1. Les 20 ans de Najat Vallaud-Belkacem
Interview

Les 20 ans de Najat Vallaud-Belkacem

Envoyer cet article à un ami
Najat Vallaud-Belkacem // © Yves Malenfer / Matignon
Najat Vallaud-Belkacem // © Yves Malenfer / Matignon

Elle était comment, étudiante, votre nouvelle ministre de l'Éducation nationale et de l'Enseignement supérieur ? À 20 ans, Najat Vallaud-Belkacem marchait dans les pas de sa grande sœur, en étudiant le droit à l’université d’Amiens. Elle nous l'avait raconté en 2012.

Que vous reste-t-il de vos années lycée ?

 
J’étais au lycée Delambre, à Amiens (80), où j’ai passé un bac économique et social. Quand je me replonge dans ces années-là, la première chose qui me revient, ce sont mes premiers émois amoureux et le souvenir de garçons que je trouvais mignons et auxquels je n’arrivais pas à parler… J’étais plutôt réservée. Mais j’ai gardé deux très bonnes amies de l’époque.


Vous souvenez-vous particulièrement de certains professeurs ?

 
Je me souviens d’une professeure d’espagnol. Elle avait accepté que je m’invite officieusement dans ses cours pour faire une troisième langue, alors qu’on n’avait droit qu’à deux langues. Ensuite, ce sont mes professeurs d’allemand dont je me rappelle. J’ai fait des années d’allemand, mais que je ne sais rien dire d’autre que "Ich liebe dich" !


Vos parents suivaient-ils votre scolarité ?

 
Mes parents ont toujours été soucieux que nous, les sept enfants de la famille, investissions pleinement les études. Ils regardaient attentivement les bulletins, vérifiaient nos devoirs, prenaient au sérieux les réunions avec les professeurs.


Vous aviez intégré l’idée qu’il fallait réussir à l’école…

 
L’école a toujours été un plaisir. Pour moi, ce n’était pas une prison. J’avoue que j’étais plutôt une fille sage, d’une affligeante banalité ! Mes premières évasions étaient littéraires, par les romans.


Qu’est-ce qui vous a décidé à faire du droit après le bac ?

 
J’étais très hésitante au lycée. Je suis la deuxième dans la famille, et ma sœur aînée, qui a un an et demi de plus que moi, m’a toujours un peu ouvert la voie. Avec elle, j’étais à la fois dans une relation de compétition et de respect. Elle faisait du droit et a réussi à me convaincre que c’était ce qu’il y avait de plus enrichissant, donc je suis restée à Amiens, en licence de droit. J’ai ensuite rejoint Paris pour intégrer Sciences po.


Pourquoi avez-vous choisi Sciences po ?

 
Cela s’est fait sur un coup de tête. Je me suis dit que je n’allais pas suivre ma sœur jusqu’à la fin des temps et que c’était le moment ou jamais de prendre un autre chemin. Je sentais que ça allait devenir pénible d’être toujours en compétition, d’autant qu’elle était brillante et que je la voyais s’orienter vers une belle carrière d’avocate. Un jour, j’ai poussé la porte d’un CIO [centre d’information et d’orientation, NDLR] et lu une plaquette vantant les mérites de Sciences po que je ne connaissais pas du tout. Je me suis dit : "C’est génial, cette école généraliste où on n’est pas obligé d’avoir une idée de carrière toute faite, où l’on peut encore envisager plein de choses !"


Étiez-vous financièrement indépendante pendant vos études ?

 
Pendant la licence, j’étais logée chez mes parents. Je n’ai pas travaillé, mais j’étais très engagée dans la vie associative, en tant que bénévole à Pharmaciens sans frontières et dans une association de quartier d’aide aux devoirs pour les enfants. Pendant mes études à Sciences po, j’étais boursière et logée en résidence universitaire, mais j’ai toujours travaillé à côté. C’est pour cela que la question du travail étudiant m’interpelle beaucoup. J’ai eu la chance inouïe d’avoir des jobs étudiants toujours en lien avec mes études, comme assistante parlementaire. Cela me prenait beaucoup de temps, autour de deux jours à temps plein par semaine, mais l’avantage avec Sciences po, c’est qu’on peut s’organiser, on n’est pas dans une école où les créneaux de cours sont figés.
 

Vous commencez votre vie professionnelle dans un cabinet d’avocats…

 
Pendant mes études à Sciences po, j’ai fait un stage dans un cabinet d’avocats et on m’a proposé d’y rester comme juriste. Je garde encore de très bonnes relations avec ce cabinet où je ne suis restée que trois ans. Mon travail consistait, en dernière instance, à vérifier que les décisions rendues par des tribunaux de première instance et de cour d’appel n’étaient pas en contradiction avec la Constitution et avec d’autres jurisprudences. C’était assez monacal. À un moment, j’ai eu envie d’essayer quelque chose où le côté sociable avait plus de place. C’est à cette époque que j’ai rencontré Gérard Collomb, le maire de Lyon, qui m’a proposé de travailler à ses côtés.


Qu’est-ce qui a déclenché votre entrée en politique ?

 
Le premier déclic, qui a entraîné mon adhésion au parti socialiste, c’est l’arrivée de Jean-Marie Le Pen au second tour de l’élection présidentielle, le 21 avril 2002. Le second déclic, pour porter moi-même un discours politique, a été plus diffus. En travaillant auprès de Gérard Collomb, j’ai pu voir de quelle manière, dans la gestion d’une ville, on pouvait soit favoriser le vivre-ensemble, soit au contraire segmenter la population entre les riches et les pauvres. C’est ce qui m’a donné envie d’être en capacité de prendre moi-même, un jour, des décisions politiques. Ensuite, Jean-Jacques Queyranne, tête de liste aux régionales en 2004, m’a proposé de figurer sur sa liste. À l’époque, je n’étais pas sûre de moi. Autant cela me plaisait de préparer la décision politique en coulisses en travaillant pour un élu, autant pour faire de la politique en tant que telle, je pensais qu’il fallait avoir une appétence. Et ne pas être quelqu’un de réservé comme je le suis à la base… Jean-Jacques Queyranne a su me convaincre de l’intérêt de ma présence, tout en ajoutant que je n’avais "aucune chance d’être élue parce que [j’étais] très bas sur la liste et que [j’allais] juste vivre une première expérience de campagne de l’intérieur". Contre toute attente, j’ai été élue.


Étiez-vous un peu effrayée à l’idée d’être au premier plan ?

 
Prononcer des discours a dû m’effrayer un peu… Mais, en même temps, j’étais sortie de ma réserve pendant la campagne, où j’étais plongée dans le grand bain en allant à la rencontre des gens sur les marchés, dans les gares, etc. Au-delà de ça, le fait de devoir parler au nom des autres quand on est élue change aussi la donne. Et finalement, quelques années plus tard, je deviendrai porte-parole du gouvernement !


Au cours de votre ascension politique, très rapide, avez-vous fait face à des difficultés particulières du fait d’être jeune, femme et issue de l’immigration ?

 
La politique, même si c’est beaucoup moins vrai qu’avant, reste réservée à des hommes quinquagénaires. C’est un milieu dans lequel les femmes, les jeunes et les gens issus de l’immigration sont perçus comme des OVNI. Et ceux qui ont la chance de cumuler le tout, comme moi, sont des super-OVNI ! On se dit généralement que ceux qui ne remplissent pas toutes les cases ont dû bénéficier d’un coup de pouce. On devrait, au contraire, se dire que les moins légitimes sont ceux qui remplissent toutes les cases. Et que ceux qui ont réussi à être là, alors qu’ils n’en remplissent aucune, sont les plus légitimes.


Comment avez-vous réagi lorsque votre légitimité a pu être remise en cause ?

 
Au début, j’ai pu avoir le sentiment d’être considérée comme étant là pour "faire joli" sur la photo et j’ai été dans une tentative de légitimation permanente. Cela ne s’est pas manifesté par un repli sur moi-même, mais en travaillant plus que les autres, pour prouver à ceux qui doutaient que j’étais bien là pour faire quelque chose. À ce moment-là, de 2004 à 2006, j’ai pris une longueur d’avance, en abattant un boulot de dingue ! Je pense que c’est pour cela que je suis là où je suis aujourd’hui. Des choses sont alors devenues naturelles pour moi, comme ne plus avoir de week-ends, consacrer énormément de temps au terrain, faire avancer les dossiers, ne pas être élue juste pour faire de la représentation. Je pense qu’on est tous capables de résister à des situations qu’on n’oserait pas imaginer. La vie m’a offert l’opportunité de le démontrer.


Ne vivez-vous jamais votre rythme de travail comme une contrainte ?

 
Je le vis souvent comme une contrainte. Et d’autant plus depuis que j’ai des enfants, parce que le temps n’a plus la même valeur. C’est pour cela que le discours antiparlementariste me déplaît foncièrement. La politique est un monde de contraintes d’abord. Il faut donc être porteur d’exemplarité. Quand il y a des conflits d’intérêts, par exemple, ce sont des situations qui concernent des individus. Ceux qui s’imaginent que la politique est un truc de mondanités se trompent. C’est un sacerdoce. Sachant tout cela, même quand je suis devenue ministre, je n’ai pas eu les grands yeux brillants de l’enfant qui ouvre ses cadeaux à l’égard de la politique.


Votre entrée au gouvernement a-t-elle changé votre vie ?

 
Mon rythme était déjà soutenu : il faudrait trouver un qualificatif au-dessus pour parler de ma cadence aujourd’hui. Je suis non seulement ministre mais, également, porte-parole du gouvernement. Je suis à temps plein sur un sujet passionnant, les droits des femmes, un ministère qui n’existait plus depuis vingt-six ans, avec des chantiers en friches depuis des années. À cela, ajoutez le rôle de porte-parole, qui nécessite d’être informé de tout ce que fait le gouvernement pour pouvoir être en mesure de répondre sur tout. C’est très absorbant et cela entraîne quelques tensions. On n’est jamais vraiment dans l’insouciance, ni dans la tranquillité. Même le week-end, il faut être scotché en permanence à l’actualité pour ne pas être pris au dépourvu.


Quels conseils donneriez-vous à des jeunes gens qui souhaitent s’engager en politique ?

 
Il faut être révolté pour faire de la politique. Je leur conseillerais donc de se concentrer d’abord sur une injustice, une révolte, de défendre des convictions, de porter des projets…


Cela peut passer par un engagement associatif…

 
Je trouve qu’on ne le valorise pas assez dans une société. C’est merveilleux, parce que cela fait sortir du chacun pour soi. C’est le vivre-ensemble, l’intérêt général, le fait de pouvoir se saisir de thématiques qui ne concernent pas que le pas de sa porte. Et puis, cela vous construit beaucoup. Quelle que soit la fonction que vous exercez, bénévole de base, trésorier ou président, cela vous donne des responsabilités. Lorsque j’étais bénévole et que je vérifiais que les médicaments n’étaient pas périmés pour les envoyer dans le tiers-monde, je pense que je me serai sentie très coupable d’en laisser passer un. Vous n’êtes pas seulement là pour vous-même. Ce sens de la responsabilité est identique en politique.
 

Biographie express
1977
: naissance au Maroc.
1982 : arrivée en France (à Amiens, 80).
1995 : bac ES.
1998 : licence de droit.
2000 : diplômée de Sciences po, puis juriste dans un cabinet d’avocats parisien.
2003 : chargée de mission auprès de Gérard Collomb, sénateur-maire de Lyon (69).
2004 : élue conseillère régionale Rhône-Alpes.
2007 : porte-parole de Ségolène Royal pendant la campagne présidentielle.
2009 : secrétaire nationale du Parti socialiste en charge des questions de société.
2011 : porte-parole de François Hollande pendant la campagne présidentielle.
2012 : ministre des Droits des femmes et porte-parole du gouvernement Ayrault.