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Interview

Les 20 ans de Martine Monteil : comment elle est devenue directrice de la police judiciaire

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"Après le bac, j'ai opté pour le droit que mon père m'avait conseillé comme base solide." // © Bruno Levy pour l'Etudiant
"Après le bac, j'ai opté pour le droit que mon père m'avait conseillé comme base solide." // © Bruno Levy pour l'Etudiant

Sortie major de l’École nationale supérieure de la police et devenue l’une des premières femmes commissaires de police de France, Martine Monteil est issue d’une dynastie policière. L’ex-patronne de la PJ revient sur ses études.

Votre milieu familial a-t-il pesé sur votre vocation ?

"Un grand-père brigadier, un père inspecteur divisionnaire, ça laisse forcément des traces. Cela dit, ma mère était femme au foyer ! Mais mon père a toujours été mon modèle : c’était un passionné, qui a fait toute sa carrière au quai des Orfèvres. Son enthousiasme pour son métier était palpable. Je me souviens aussi des soirées où ses collègues passaient à la maison, avant de ressortir avec lui en planque ou en filature."

Quelle élève étiez-vous, au collège puis au lycée ?

"Une fille sérieuse, bonne élève, dans toutes les matières, avec, dès le début de ma scolarité, une vraie prédilection pour les disciplines sportives. Tennis, ski, hand, voile, gym, natation, à l’école ou en dehors de l’école, j’étais la meilleure. J’étais élève au collège et au lycée Hélène-Boucher, cours de Vincennes, à Paris. Un endroit où on ne plaisantait pas avec la discipline. À l’époque, cela n’était pas mixte, et la blouse était obligatoire. À part la sixième, que j’ai redoublée, parce que mes parents ont failli se séparer cette année-là, il n’y a eu aucun accroc dans mon parcours.

Sérieuse, bonne élève, avec, dès le début de ma scolarité, une vraie prédilection pour les disciplines sportives.

Mes bonnes notes en sport ont même attiré l’attention de la professeure, qui a convoqué mes parents pour leur recommander de m’orienter vers un CREPS [Centre de ressources, d’expertises et de performances sportives], et devenir à mon tour professeure d’EPS [éducation physique et sportive]. J’étais tentée, mais mon père m’a freiné : il avait peur que je m’ennuie dans ce métier. Finalement, j’ai passé un bac littéraire, que j’ai décroché avec mention bien."

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Comment avez-vous choisi votre orientation après le bac ?

"Je crois profondément que l’ordre et la discipline font partie de mes repères. Pour moi, le respect, c’est la règle de base. Instinctivement, j’étais portée vers ces fondamentaux-là. J’ai opté pour le droit, que mon père m’avait conseillé comme base solide. J’ai donc fait ma licence à Paris-Assas [actuelle université Panthéon-Assas-Paris 2], en 4 ans, comme cela se faisait à l’époque.

J’ai étudié le droit comme un outil, une toile de fond qui allait me servir, quel que soit mon futur métier.

J’ai étudié le droit comme un outil, une toile de fond qui allait me servir, quel que soit mon futur métier. En parallèle, je me suis inscrite à l’Institut de criminologie et de droit pénal de Paris, pour y apprendre toutes les pathologies liées au crime. Cela m’a passionnée ! Il y avait des cours de psychologie criminelle, de médecine mentale, de sciences pénitentiaires…"

Avez-vous été marquée par l’un de vos professeurs ? 

"Oui ! Le professeur Yves Roumajon, expert psychiatre aux assises, un type hors normes, brillant, qui avait publié différents ouvrages [dont, 'Ils ne sont pas nés délinquants', 1977, chez Robert-Laffont] ayant fait date. Son savoir, son expérience me fascinaient. Ce que j’aimais en lui, c’était l’homme de terrain qui venait s’adresser aux étudiants. Il a certainement renforcé mon idéal, c’est-à-dire nettoyer la société du crime, la débarrasser de tous ceux qui la polluent."

Comment avez-vous financé vos études ?

"Je vivais toujours chez mes parents. J’ai eu la chance d’être privilégiée : fille unique, dans une famille plutôt aisée. Mon grand-père avait beaucoup travaillé, il avait laissé quelques économies. Bref, je n’ai pas eu à gérer ces soucis matériels. J’ai juste exercé quelques petits boulots, ici et là."

Êtes-vous entrée dans la police, sitôt vos études achevées ?

"Quand je décroche ma licence et mon diplôme de criminologie, j’ai déjà 5 ans d’études derrière moi. Je veux être autonome, gagner ma vie. Mon père a un ami, qui occupe un poste important chez Peugeot. J’intègre le service des contentieux et je me retrouve avenue de Wagram, dans ce qui est, à l’époque, une très belle entreprise française. Je suis, à mon habitude, carrée, sérieuse, ponctuelle, donc, cela se passe bien. Mais certaines contraintes, comme le fait de devoir retirer mon badge quand je vais apprendre à taper à la machine ou de me retrouver avec un grand nombre d’heures supplémentaires en fin de semaine, ce qui semble déconcerter la direction, tout cela m’étouffe et me donne envie de laisser tomber. Ce que je fais au bout de 6 mois, au grand dam de la DRH, qui me convoque pour me dresser un plan de carrière, chiffres à l’appui ! Malgré tout, je choisis mon destin : je décide de retourner étudier et de passer le concours de magistrat. Car celui de commissaire n’était pas ouvert aux femmes !"

Quand et comment décrochez-vous ce concours ?

"Nous sommes en 1975. Je viens de passer les écrits du concours de la magistrature, lorsque j’apprends que le concours de commissaire va s’ouvrir aux femmes. Je fonce, je le passe, et je le rate de peu. Seules 4 places sur 110 étaient réservées aux femmes… Je le repasse, après avoir bossé à mort, et je sors major de ma promotion, en 1978.

Je repasse le concours de commissaire et je sors major de ma promotion, en 1978.

L’étape suivante, c’est l’ENSP [École nationale supérieure de police], 9 mois, à Saint-Cyr-au-Mont-d’Or. On y apprend à être à la fois flic et patron, avec des matières tels la sécurité publique, la police judiciaire, les RG [Renseignements généraux], etc. On était 8 filles, l’ambiance était géniale ! J’y rencontre mon futur mari, élève-commissaire comme moi. À l’issue du stage de fin d’études, on se retrouve traditionnellement dans un amphi-garnison, où on choisit nos postes. Chacun s’exprime en fonction de son rang de classement. Sans hésiter, j’opte pour Paris et la PJ (Police judiciaire), pressée de retrouver le crime…"

C’est le début pour vous d’une longue et trépidante carrière, qui vous emmène à tous les postes clés de la police…

"C’est vrai ! J’ai surtout été abonnée aux 'premières fois' : première femme à la tête de la BRP [brigade de répression du proxénétisme], première à décrocher le grade de commissaire divisionnaire, première à diriger la 'Crime' [brigade criminelle], puis la PJ, et enfin préfet et secrétaire générale de la zone de défense de Paris, où j’ai terminé ma carrière, en 2013. J’ai eu la chance de ne pas commettre trop d’erreurs, mais surtout d’être respectée, de rester 'propre', tout en étant proche de mes hommes. La clé de tout cela, je crois, c’est que je suis restée moi-même et que je n’ai jamais appartenu à aucun clan, ni à aucune chapelle."

Parmi toutes les affaires que vous avez traitées, laquelle vous a le plus marquée ?

"J’ai eu la chance de tomber sur des dossiers extraordinaires et peu banals, y compris dans l’horreur, de 'l’étrangleur des parkings' – que j’ai fait passer aux aveux lorsque j’étais stagiaire – à Madame Claude, en passant par la mort de Lady Di et l’attentat de Port-Royal. L’affaire la plus marquante a été pour moi l’arrestation de Guy Georges. Il faut se replacer dans le contexte : un serial-killer, lâché dans la ville, qui provoque la psychose, plusieurs années durant. Cette affaire m’a permis de 'booster' la police technique et scientifique, en rendant indispensable la constitution d’un fichier d’empreintes génétiques, en 1998.

L’affaire la plus marquante a été pour moi l’arrestation du serial killer Guy Georges.

À l’époque, seul l’ADN des personnes condamnées pour agressions ou crimes sexuels pouvait y être inscrit. 5 ans plus tard, le FNAEG [Fichier national automatisé des empreintes génétiques] sera alimenté avec les empreintes génétiques de toutes les personnes placées en garde à vue. Une avancée capitale, dont je suis l’instigatrice…"

Quels conseils donneriez-vous aux jeunes tentés par ce métier ?

"Il faut bien se renseigner. J’ai vu des collègues, homme ou femme, démissionner car ils ne supportaient plus la vue des cadavres, les nuits, les week-ends sur le terrain… Et pour la vie de famille, cela n’est pas toujours simple. Il faut une bonne dose de courage et de sang-froid. Mais il faut savoir rester soi-même. Quand on est une femme, dans cet univers encore très masculin, il ne faut pas jouer les mecs. Pour se faire respecter et devenir légitime, la règle est de remplir sa mission comme les autres, en étant sur le terrain avec ses hommes. Je n’ai jamais été favorable à la parité : nommer une femme parce qu’il en faut une ? Non. Seuls comptent l’efficacité, la compétence, le travail et le professionnalisme. Dans ma carrière, quel que soit mon grade, on ne m’a pas choisie parce que j’étais une femme, mais parce que je savais redresser des services. Très organisée, j’aimais relancer l’esprit d’initiative dans mes équipes. Aussi, je crois qu’il faut toujours prioriser les victimes, c’est essentiel." 

Bio express

1950 : naissance à Vincennes (94).
1978 :
sort major de sa promotion de l’ENSP.
1989 :
chef de la « Mondaine », à Paris.
1994 :
chef de la brigade de répression du banditisme.
1996 :
chef de la brigade criminelle.
2002 :
directrice régionale de la PJ de la préfecture de police.
2004 :
“Patronne des patrons”, à la direction centrale de la PJ.
2008 :
auteure de "Flic tout simplement" (Éditions Michel-Lafon).