femme pour quelqu’un de sensible aux femmes, un technicien pour discuter avec un autre technicien… On est un peu manipulateur. Et ce n’est pas moi qui vais faire des filatures, car je serais vite repéré !

Quels sont les risques du métier ?

Le cynisme. Voir le décalage entre les apparences et la réalité du monde économique fait perdre pas mal de naïveté. Pour autant, j’ai le sentiment d’être utile à la société. Quand j’ai été chargé de surveiller la délégation du Comité olympique pour savoir qui de Pékin, Toronto, Londres ou Paris était le mieux placé pour accueillir les Jeux de 2008, j’aidais les intérêts français. Même si le résultat n’a pas été pas atteint…

Agent secret dans le privé, ça paie bien ?

Le plus souvent, je suis rémunéré à la journée comme un cabinet de conseil : entre 1 000 et 3 000 euros selon les infos demandées et la taille du client. Certaines entreprises paient au résultat. Si mon plus gros contrat a été d’environ 300 000 euros, les palaces et les grosses voitures, c’est réservé à James Bond.

Quels conseils donneriez-vous à ceux qui veulent se lancer dans ce métier ?

Sur un marché du travail très limité, je conseillerais, en plus de décrocher un diplôme du type master en intelligence économique ou en relations internationales, d’aller passer trois ou quatre ans dans la police ou l’armée, à la DGSE, à la DST [Direction de la surveillance du territoire, NDLR]. ou aux Renseignements généraux. Ce afin d’apprendre le métier et de se créer un réseau.


Son parcours

? 1963 : naissance à Paris.
? 1982 : bac sciences économiques et sociales.
? 1986-1989 : officier de renseignement dans l’armée après un master – ex-DESS (diplôme d’études supérieures spécialisées) – en science politique (Paris 2) et un master en histoire des relations internationales (Paris 1).
? 1990-2002 : consultant en intelligence et sécurité économique dans différentes sociétés (PHL consultants, GEOS…), puis directeur général de Cabinet Argos Engineering.
? 2003-2006 : directeur du Centre français de recherche sur le renseignement.

Sommaire du dossier
Formation : Une école d’officiers suivie d’un master