1. Les 20 ans de Stéphane Allix : comment il est devenu grand reporter
Interview

Les 20 ans de Stéphane Allix : comment il est devenu grand reporter

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Stéphane Allix : "Je passais mon temps dans les manifs pour faire un max' d'images" // © Olivier Seignette/Albin Michel
Stéphane Allix : "Je passais mon temps dans les manifs pour faire un max' d'images" // © Olivier Seignette/Albin Michel

Homme de terrain et ex-reporter de guerre, Stéphane Allix est aujourd’hui engagé dans l’étude des expériences humaines inhabituelles. Sa passion pour la photo l'amènera, à 19 ans, à partir en tant que journaliste clandestin en Afghanistan.

Quels souvenirs gardez-vous du collège ?

Je trouvais tout ça profondément ennuyeux. J’étais si peu passionné et concerné que j’ai carrément décroché en classe de troisième. Ma chance a été d’avoir une maman attentive, qui cherchait constamment des espaces pour qu’on s’épanouisse, mes frères et moi. Elle m’a trouvé une pension, près de Chartres [28]. Le système y était particulier, probablement unique en son genre : le dortoir et les cours avaient pour cadre un ancien corps de ferme ! Il n’y avait aucun professeur, à l’exception d’une femme qui supervisait les cours de français et de philosophie ; le reste des cours était donné par correspondance. Cela a été une année d’éveil, très importante pour moi. Je suis resté dans cet endroit l’année de ma seconde, avant de réintégrer un lycée public à Paris.

Ensuite, avez-vous réussi à rester studieux au lycée ?

J’ai eu la chance d’y faire une vraie rencontre : un professeur de français, avec lequel j’ai pu entretenir une relation d’égal à égal. Je n’aime pas l’autorité, je ne supporte pas qu’on m’impose quelque chose, et avec lui, les rapports étaient simples et directs. Chaque cours était une occasion de débattre, en toute liberté. J’ai adoré. Au même moment, j’ai commencé à faire des effets spéciaux, tout seul chez moi. Je fabriquais des marionnettes ! C’était mon hobby, mais un loisir tellement prenant que j’ai même envisagé un moment d’en faire mon métier.

En terminale, j’ai dit à mes parents : 'J’en ai marre. Je veux entrer dans la vie active !'

Et puis, je me suis mis à la photographie. C’est à cette période-là que j’ai décroché pour de bon : au milieu de mon année de terminale, j’ai dit à mes parents : "J’en ai marre. Je veux entrer dans la vie active !" Ils étaient intelligents et ont vite compris à quel point j’étais déterminé. Ils ont "lâché l’affaire" assez rapidement, et j’ai pu me lancer à fond dans ma passion pour la photo.

Certaines lectures de jeunesse vous ont-elles marqué ou influencé ?

Oui, par exemple, "les Chants de Maldoror", de Lautréamont, "les Souffrances du jeune Werther", de Goethe, ou encore l’œuvre de Mishima dans son ensemble. Plus tard, j’ai lu énormément de livres sur le Vietnam et sur le Cambodge, dont "Putain de mort" [éd. Albin Michel, 2010], le livre témoignage de Michael Herr, qui m’a beaucoup marqué. Mais ce n’est pas dans les romans que j’ai appris à écrire. Mon père m’a beaucoup guidé ; il était professeur d’histoire et passionné de littérature. Pour lui, un texte devait être comme une musique.

Comment avez-vous fait pour vivre de votre passion ?

Clairement, je n’aurais pas pu en vivre si mes parents ne m’avaient pas aidé : ils m’ont payé une chambre de bonne à Paris, et pour le reste, je me débrouillais. Je faisais du baby-sitting pour gagner de quoi manger, et je passais mon temps à aller dans les manifs, de préférence là où ça se castagnait, pour faire un maximum d’images.

Je passais des heures à faire des tirages photo en noir et blanc.

Je développais mes photos moi-même – il n’y avait pas d’appareils numériques dans les années 1980 – et passais des heures à faire des tirages en noir et blanc. C’était ma façon de faire mon apprentissage tout en restant indépendant. J’ai connu ce luxe de laisser mûrir en moi un intérêt, une piste pour l’avenir. Ou plutôt des pistes, car à l’époque, j’en explorais plein à la fois. Par exemple, je faisais des démonstrations d’effets spéciaux dans un magasin de fournitures pour arts plastiques.

Cela vous a pris du temps, le passage à la "vraie vie" professionnelle ?

Le déclic a eu lieu en 1988. J’ai alors 19 ans et demi. Le journaliste et photographe américain, Tim Page, est en photo dans un magazine des éditions Atlas, où il raconte la guerre du Vietnam et ses exploits de reporter de guerre. Je suis fasciné et par l’homme et par la légende sous la photo : 'Dès 18 ans, il n’hésite pas à aller en première ligne.' Cette année-là, on est en pleine guerre d’Afghanistan. Des accords politiques sont signés, les Soviétiques commencent à se retirer. C’est plus fort que moi, je décide d’y aller. Mais auparavant, je vais demander conseil à des journalistes, dans de grandes rédactions. Certains m’encouragent à me rendre à Peshawar, au Pakistan.

J’annonce à mes parents que je veux partir faire un reportage sur les réfugiés afghans au Pakistan. En même temps, j’emprunte 20.000 francs (environ 3.000 €) à un de leurs amis, un notaire. J’investis dans du matériel de bonne qualité, des boîtiers notamment. J’espère rentrer clandestinement en Afghanistan, car la tête des journalistes étrangers est mise à prix. J’y parviens, depuis le Pakistan, en taxi collectif et déguisé en… Afghan ! Mon voyage dure des mois : je vis dans le maquis, dans des abris souterrains, aux côtés de combattants chiites. J’apprends un peu la langue et je fais des photos.

Puis vous rentrez à Paris. Dans quel état d’esprit êtes-vous ?

J’ai alors 20 ans et n’ai qu’une idée en tête : publier mon reportage, textes et photos, mon épopée de photo­reporter clandestin dans Kaboul. Il paraît dans 'l’Événement du jeudi' sous le titre 'La cinquième colonne est dans la ville'. À partir de là, je sais que je veux être reporter de guerre. Je veux repartir en voyage. Au même moment, je me fais rattraper par le service militaire. Coup de bol, je suis estampillé P4 [réformé pour motifs psychologiques] par un médecin psychiatre, à qui je montre une photo de moi posant avec une kalachnikov à la main, en lui racontant que je n’ai rien contre l’armée…

Après avoir entamé une longue carrière de grand reporter et photojournalisme, qu’est-ce qui vous a fait 'tourner la page' ?

J’ai vécu des années exceptionnelles. J’ai réussi à pénétrer dans des zones tenues par des taliban, à enquêter sur les champs de pavots, à écrire une synthèse de tout ce que j’avais vu pour Larry Collins [écrivain et journaliste], qui préparait un nouveau roman. De l’aventure, des rencontres fortes, des moments intenses. Une sorte d’inconscience aussi. Et puis un jour, tout a basculé : on est au milieu des années 2000, je viens de monter une mission en Afghanistan, et j’ai emmené avec moi mes deux frères. On loge à Kaboul. Je suis sous contrat avec les éditions Flammarion, l’Afghanistan est en pleine ébullition avec les taliban. Un matin, en partant au sud de Kaboul à deux voitures, on a un accident. Dans la deuxième voiture, ils sont 4, dont un de mes frères. Il perd la vie. La semaine suivante, je ramène son corps en France.

Et vous vous consacrez à l’écriture…

Dans la foulée, j’écris 'Carnets afghans' [éditions Robert Laffont, 2002], qui me permet de tourner la page. Je rembourse des dettes, je vends un petit appartement que je possédais, je fais des piges. En un jour, je prends la décision de ne plus travailler autour de l’Afghanistan, la guerre, la drogue et tout le reste. Je commence à m’intéresser à l’origine de la vie dans l’Univers. Je me mets à lire des livres sur les ovnis, des bouquins sérieux.

Au fil de mes lectures, je tombe sur un portrait d’un psychiatre américain, John E. Mack. Il a, entre autres, publié des enquêtes sur la vie extraterrestre. Je m’arrange avec mon rédacteur en chef à 'l’Événement du jeudi' et pars pour Cambridge rencontrer ce grand scientifique. Sa rigueur et son honnêteté intellectuelle me fascinent. À partir de là, j’ai le réflexe de m’interroger sur la mort. Car si je peux poser des questions en étant rationnel sur l’origine de l’Univers, c’est qu’il y a forcément autre chose que le curé ou le psychiatre !

Avez-vous le sentiment d’avoir abordé une nouvelle carrière professionnelle ?

Certainement, oui, avec la création de l’INREES [Institut de recherche sur les expériences extraordinaires] en 2007. Au début, je voulais rassembler des psychologues, expliquer et décrypter des expériences extraordinaires.

En réalité, plus qu’une nouvelle carrière, j’ai suivi un cheminement spirituel important qui me fait dire aujourd’hui que la vie ne se résume pas à ce que nous croyons.

Quel est le sens de l’existence, pour vous, aujourd’hui ?

Certaines des questions que je me pose –  et qu’on retrouve d’ailleurs dans 'Tout est encore possible !' [éditions Solar, 2016] – sont tournées vers l’espérance. Le monde dans lequel nous vivons pousse à la résignation et à la passivité. Est-ce que c’est un problème de riches que de se mettre à la méditation le week-end, est-ce que c’est un luxe de nanti, préservé de l’adversité, de continuer à espérer et d’entretenir ses rêves et ses engagements ? Pour moi, c’est essentiel.

Qu’aimeriez-vous transmettre à des jeunes qui rêvent de suivre le même chemin que vous ?

Je leur parlerais sans doute de l’importance de l’engagement, du poids de la parole donnée, du sens de l’honneur, de l’hospitalité. Je me souviens avoir emprunté de l’argent en Afghanistan à des gens rencontrés là-bas, et d’être retourné leur rendre, des mois plus tard. On peut faire face à toute l’adversité du monde si on a confiance les uns en les autres.

Bio express

1968 : naissance à Boulogne-Billancourt.
1988 :
premiers pas clandestins en Afghanistan.
2001 :
mort de son frère, Thomas, en Afghanistan.
2003 :
rencontre avec le psychiatre américain John E Mack.
2007 :
création de l’INREES (Institut de recherche sur les expériences extraordinaires)
2010 :
diffusion d’'Enquêtes extraordinaire's (série documentaire) sur M6.