DOSSIER : FLORENCE LIPSKY, ARCHITECTE

Souvent les architectes les plus réputés ont une marque de fabrique. Celle de Florence Lipsky et de son associé Pascal Rollet, est de faire des « bâtiments outils », c’est-à-dire des lieux conçus autour des usages que l’on en fait, sans fioritures, juste avec élégance.

"On est au cœur de plusieurs métiers"

Du centre chorégraphique de Montpellier au campus de Troyes en passant par la bibliothèque universitaire du campus d’Orléans, qui leur a valu, en 2005, l’Équerre d’argent, l’un des prix les plus prestigieux de la profession, ces architectes discrets et pourtant très en vogue sont aussi enseignants. Rencontre avec Florence Lipsky pour une initiation aux exigences et aux plaisirs de ce métier mal connu.

Quelle est votre définition du métier d’architecte ?
L’architecture est cet art complexe de distribution de la matière et d’organisation de l’espace qui nous permet d’habiter cette planète en éprouvant sécurité, confort et émotions. C’est un art d’équilibre subtil entre ce que j’appellerais des pierres stables, pour parler de la matière, des corps mobiles, pour désigner des êtres humains en relation avec un espace, et des idées volatiles, pour souligner l’aspect créatif de notre métier. L’architecte est là comme un chef d’orchestre, mais aussi un passeur qui doit savoir faire la synthèse entre des envies et des enjeux techniques, budgétaires, environnementaux…

Quel a été votre parcours ?
Il contredit un peu les statistiques, puisque j’ai fait un bac littéraire tandis que la filière "normale" conseille un bac scientifique. Le niveau en maths se rattrape, le reste est de la physique assez basique et des matières scientifiques relativement généralistes. J’étais assez ouverte et curieuse du monde qui m’entoure. Ce qui ne suffit pas pour décider de faire architecte… Pascal Rollet, quant à lui, a décroché un bac scientifique. Il voulait être aviateur. Il a été charpentier avant de faire des études d’architecture. Nous avons débuté par des expériences à Mayotte, dans l’océan Indien, sur des opérations d’habitat social, et nous avons prolongé nos études aux États-Unis à l’université de Berkeley. Nous avons créé notre agence assez tardivement dans notre parcours professionnel, en 1992, après avoir été lauréats du Programme architecture nouvelle.

Concrètement, comment travaillez-vous sur chaque projet ?
Au sein de notre agence, qui est de taille moyenne et emploie une dizaine de personnes, nous travaillons souvent sur cinq ou six projets à la fois. Chacun est géré par un chef de projet, avec lequel nous sommes en contact permanent. Pour les nouveaux projets, nous répondons à des demandes de clients privés et à des appels d’offres publics à travers des concours. En moyenne, chaque concours suscite plus d’une centaine de dossiers de candidatures. Dans tous les cas, tout commence par un programme, c’est-à-dire un cahier des charges. Il est établi après une longue phase d’écoute du client et d’observation de l’environnement dans lequel s’inscrit chaque projet.

Comment passez-vous d’un cahier des charges à un dessin ou à une maquette ?
Une fois que le programme est validé, c’est-à-dire que la synthèse est faite entre les souhaits du client et les moyens d’y arriver, on passe à la conception architecturale. Elle consiste à imaginer plusieurs scénarios de mise en espace. Il faut parler de globalité au sens où l’architecture se conçoit comme un tout : on ne sépare pas l’intérieur de l’extérieur. Avec toute une équipe, notamment un chef de projet, nous réalisons des esquisses, des images en 3 D, des maquettes… Et tout au long de la phase de conception, nous travaillons en relation avec le client pour faire évoluer les propositions. Ensuite, nous ajustons jusqu’à aboutir au projet qui sera mis en chantier.

Comment intervenez-vous sur le chantier ?
Après les étapes de dépôt du permis de construire, des études, des dessins et des consultations des entreprises du bâtiment, nous validons, nous signons les marchés et nous passons au chantier. Pour sortir un bâtiment dans les règles de l’art, l’architecte doit absolument être présent sur les chantiers. Ce suivi est très important. Un architecte passe autant de temps dans son bureau qu’en réunions de chantier avec les différents corps de métier.

En quoi est-ce un travail d’équipe ?
Pour chaque projet, nous travaillons avec des bureaux d’études et des ingénieurs par spécialités : les fluides, les structures, l’économie du bâtiment… Quand un client signe un projet, il signe avec nous et nos équipes techniques. C’est essentiel pour la cohérence d’un chantier à mener. L’architecte est donc au cœur de plusieurs métiers avec lesquels il dialogue. C’est pourquoi la formation d’un étudiant en école d’architecture intègre toute une palette de savoirs à acquérir concernant les matériaux, leurs caractéristiques, leur résistance et leur mise en œuvre, mais aussi dans le domaine des infrastructures, de l’urbanisme, des paysages, de la géologie, de l’acoustique…

Quelles qualités un architecte doit-il avoir ?
C’est un métier qui demande d’être curieux, exigeant, résistant, solidaire, généreux… et d’avoir un point de vue. Or la plupart des étudiants qui sortent de terminale n’ont pas été sensibilisés à l’architecture. Ils arrivent donc souvent démunis en étant sans opinion, en simple consommateur, ou alors contemplatifs, c’est-à-dire avec un regard esthétique sur le mode de "j’aime ou j’aime pas". Mais ils ne se sont pas interrogés sur le rapport du corps à l’espace, sur l’usage d’un lieu, etc. Ce sont des questions fondamentales à se poser lorsque l’on envisage de devenir architecte. Enfin, c’est un métier qui exige un véritable engagement, avec des exigences de plus en plus fortes sur des bâtiments propres du point de vue de l’environnement, peu consommateurs d’énergie,tout en offrant du confort.

Propos recueillis par Emmanuel Vaillant

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