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Interview

Les 20 ans de Philippe Gloaguen : comment il est devenu le créateur du "Guide du routard"

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À 16 ans, son bac en poche, Philippe Gloaguen commence à s’initier au voyage sac à dos. // © Bruno Lévy/Divergence pour l'Etudiant
À 16 ans, son bac en poche, Philippe Gloaguen commence à s’initier au voyage sac à dos. // © Bruno Lévy/Divergence pour l'Etudiant

Philippe Gloaguen a publié le premier Guide du routard en 1973, à 22 ans, pendant ses études supérieures de commerce. Retour sur sa scolarité, Mai 68, ses voyages en auto-stop...

Quel type d’élève étiez-vous ?

J’ai été élevé au grain ! J’ai toujours été premier de ma classe mais je n’avais aucun mérite. Quand vous êtes fils d’instit, on vous inculque une notion très importante : si vous n’avez pas d’argent, la seule façon de s’en sortir, c’est de faire des études. Et mon père valorisait les bonnes notes : une note moyenne, il la voyait à peine mais un bon carnet de notes donnait droit à un demi-verre d’asti spumante, le champagne du pauvre ! J’ai fait une excellente scolarité uniquement pour faire plaisir à mon père. Il dirigeait une école primaire, avec un pensionnat, à Meudon (92). Ma mère y travaillait comme assistante sociale et gestionnaire de l’économat.

Un enseignant vous a-t-il marqué durant vos années de lycée ?

Frère Denis, au lycée de La Rochefoucauld à Paris dans le VIIe arrondissement. C’est le lycée "Louis-le-Grand catho". Ce professeur de philosophie et de français nous engueulait tout le temps. Il jouait à l’enseignant exaspéré mais, en réalité, il nous adorait, ce n’était que de la blague ! Là encore, je ne travaillais que pour lui faire plaisir. Frère Denis, c’était l’amour des autres. Je le vois toujours.

L’entrée dans ce lycée chic fut-elle un choc culturel pour vous qui habitiez en banlieue parisienne ?

Oui, c’était un autre monde, dont je ne faisais pas partie. Je n’en souffrais pas vraiment mais j’en étais très conscient. La seule façon que j’avais pour m’intégrer un peu, c’était d’avoir de bonnes notes. En trois ans, jamais je n’ai été invité à une fête par mes camarades. J’ai néanmoins bien vécu cette période.

J’ai fait une excellente scolarité uniquement pour faire plaisir à mon père.

En mai 68, vous avez 16 ans et vous êtes en terminale. Comment avez-vous vécu les événements ?

J’ai assisté à la prise du théâtre de l’Odéon où j’ai vu le directeur Jean-Louis Barrault se faire démissionner. J’étais un peu ému : Madeleine Renaud et Jean-Louis Barrault formaient un couple majeur du théâtre. Ensuite, j’ai traîné mes guêtres à la Sorbonne où on côtoyait le groupe des "Katangais", une milice, crânes rasés en treillis, qui occupait la fac où les étudiants pacifistes avaient pris le pouvoir ! J’allais de surprise en surprise.

Vous avez vous-même fait grève au lycée pour obtenir des cours d’éducation sexuelle !

Comme nous avions des cours d’éducation religieuse, nous avons fait grève deux jours pour avoir aussi des cours d’éducation sexuelle. Surprise : le directeur du lycée nous a répondu favorablement et permis de choisir notre professeur. On a choisi frère Denis. Je suis admiratif de l’intelligence de ces frères qui avaient un coup d’avance sur l’évolution de la société.

Est-ce parce qu’en 1968 le bac s’est déroulé sur une journée et à l’oral que votre père vous l’a fait repasser l’année suivante ?

Oui, en première année de classe préparatoire commerciale, j’ai dû repasser le bac philosophie-lettres [actuel bac L]. Mon père avait perdu confiance dans les études et voulait que j’apprenne un métier manuel. J’ai donc passé le permis poids lourd. En fait [Philippe Gloaguen sort son permis de conduire tamponné], j’ai sept permis : du simple permis voiture à l’autobus avec remorque en passant par le permis poids lourd.

En 1972, il a un peu plus de 20 ans. Il part déjà en auto-stop sur la route des Indes. // © Photo fournie par le témoin
En 1972, il a un peu plus de 20 ans. Il part déjà en auto-stop sur la route des Indes. // © Photo fournie par le témoin

D’où vous est venu ce goût du voyage en mode routard ?

En juillet 1968, je suis parti trois semaines faire le tour de l’Angleterre en auto-stop avec mon meilleur copain et 600 francs en poche (environ 90 €). J’ai dormi dans un commissariat de police, à ­l’Armée du salut… Je rencontrais beaucoup de gens, j’étais obligé de discuter : l’aventure !

En 1969, je suis parti seul en Espagne. À Pampelune, j’ai sympathisé avec un Américain de 25 ans, vétéran du Vietnam, Ord Eliott. Il m’a invité en Andalousie, dans la villa de son père. Je suis tombé sur un livre passionnant, un guide pour hippies fauchés, "Europe for Five Dollars A Day", écrit par Arthur Frommer. Il donnait des conseils pratiques pour voyager, contrairement aux Guides bleus de l’époque qui étaient des formidables encyclopédies culturelles. C’est à ce moment-là que l’idée de créer ce type d’ouvrage pour le public français a germé.

D’où vous vient l’habitude de noter un maximum de renseignements dans un carnet de voyage ?

De mon voyage en Inde via Istanbul à l’été 1971. Là, j’ai commencé à chasser l’info. Le projet de publier un guide m’avait transformé : je ne flânais plus, j’empilais les indications. Au départ, je notais tout dans le but de faire un polycopié pour mes copains et le faire diffuser par le bureau des élèves. Comme il n’y avait pas de guide en français sur l’Inde, je me disais : tiens, le copain qui ira à Delhi, il pourra trouver tel hôtel ou restaurant pas cher…

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Comment avez-vous démarché les journaux pour vendre vos premières piges et financer vos voyages ?

J’ai vite compris que si vous ne vous appeliez pas Philippe Labro, vous ne travailleriez jamais à "Paris Match". J’ai alors eu un projet : solliciter les journaux qui n’ont pas les moyens de se payer des grands journalistes. Après tout, je voyage en auto-stop, je dors dans une auberge de jeunesse et au camping, je mange des pastèques… Je suis le journaliste le plus low-cost qui soit ! J’ai contacté le magazine "Actuel", dirigé par Jean-François Bizot. Il a publié "Dernier arrêt : Krishna, la route des Indes", un article de six pages et demie : ma première pige !

Comment est né le mot "routard", qui est une marque déposée à l’INPI (Institut national de la propriété industrielle) dont vous êtes propriétaire ?

Jean-François Bizot ne se souvenait jamais de mon nom. "Toi, le mec de la route…", me disait-il. Moi, je lui répondais "Le routard" pour rire ! Mais le tout premier guide a failli s’appeler le "guide Ganesh", du nom du dieu indien à tête d’éléphant. Il s’agit du dieu de la sagesse, de l’éducation… et de la débrouille ! Le problème, c’est que personne ne connaissait Ganesh. Quand mon éditeur a décidé qu’il fallait trouver un autre nom, je me suis souvenu du "routard".

Vous avez essuyé 19 refus d’éditeurs avant d’être publié. Vous ne vous êtes pas découragé ?

Non. Quand j’ai présenté le manuscrit, j’étais étudiant en première année à l’ESCP [aujourd’hui ESCP Europe]. J’habitais chez mes parents, je n’avais aucune charge et je rédigeais le week-end et la nuit. Sur 19 éditeurs démarchés, beaucoup ne voulaient même pas me rencontrer. C’est Gédalge, un petit éditeur, qui a accepté. Le premier guide est sorti en 1973, quand j’étais en deuxième année d’école de commerce.

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Votre éditeur se fait écraser par un bus, sa maison d’édition fait faillite…

Ma priorité était de terminer mes études à l’ESCP. Mais le guide jouissait d’une certaine notoriété. De nombreux journalistes écrivaient sur cette nouvelle façon de voyager. Finalement, Hachette a proposé de nous éditer.

Puis vous effectuez votre service militaire. Comment trouvez-vous le temps de rédiger les guides ?

J’étais chauffeur d’un médecin colonel : c’est lui qui m’a aidé. J’allais le chercher le matin dans une 404 noire à Versailles [78], à 8 heures. Il m’a accordé du temps pendant mes heures de service pour écrire. En fait, il me libérait à 10 heures et demie. À l’infirmerie, il m’a même trouvé une petite chambre, une machine à écrire Japy et une ligne de téléphone nationale. J’ai ainsi pu rédiger quatre guides au sein même de la caserne.

D’où vous est venu le ton si spécifique du Routard ?

Je suis issu de la famille d’"Actuel" : primo, on déconne ; deuxio, on fume un pétard ; tertio, on essaie d’écrire ! Réellement, les lecteurs du guide sont en vacances pour se détendre. Il faut leur donner des renseignements précis mais sans se prendre au sérieux. C’est le rôle de nos anecdotes fortes dans les encadrés rouges. Quand le bourreau Sanson a montré la guillotine à Louis XVI, le roi, qui était un manuel, lui a conseillé de biseauter la lame pour la rendre plus efficace. Et Sanson s’en est servi sur sa tête ! On le raconte dans le Routard sur Paris.

Continuez-vous à voyager ?

Récemment, j’étais à Moulins (03) où j’ai visité le Centre national du costume de scène. En août, je suis parti en Roumanie… Je traque toujours des adresses et des informations sur les pays. Avoir réussi à consacrer ma vie professionnelle à ce partage, c’est ma plus belle victoire. Je suis payé pour voyager et me cultiver. Vous connaissez d’autres métiers mieux que celui-là ?

Biographie express

1951 : naissance à Suresnes (92).
1968 : obtient son bac et part trois semaines en auto-stop en Angleterre.
1972 : étudiant à l’ESCP, il pige au magazine "Actuel" pour financer ses voyages.
1973 : première édition du Guide du routard, chez Gédalge, puis chez Hachette deux ans plus tard.
2001 : création du portail de voyages : routard.com.
2017 : les 150 titres du "Guide du routard" se vendent à 2,5 millions d’exemplaires.