1. Les 20 ans de Francesco Bouglione : comment il est devenu directeur de cirque
Interview

Les 20 ans de Francesco Bouglione : comment il est devenu directeur de cirque

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Après un parcours difficile au collège, Francesco Bouglione a été garçon de piste, acrobate… puis administrateur du cirque. // © Cirque Bouglione
Après un parcours difficile au collège, Francesco Bouglione a été garçon de piste, acrobate… puis administrateur du cirque. // © Cirque Bouglione

Le P-DG du très prestigieux cirque qui porte son nom est aussi le représentant de la septième génération des Bouglione. Issu d’une famille de montreurs d’ours au XVIIIe siècle, le copropriétaire du mythique Cirque d’Hiver nous livre son parcours et les arcanes d’un métier pas comme les autres.

Quels sont vos premiers souvenirs de l'école ?

"Jusqu'à l'âge de 7 ans, c'était ma mère qui me 'faisait' l'école à la maison, mais mon père, Joseph (dit 'Sampion'), a engagé un missionnaire, le père Louis, pour nous instruire, mes cousins et moi. Nous étions une petite dizaine de gosses, de tous les âges, de 5 à 13 ans. Les cours avaient lieu dans une voiture de dix mètres de long, équipée de vrais pupitres en bois et d'un tableau noir, qui suivait le cirque partout. Comme on changeait de ville chaque jour, l'école se tenait uniquement les après-midis. Le père Louis n'était pas tout jeune : à la fois strict et chaleureux, il essayait tant bien que mal de nous intéresser à différentes disciplines. Moi, c'était avec l'histoire et la géographie qu'il avait réussi à m'accrocher !"

Êtes-vous allé au collège et au lycée ?

"J'ai fréquenté le collège, mais pas le lycée. En 1981, on a arrêté les tournées pour se fixer à Paris au Cirque d'Hiver, auprès de mon grand-père vieillissant qu'il fallait aider. Il a fallu me trouver un établissement : le collège privé catholique des Francs-Bourgeois, à deux pas de la Bastille. À partir de là, j'ai connu l'enfer !

À 12 ans, j'avais déjà voyagé partout en Europe, rencontré des gens hors du commun.

J'étais en total décalage avec mes camarades de classe : à 12 ans, j'avais déjà voyagé partout en Europe, rencontré des gens hors du commun, et mon vécu était très éloigné du leur. Les professeurs ne m'estimaient pas et je le leur rendais bien ! J'avais un gros retard scolaire, et comme je m'ennuyais en cours, cela n'a fait qu'empirer. Je pouvais avoir des bonnes notes quand j'en avais envie, mais ça n'arrivait pas souvent… Je me rendais au collège chaque matin avec la boule au ventre, quand je n'étais pas pris de vomissements… Je me bagarrais souvent, et je crois bien que ma mère est plus souvent venue me chercher à l'infirmerie qu'à la sortie des cours [rires] ! J'ai redoublé ma sixième et vers la fin de la cinquième, le collège a informé mes parents que j'étais un cas désespéré. Résultat : j'ai quitté l'école, sans remords ni regret."

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Intégrer le cirque familial, c'était une nécessité ou un souhait ?

"La question ne s'est pas posée ainsi. Après mon parcours peu glorieux au collège, mon père m'a simplement dit : 'Tu vas travailler.' Il n'y avait même pas à discuter ! Je n'ai pas eu le choix entre ne rien faire ou m'orienter vers une autre voie, même si aujourd'hui, avec le recul, je sais que j'aurais aussi été capable d'exercer un autre métier. Ma mère, Anna, était ce qu'on appelle une 'fine gueule'. Elle m'a fait découvrir la gastronomie dès mon plus jeune âge. C'est ainsi qu'à 11 ans, j'avais déjà écumé la plupart des tables des plus grands chefs étoilés de France… Être chef de cuisine ne m'aurait pas déplu ! Mais j'ai eu énormément de chance : il y a cinquante ans, on était quasiment obligé de rester dans le milieu du cirque si on y était né. Mes parents m'ont fait découvrir et aimer le cirque sans me forcer. Ils avaient compris qu'on ne peut pas contraindre quelqu'un à être un artiste."

À quoi ont ressemblé vos débuts ?

"J'avais 13-14 ans, et mon père m'a tout fait faire ! Le ménage, ramasser le fumier, garçon de piste… Il faut comprendre que le cirque, cela n'est pas une entreprise comme les autres. Pour le connaître, il faut passer par toutes les portes. Je n'étais pas payé et je ne recevais pas d'argent de poche non plus, mais cela ne me gênait pas, du moment que j'échappais à l'école ! Un beau jour, je me suis intéressé au jonglage. J'ai monté un numéro et au bout de quatre ans, j'étais prêt. J'ai commencé la piste, en tournant avec ce numéro pendant quelques années. Après, je suis devenu écuyer et acrobate. Cela me plaisait. J'ai pris conscience de la force de travail qu'exige le chapiteau : un artiste de cirque doit en permanence effacer le travail par le travail. Le public doit pouvoir se dire : c'est facile, on peut y arriver en cinq minutes, et, finalement, réaliser qu'il faut une vie pour maîtriser cette performance."

Comment êtes-vous passé de la piste à administrateur du cirque ?

"Très vite, j'ai été attiré par l'organisation et la technique : tout ce qui permet à cette merveilleuse machine à rêves de fonctionner. Je n'ai jamais regretté d'avoir abandonné la piste, car, même si je n'ai pas à rougir de mes prestations, je n'étais pas fait pour ça. Cela fait maintenant plus de dix ans que j'en suis le P-DG, aux côtés de Joseph (directeur artistique), Sampion (directeur de la communication), Thierry (directeur technique) et Nicolas (responsable des ventes et du merchandising), qui sont tous des membres de ma famille. Mon métier de gestionnaire implique la connaissance de tous les postes, et nous avons la chance de travailler avec notre argent, pas avec celui des autres, de façon à rester maîtres chez nous.

Le cirque Bouglione, le plus beau et le plus ancien du monde, c'est entre 18 et 19 millions de chiffre d'affaires, 450 personnes qui tournent, entre les permanents, au nombre de 80, les intermittents et les CDD. Et jusqu'à 800 personnes au moment des plus grosses tournées, c'est-à-dire en novembre-décembre : à ces périodes-là, on peut atteindre le chiffre de 100.000 spectateurs par jour, avec une moyenne de quatre représentations. Nous sommes la plus grosse production de spectacles en France. Et oui, le cirque, c'est viable et rentable !"

Quels conseils donneriez-vous à un jeune qui voudrait se lancer sur la "piste aux étoiles" ?

"Sans hésiter, de faire ses preuves. Le cirque et la grosse tête, cela ne marche pas. Il faut beaucoup de travail, beaucoup de répétitions. Si on parvient à supporter des heures et des heures de répétitions, alors oui, on peut s'estimer apte à ce métier… Il y a un autre critère, primordial celui-là : la dimension artistique. Exécuter correctement un triple saut périlleux, cela n'est pas suffisant. Il faut posséder à la fois de l'empathie pour son public et de la technique : savoir regarder le public, communiquer avec lui, le deviner, le devancer et, par-dessus tout, le respecter. Tout ça, c'est inné !

Le cirque et la grosse tête, cela ne marche pas. Il faut beaucoup de travail, beaucoup de répétitions.

Je reçois beaucoup de demandes de jeunes qui veulent travailler chez nous. On leur fait passer des entretiens, jamais d'auditions. Beaucoup de ceux qui sont passés par des disciplines sportives ont le potentiel pour intégrer le cirque. Pas besoin d'y être né ! En revanche, pour tout ce qui est animalier, il est plus simple d'être issu du monde du cirque, car ça ne s'apprend pas dans une école. Sachez qu'aucun métier n'offre autant de débouchés que le cirque, car il ne possède pas de langage et se fait comprendre universellement. Et il draine une foule de corps de métiers en plus de la scène, comme ceux d'éclairagiste, menuisier, maçon, régisseur…"

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Quel métier est le plus difficile ?

"On ne s'en douterait pas forcément, mais c'est celui de clown. On peut être jongleur, contorsionniste, acrobate, etc., après des heures de répétition, on peut se débrouiller, mais clown, c'est impossible, parce qu'on n'est pas assuré de faire rire. Dans de nombreux cirques, ce sont d'anciens acrobates qui, sur le tard, se reconvertissent en tant que clown, et c'est pour ça que ça ne fonctionne pas. Clown, c'est un vrai métier, et chez les Bouglione, nous en avons au moins cinq ou six, de renommée internationale, qui se produisent régulièrement."

Quels sont les secrets pour faire de son cirque une légende comme le vôtre ?

"Nous sommes d'abord une famille, une tribu, un clan hypersoudé. Ma famille, ce sont aussi mes amis, et c'est notre chance. Ce qui ne signifie pas non plus que nous vivons en communauté, attention ! Nos postes sont cloisonnés, mais on se fait tous confiance. Notre but, c'est de voir le public heureux, de le faire rêver, frissonner… Même pour un administrateur, l'idée de la performance est aussi présente. Quand on est face à une standing ovation, et qu'on se dit qu'on a contribué à créer cette communion-là avec le public : eh bien ! on ressent une émotion intense…

Mais le plus important, c'est d'innover, de créer et de continuer à progresser. Le cirque actuel, du moins le nôtre, dépasse le simple spectacle, tant il s'est étoffé, amélioré par ses moyens techniques et scéniques. Il n'est plus artisanal, il est extraordinairement sophistiqué et ne connaît plus de frontières."

Bio express

1970 : Naissance, à Sint-Amansberg (Belgique).
1981 : Arrêt des tournées Bouglione.
1987 : Première entrée en piste comme jongleur.
1996 : Premier numéro d'acrobatie équestre.
1999 : Reprise des spectacles au Cirque d'Hiver ; il en devient l'administrateur.
2016 : Reprise des tournées Bouglione, après trente ans d'interruption.