1. Les 20 ans de Tony Estanguet : comment il est devenu champion olympique de canoë
Interview

Les 20 ans de Tony Estanguet : comment il est devenu champion olympique de canoë

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Tony Estanguet : "Continuer mes études après le bac m'a aidé à devenir champion olympique." // © Caroline Rabier pour l'Etudiant
Tony Estanguet : "Continuer mes études après le bac m'a aidé à devenir champion olympique." // © Caroline Rabier pour l'Etudiant

Tony Estanguet mène bien sa barque depuis sa retraite de kayakiste. Reconverti dans les hautes instances du sport, ce fils de fonctionnaires a toujours su conserver un équilibre entre carrière au sommet et brillantes études. À 16 ans, il remportait sa première victoire en coupe du monde.

Quel genre d'élève étiez-vous ?

À l'école, je n'étais ni un modèle ni un rebelle. Tout s'est toujours bien passé pour moi et je n'ai jamais été en grande difficulté, mais je mentirais si je disais que j'ai toujours aimé l'école. En vérité, avec mes parents, la règle était d'être sérieux en classe pour pouvoir faire ce que je voulais de ma vie et réussir. L'école était un repère dans mon quotidien de sportif, même si, avec mon mental, je mettais un peu plus d'énergie au moment des contrôles.

Quelles matières vous plaisaient ?

Dans le sport, je devais apprendre des techniques et respecter un protocole. Et comme j'étais rigoureux, j'aimais travailler mes gammes sur l'eau et apprendre à être précis. C'est cette mentalité qui m'a poussé vers la filière scientifique. J'appréciais les matières comme les maths où, lorsqu'on s'investissait, le résultat ne pouvait pas nous échapper.

Vous êtes issu d'une famille de kayakistes, cela vous a-t-il influencé pour devenir sportif de haut niveau ?

Je me suis mis la pression tout seul. Mon père avait été médaillé international et mes deux grands frères étaient en équipe de France, donc je ne voulais pas être le seul à passer à côté de cela. En plus, mon père était encore en activité quand je suis né et on l'accompagnait en compétition.

J'ai eu cette chance de tomber dans une famille de sportifs, mais en même temps, mon père était enseignant et ma mère infirmière : l'éducation était importante. Ma mère, qui n'était pas sportive, ne voulait pas qu'on se sente obligé de faire de la compétition. Cela a instauré un équilibre.

À quel moment avez-vous décidé de devenir sportif de haut niveau ?

J'ai commencé le canoë à 4 ans. Au départ, c'était un loisir et je m'amusais. En 1992, à 14 ans, j'ai assisté aux jeux Olympiques de Barcelone avec mes parents. J'ai eu un déclic. Sur place, j'ai compris toute la magie qui entourait les Jeux.

À 14 ans, j'ai assisté aux jeux Olympiques de Barcelone avec mes parents. J'ai eu un déclic.

J'ai été fasciné par cette atmosphère et je me suis rendu compte de la puissance du sport. De retour à la maison avec mes parents, je voulais à mon tour devenir champion olympique.

Au lycée, comment conciliez-vous votre carrière naissante et votre scolarité ?

À mon retour des Jeux de Barcelone, tout s'est enchaîné. Je me suis entraîné tous les jours et un an plus tard, je devenais champion national. À 16 ans, je suis entré en équipe de France et, un an après, j'ai vécu ma première victoire en coupe du monde. Tout cela a été possible parce qu'au lycée, lorsqu'il y avait des échéances scolaires incontournables, j'en décalais certaines avec mes profs. À chaque fois, j'avais une bonne excuse pour rater l'école et j'ai eu de la chance d'avoir des enseignants compréhensifs.

Poursuivre vos études après le bac, était-ce une évidence ?

Oui, après les Jeux de Barcelone, une espèce de force intérieure est arrivée en moi. Elle me disait que j'avais beaucoup à apprendre pour espérer devenir un champion. J'ai compris que pour réussir, je devais aussi être intelligent dans la manière d'appréhender un événement et de gérer les à-côtés, comme le stress et l'entourage. Et j'avais compris que les études me le permettraient.

Après votre bac scientifique, vous choisissez donc des études de STAPS, comme votre frère Patrice, également sportif de haut niveau...

Mes frères ont essuyé les plâtres avant moi et je ne me suis pas trop posé de questions : j'ai suivi la même voie. Pourtant, mes parents me disaient que je n'étais pas obligé de faire STAPS [sciences et et techniques des activités physiques et sportives], mais je peux être très têtu ! Le mimétisme me rassurait et me faisait gagner du temps. Jusqu'à 22 ans quand je deviens champion olympique.

Le mimétisme me rassurait et me faisait gagner du temps.

Et là, ma médaille d'or change la donne. Pour la première fois, je suis le premier de la famille à atteindre ce niveau ! À ce moment-là, je me dis que si je veux continuer à progresser, je dois faire mes propres choix...

Quel souvenir gardez-vous de vos années de STAPS, à Toulouse ?

Un super-souvenir. Pendant cette période, j'étais en pleine progression sportive et l'université m'a aidé à mûrir. Mon colocataire dans la résidence universitaire était un ami nageur que je connaissais du lycée. On avait débarqué ensemble à la fac. Et puis je me suis fait des copains et des copines. Dans mon parcours d'études, c'était important de ne pas être entouré que de kayakistes. Cela m'a permis de garder une ouverture d'esprit.

Après votre première médaille d'or olympique et votre titularisation comme professeur de sport, vous envisagez de reprendre les études. Pourquoi ?

Pour progresser en tant qu'athlète, il fallait que je fasse d'autres études, mais j'anticipais aussi ma reconversion. Comme j'étais professeur de sport, j'avais l'impression de maîtriser les institutions publiques du sport. De plus en plus d'argent était investi dans le haut niveau et j'avais envie d'en savoir plus sur le fonctionnement privé du sport.

En 2004, vous intégrez donc l'ESSEC et vous obtenez votre diplôme en 2005...

Oui, j'ai commencé à me renseigner, et j'ai choisi la formation en marketing du sport de l'ESSEC. L'idée était aussi d'aider mon sport à se développer et d'organiser de grands événements. C'était un peu la continuité de ce que j'avais vécu quand j'étais gamin.

Qu'est-ce que les études supérieures ont apporté dans votre quotidien de sportif ?

Même si on a gagné les jeux Olympiques et que l'on veut poursuivre un sport de haut niveau, il faut continuer à apprendre et savoir se remettre en question. Il y a une complémentarité entre l'école et le sport, car ce sont des activités différentes, mais dans les deux cas, on est apprenant. Ne pas arrêter mes études après la terminale m'a aidé à devenir champion olympique.

Même après une victoire, il faut continuer à apprendre et savoir se remettre en question.

Parallèlement, j'avais besoin de me sentir aussi bon dans les études et dans la vie personnelle pour être bien dans le reste. Alors, je trouvais du temps pour être avec ma famille. Être père n'est pas si simple. Le fait de pouvoir mener de front études, sport et vie personnelle me permettait de relativiser les enjeux et le stress des grands moments.

Entraîneur de canoë, étudiant, sportif de haut niveau... Aviez-vous encore du temps pour des loisirs ?

Enfant, je n'ai pas pratiqué que du canoë, j'ai aussi fait du basket, du rugby en club et de la compétition de ski. J'ai la chance d'avoir acquis une culture multisport. Alors, mon temps libre, je le passais à regarder les compétitions d'autres disciplines.

Le canoë n'est pas une discipline qui brasse beaucoup d'argent. Comment gériez-vous vos finances lorsque vous étiez à la fois sportif et étudiant ?

Certes, le canoë-kayak n'est pas très populaire, mais j'ai eu la chance d'avoir des parents qui m'ont toujours aidé. Je suis aussi devenu autonome très tôt. Lorsque j'étais en terminale, j'étais déjà en équipe de France et je bénéficiais d'aides financières de la fédération. Ensuite, à partir de 18 ans, j'ai gagné mes premières coupes du monde. Bref, à mon arrivée à la fac, j'étais déjà indépendant.

À quel moment de votre carrière avez-vous commencé à réfléchir à votre reconversion ?

À 26 ans, aux Jeux d'Athènes, en 2004, je conserve mon titre olympique. Quatre ans plus tard, aux Jeux de Pékin, je ne décroche pas l'or et j'hésite sur mon avenir. J'approchais des 30 ans et je n'avais pas envie de régresser. Ma décision a été de continuer, car je pouvais encore progresser tout en préparant mon après-carrière.

En 2008, je sais que ma reconversion se fera dans le sport de haut niveau et dans l'olympisme. Après Pékin, je me rapproche des instances sportives olympiques pour comprendre leur fonctionnement. Il y a, en quelque sorte, un fil conducteur autour des Jeux qui m'a accompagné et transcendé toute ma vie.

Qu'est-ce que le fait d'être sportif professionnel vous apporte dans vos activités actuelles ?

Le sport de haut niveau m'a appris à me prendre en main et à être autonome. J'ai dû gérer un projet avec un objectif et le structurer avec des étapes intermédiaires et des contraintes. J'ai beaucoup appris sur mes forces, sur mes faiblesses... et sur mes limites. Je me remettais en permanence en question. Qui aurait pu penser que je me retrouve à la tête d'une candidature olympique ? Je n'ai pas forcément fait des études pour ça, mais j'ai appris à être malin, tenace et à m'adapter aux situations. Actuellement, je copréside le comité de candidature des JO de Paris 2024 et je continue à m'impliquer dans ma fédération ou à m'intéresser à d'autres projets. J'aime les défis et je crois que, dans la vie, il faut toujours avoir un coup d'avance.

Bio express

1978 : naissance à Pau (64).
1996 :
obtient son bac S.
2000 :
décroche une médaille d'or olympique à Sydney (Australie).
2002 :
diplômé d'une licence STAPS, il est professeur de sport jusqu'en 2012.
2004 :
deuxième titre olympique, à Athènes (Grèce).
2005 :
obtient un Mastère Spécialisé en marketing sportif à l'ESSEC.
2012 :
décroche une troisième médaille d'or olympique à Londres (Angleterre).
2015 :
devient coprésident de la candidature de Paris aux JO de 2024.