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Interview

Les 20 ans d’Antoine Maisondieu : comment il est devenu parfumeur

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Après des études de droit et d’histoire de l’art, Antoine intègre, à 26 ans, l’École supérieure de parfumerie Givaudan, à Paris. // © Audoin Desforges pour l'Etudiant
Après des études de droit et d’histoire de l’art, Antoine intègre, à 26 ans, l’École supérieure de parfumerie Givaudan, à Paris. // © Audoin Desforges pour l'Etudiant

Chez Givaudan, une grande société de parfumerie, Antoine Maisondieu, 47 ans, crée des fragrances avec la sensibilité et les doutes d’un artiste. Auteur, réalisateur, compositeur de sillages envoûtants, il se raconte, balançant entre nonchalance, sincérité et révolte. À l’image de ses 20 ans.

Quel genre d’enfant étiez-vous ?

Avant la maternelle, j’ai fait l’expérience du jardin d’enfants, à Grasse. Et cela ne s’est pas bien passé. J’étais sauvage, j’avais peur dans un groupe. J’ai ressenti ce sentiment de distance avec les autres dans le cadre scolaire pendant longtemps. En fait, cela a duré jusqu’à mes 7 ans. À partir de là, ma vie a changé : mes parents ont divorcé et j’ai emménagé à Nice, avec ma mère. Ce fut une révélation ! J’ai adoré cette ville, les gens, plus italiens, plus flambeurs que les Grassois, qui sont très bourgeois et plus coincés. Enfin, je vous parle des années 1970 !

À Grasse, j’étais inscrit dans un établissement privé catholique, l’Institut Fénelon, où les prières étaient obligatoires. À Nice, je me suis retrouvé dans une école primaire laïque. J’avais deux ou trois copains, et je n’étais pas trop malheureux, sauf en CM1 : je suis tombé sur une maîtresse épouvantable, qui me détestait et écrivait des lettres à mes parents, disant que j’étais inapte…

Le collège vous a-t-il réconcilié avec les professeurs et la collectivité ?

En débarquant en sixième, au collège Raoul-Dufy, je suis tombé fou amoureux de ma professeure principale. Elle s’appelait Madame Deur. Je la trouvais très belle. Et en même temps, je me bagarrais sans arrêt ! Dans ce collège, les garçons étaient des petits caïds, alors j’ai reçu des gnons, évidemment ! Je me souviens être rentré à la maison avec les deux yeux au beurre noir… Ensuite, ceux avec qui je me bagarrais sont devenus des amis et ils le sont encore aujourd’hui.

Côté scolaire, j’aimais bien les mathématiques et c’était clairement mon point fort. Je les prenais comme un jeu. Dans les autres matières, il y avait du bon et du mauvais : pas génial en français ! En revanche, j’adorais l’histoire et j’aimais bien les langues, l’anglais et l’espagnol. Je me souviens que j’écrivais dans la rubrique “Vœux” que je voulais devenir président de la République, ou encore président de la Banque de France. Dans ma tête, cela n’était pas des ambitions démesurées : j’avais l’impression que je serais planqué et cela m’allait très bien !

Quels souvenirs gardez-vous de vos années lycée ?

Des souvenirs extrêmes : du génial et du glauque. Ma classe de seconde, c’est au lycée Masséna de Nice que je l’ai faite. Dans la joie et la bonne humeur, parce que, pour la première fois, j’ai toute une bande de copains que j’adore. On était tous branchés cinéma, musique, art, et on adorait la “déconnade”. Je passe en première S et la bande aussi. Je m’éclate.

Et puis, ma mère décide de refaire sa vie et elle m’emmène avec elle à Paris. Normal, je suis mineur, et de toute façon je ne tiens pas à vivre auprès de mon père, à Grasse. J’intègre donc une classe de terminale C [actuelle S], au lycée Victor-Duruy, dans le VIIe arrondissement de Paris. Un vrai choc ethnique ! Je ne comprenais rien aux codes vestimentaires, ni à aucun code parisien d’ailleurs. Je ne savais pas ce que c’était qu’une paire de Weston, avant de monter à Paris !

En 1986, Antoine a 17 ans. Avec sa mère, il s’installe à Paris. En terminale, malgré son passage dans deux lycées, il rate le bac. Il est en pleine crise d’adolescence… à retardement. // © Photo fournie par le témoin
En 1986, Antoine a 17 ans. Avec sa mère, il s’installe à Paris. En terminale, malgré son passage dans deux lycées, il rate le bac. Il est en pleine crise d’adolescence… à retardement. // © Photo fournie par le témoin

En réaction, je déclenche une crise d’adolescence à retardement, carabinée. Je fais à peu près toutes les conneries qu’on peut imaginer, entre l’alcool, les cours où je ne mets pas les pieds, et le reste… Au bout d’un trimestre à ce régime, ma mère me retire du lycée et m’envoie dans le privé. Je me retrouve au lycée Marcel-Proust, rue des Écoles, dans le Ve arrondissement. C’est une boîte à bac mais la directrice, Mado Bénichou, une Française d’Algérie, était une vraie grande dame. Très gentille et très stricte à la fois, elle a tout de suite su comment s’y prendre avec moi. Il faut dire que je n’étais pas très facile à suivre, à ce moment-là. J’étais en colère, rebelle, et je ne voulais rien faire. Ma mère a eu sa dose de cheveux blancs à cause de moi, c’est certain !

Aviez-vous déjà songé à devenir parfumeur ?

Non, absolument pas ! La seule chose qui aurait pu me mettre sur la voie, c’était le métier de mon père : en vrai Grassois, il était directeur de grands laboratoires de matières premières pour la parfumerie. Il a travaillé chez Charabot, chez Biolandes… Mais je n’avais pas d’attirance particulière pour cet univers.

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J’avais surtout une passion pour la musique, de préférence punk, underground, parce que c’était contestataire et artistique et que je m’y retrouvais. J’aimais aussi beaucoup la littérature, laquelle doit sans doute faire partie de mes gènes, puisque ma mère est la fille d’Albert Camus et qu’elle a passé sa vie à gérer et administrer l’œuvre de son père. J’ai beaucoup lu et relu “Les Îles” de Jean Grenier et les “Écrits corsaires” de Pasolini. Je suis quelqu’un de très contemplatif : je peux littéralement m’absorber dans quelque chose. La concentration nécessaire pour inventer, imaginer une forme olfactive, je l’avais déjà en moi mais je ne le savais pas.

En revanche, j’avais déjà des liens très étroits avec la famille Polge [Jacques Polge a été pendant plus de trente ans le parfumeur attitré de Chanel, et son fils, Olivier, lui a succédé il y a trois ans à ce poste]. Avec le recul, je me dis que cela n’était peut-être pas juste une coïncidence…

Qu’est-ce qui a déclenché votre vocation ?

Trois mois avant les épreuves du bac, j’ai arrêté d’aller en cours. Le résultat ne s’est pas fait attendre : j’ai obtenu 5 de moyenne générale au bac ! J’ai pu négocier avec ma mère qui m’a expédié en pension à Nice, au Cours Devienne. Là, je suis passé de la terminale S à une terminale ES, et j’ai eu mon bac avec une mention bien.

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J’étais tenté par les langues orientales, mais comme ma copine partait en fac de droit, je l’ai suivie. Mon père était dépité, il rêvait que je fasse Sciences po ou HEC… En 1993, j’ai décroché ma maîtrise de droit [l’actuel M1] malgré des années passées à “glander” et à fréquenter les salles de cinéma plutôt qu’à travailler ! Ce que je trouvais fascinant dans le droit, c’était le raisonnement intellectuel, proche des mathématiques. Mais je me voyais commissaire-priseur, ou encore réalisateur de films. Après la maîtrise, j’avais entamé un DEUG [diplôme correspondant aux deux premières années de l’actuelle licence] d’histoire de l’art, mais je recommençais à ne plus aller en cours.

La parfumerie, à l’époque, je pensais que c’était du marketing et de la chimie, donc cela ne me disait rien. Et puis, je me suis retrouvé un été à faire un stage à Mandelieu, chez Jacques Chabert, un ami de mon père. Cet homme, créateur, entre autres, de Cristalle de Chanel et de Samsara de Guerlain, m’a initié aux matières premières. Je les ai approchées comme un jeu, créatif et sans limites. Après ce stage, où j’effectuais les pesées, je me suis rapproché de mon père.

Pour moi, la parfumerie, c’était du marketing et de la chimie ! Cela ne me disait rien.

Ensuite, je suis parti pour Barcelone, dans une maison d’édition où ma mère m’avait trouvé un stage. Je travaillais au service de presse, cette fois, et j’ai fait une vraie rencontre : Toni, le directeur de la boîte. Il m’a pris sous son aile, me traitant comme son propre fils. Il m’a donné confiance en moi… Cela a duré quatre mois, et pendant ce temps-là, j’étais en attente de réponses, déterminantes pour mon avenir : mon père m’avait convaincu de postuler à l’École de parfumerie Givaudan.

À quoi ressemble la formation dans une école de parfumerie comme celle-ci ?

L’École Givaudan, c’est un rêve ! Imaginez une école où, pendant six mois, on ne fait que sentir des matières premières en prenant des notes sur un cahier, tout en évoquant des souvenirs et des correspondances olfactives… Ensuite, on commence à mélanger des essences et des notes entre elles, on apprend à réaliser des accords simples, à deux, puis, trois matières et plus. On découvre les grands classiques de la parfumerie et on analyse les nouveautés. Puis on s’entraîne à les copier “au nez”, c’est-à-dire à les reproduire en se laissant juste guider par sa mémoire olfactive.

À l’issue de sa formation dans l’École de parfumerie Givaudan, fabricant de parfums suisse, Antoine intègre l’entreprise et travaille 
à la création de fragrances. Ici, en 2002, dans son bureau.  // © Photo fournie par le témoin
À l’issue de sa formation dans l’École de parfumerie Givaudan, fabricant de parfums suisse, Antoine intègre l’entreprise et travaille 
à la création de fragrances. Ici, en 2002, dans son bureau. // © Photo fournie par le témoin

Oui, c’est passionnant, et en plus, j’étais payé pendant ces années d’études, après avoir été recruté sur dossier et sur entretien. Il faut dire aussi qu’on est très peu nombreux, six par classe. Le but, pour l’école, est d’y puiser ses futurs parfumeurs maison. Le cursus actuel se déroule en quatre ans, à Argenteuil [95].

Comment décririez-vous votre métier ?

Je travaille dans un univers feutré, très privilégié, où il existe un équilibre entre l’artisanal, l’industriel et le financier. Les entreprises qui emploient les parfumeurs sont dans les mêmes schémas que des banques. Mais, c’est un métier magnifique, où on travaille en permanence, sans forcément en avoir l’air.

C’est un métier de beauté et de poésie, mais avec des aspects aussi cruellement compétitifs.

On doit cultiver son jardin intérieur et ne pas le laisser sécher, garder sa sensibilité et ses émotions sans s’endurcir ni s’aigrir, pour qu’il pousse quelque chose qui donnera ensuite un (grand) parfum. Et pour toucher les gens avec un parfum, il faut y mettre de l’émotion, comme dans un film ou un livre. C’est un métier de beauté et de poésie, mais avec des aspects aussi cruellement compétitifs.

Quels conseils donneriez-vous à des jeunes qui souhaiteraient devenir un nez ?

Avant tout, je leur conseillerais de bien examiner les raisons pour lesquelles ils veulent faire ce métier. Le mieux, c’est de décrocher un stage, le plus tôt possible, même en fin de troisième par exemple, pour être dans le concret. Il faut aussi tenter de contacter un parfumeur et essayer de le rencontrer, bien que ce milieu soit encore très fermé.

En ce qui me concerne, je n’avais pas perçu la dimension très compétitive de ce secteur. Il faut accepter de beaucoup perdre, et ne pas avoir peur de la compétition en interne. On peut travailler plus d’un an sur un brief [le brief est le scénario de départ d’un parfum, commandité par le client] et, finalement, apprendre que c’est un concurrent qui a gagné. La violence dans le sublime, encore une fois !

Biographie express
1969 :
Naissance à Grasse.
1986 : Arrivée à Paris.
1993 : Maîtrise en droit international économique, à Nice.
1994 : Entame un DEUG (licence) histoire de l’art. Stage chez Jacques Chabert, parfumeur pour Chanel et Guerlain, à Mandelieu (06). Stage dans l’édition, à Barcelone.
1995 : Élève à l’École supérieure de parfumerie Givaudan, à Grasse.