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Enquête

Bac 2018 : vos notes dépendent-elles des correcteurs ?

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Les enseignants reçoivent des consignes claires avant de corriger les copies de bac // © Isabelle Dautresme
Les enseignants reçoivent des consignes claires avant de corriger les copies de bac // © Isabelle Dautresme

ENQUÊTE. Vos épreuves du bac ne seront pas notées par vos enseignants habituels. Y a-t-il un risque que vous obteniez des résultats qui ne correspondent pas à votre niveau, du fait d'un correcteur trop sévère ou, par exemple en philo, qui ne serait pas d'accord avec votre développement ? L'Etudiant a enquêté auprès d'enseignants.

7/20. Au moment de découvrir ses notes au baccalauréat, Sabrine ne cache pas sa surprise lorsque ses yeux s'arrêtent sur celle de philosophie. "J'ai eu un choc ! avoue-t-elle. Je n'avais jamais obtenu en dessous de 10. J'avais 13 ou 14 de moyenne au long de l'année." Celle qui a tout de même obtenu son bac ES avec mention bien, au lycée Jean-Perrin de Rezé (44), explique ainsi cet écart : "La philosophie est une matière très subjective et je pense que le correcteur n'a pas dû être d'accord avec ce que j'avais écrit."

Correction arbitraire : mythe ou réalité ?

Quel candidat n'a pas eu la crainte d'être victime d'une injustice lors de la correction des épreuves du bac, notamment en philo ? Les raisons sont multiples : un correcteur inconnu, pas de retour de la copie qui permettrait de comprendre l'évaluation, ou encore le sentiment d'une correction arbitraire qui pourrait dépendre des opinions du professeur.

Pourtant, les enseignants l'assurent : la correction du bac se fait de la manière la plus juste et équitable qui puisse être. De nombreux dispositifs existent pour assurer l'objectivité de l'évaluation. Le premier est l'anonymat des copies. Le correcteur n'a aucune indication sur votre nom, votre établissement ou tout autre information personnelle. Cela permet d'éviter que les enseignants aient certains a priori qui pourraient, même inconsciemment, influer sur la manière d'évaluer.

Des commissions "d'entente" pour noter de la même manière

Dès la réception des copies qu'ils doivent corriger, souvent le lendemain de l'épreuve, les enseignants sont accompagnés, suivis, et le seront tout au long de leur correction. "Nous ne recevons pas les copies par courrier, nous allons les chercher dans un centre", explique Emmanuel, enseignant d'histoire-géographie dans l'académie de Strasbourg.

Les professeurs reçoivent également un exemple de corrigé élaboré par les concepteurs du sujet. Se rendre dans ce centre n'a pas uniquement pour objectif de récupérer les copies : "Les correcteurs d'une discipline assistent à une commission d'entente, assurée par un inspecteur académique. Le matin, nous étudions le sujet, réfléchissons ensemble à la correction. Nous corrigeons quelques copies "test" en début d'après-midi pour nous accorder sur les critères de correction", poursuit l'enseignant. Dans certaines académies, ces commissions d'entente se déroulent au milieu de la période de correction, afin d'étudier des copies déjà notées.

Lire aussi : Bac : que deviennent vos copies après les épreuves ?

"Les profs n'ont pas toujours les mêmes attentes"

Les correcteurs disposent donc d'un cadre strict avant même de commencer à plancher sur vos copies. Néanmoins, ils travaillent seuls, la plupart du temps chez eux. Aussi, vos copies ne sont corrigées qu'une fois, par une seule personne, quand d'autres pays font corriger chaque copie plusieurs fois. Conséquence : le correcteur garde une relative liberté. "Nous sommes des humains qui travaillons sur de l'humain. Les profs sont tous différents. Nous n'avons pas forcément tous la même vision, ni les mêmes attentes", souligne Jean-Rémi Girard, président du Snalc, un syndicat enseignant.

En outre, de nombreuses études ont démontré qu'il existait des biais autour de la notation. "L'évaluation peut dépendre de la fatigue du correcteur, de l'ordre des copies… Par exemple, si le correcteur corrige une copie excellente, il sera sûrement plus exigeant avec celle qu'il corrigera juste après, explique Claire Krepper, secrétaire national en charge du lycée au SE-Unsa, un autre syndicat. Mais s'il y a une influence, elle sera légère : on ne passera pas d'un 15 à un 5", précise-t-elle.

Une première note temporaire

Les enseignants étant conscients de ces biais, ils agissent en fonction. "Je mets les premières notes au crayon, puis je relis ces copies une fois le travail terminé pour voir si la note prévue au départ me satisfait par rapport aux autres et, éventuellement, les harmoniser. On peut avoir tendance, pour les premières, à être trop sévère ou bienveillant", affirme Emmanuel. Autre effet pervers de l'évaluation : la volonté de tendre vers la courbe de Gauss. Autrement dit : que la majorité des notes tournent autour de la moyenne, et que les notes extrêmes soient rares. "Il n'y a pas de consignes pour obtenir cette courbe, relève Claire Guéville, responsable lycée au Snes, un autre syndicat d'enseignants. Mais, inconsciemment, c'est toujours un peu présent chez les profs. En revanche, nous devons étaler les notes, c'est-à-dire qu'il y ait tout le panel, de 0 à 20/20."

Il est toujours possible qu'un correcteur tombe sur un paquet de copies particulièrement bon ou mauvais et que de ce fait il s'éloigne de cette courbe. Dans ce cas, les correcteurs sont contactés par un inspecteur académique afin d'expliquer et de justifier ces évaluations qui s'éloignent de la moyenne académique, voire nationale. Le but : repérer les correcteurs trop sévères ou trop bienveillants et ajuster leurs corrections.

De 15/20 dans l'année à 5 au bac : cherchez l'erreur

Malgré les consignes de correction, les précautions des enseignants et le suivi des inspecteurs, il peut rester des différences de traitement des copies entre correcteurs. "Il y a des enseignants, par exemple, qui refusent d'appliquer les barèmes. Ils sont toutefois très minoritaires. En outre, ils sont souvent repérés et ne sont ensuite plus chargés de correction", assure Claire Krepper. Alors, il y a "les commissions d'harmonisation, qui permettent d'atténuer les disparités d'évaluation", relève Claire Guéville. Des correcteurs d'une discipline se réunissent et examinent, comparent les copies, les notes, les moyennes et "harmonisent" si un correcteur s'est avéré trop dur ou trop laxiste.

Si un correcteur donne de nombreuses notes basses ou élevées, il doit se justifier auprès de l'inspection académique. // © Isabelle Dautresme
Si un correcteur donne de nombreuses notes basses ou élevées, il doit se justifier auprès de l'inspection académique. // © Isabelle Dautresme

Un dernier dispositif permet de repérer d'éventuelles failles : les jurys. "Lorsqu'un candidat a 5 au bac et 15 de moyenne à l'année, le jury regarde spécifiquement la copie pour voir s'il n'y a pas de problème", note Claire Krepper. En cas d'erreur, la note peut être réévaluée, voire la copie corrigée de nouveau, par un autre correcteur.

"J'ai eu 10, ma prof m'aurait mis 15"

C'est seulement après l'étude de vos notes par ce jury que celles-ci sont officiellement validées. Malgré tous ces dispositifs en place pour garantir l'égalité de correction, des erreurs ou des écarts peuvent subsister. "Cela ne sera jamais parfaitement objectif, et cela ne peut pas l'être, sauf à ne faire que des QCM [questionnaires à choix multiples]", justifie Jean-Rémi Girard.

Raed, qui a obtenu son bac S en 2017 au lycée Paul-Doumer du Perreux-sur-Marne (94), croit en avoir été victime à l'épreuve écrite d'anglais. Il a eu 10/20. "Quand je suis sorti de l'épreuve, j'étais sûr d'avoir 18 ! J'étais choqué…" Il a alors demandé à voir sa copie, ce que les candidats peuvent faire après les résultats. Toutefois, seule la note est indiquée, sans commentaire. Et sauf erreur administrative (dans le décompte des points par exemple), il n'est pas possible de demander une deuxième correction. Le jury est souverain. "J'ai montré ma copie à ma prof d'anglais qui m'a dit qu'elle m'aurait mis 15 et que j'avais dû tomber sur un professeur très exigeant. J'ai manqué la mention de 0,08 point, avec un avis favorable, à cause de cela…", se désole encore le jeune bachelier.

Grâce aux dispositions mises en place, ces cas restent rares. Même en philo ! "Nous remarquons que les écarts ne sont pas très importants entre les enseignants dès les commissions d'entente : de un, deux ou trois points maximum", assure Pierre Soubiale, professeur de philosophie au lycée Blanche-de-Castille, au Chesnay (78). Et l'enseignant de confier : "Quand j'étais élève, je pensais que la correction de philo était arbitraire. Quand je suis passé du côté des profs, j'ai bien vu que non. La correction n'est ni aléatoire ni subjective, il y a des critères précis. Nous avons des formations pour corriger et, avec toutes ces consignes et mises en commun, on s'en rend vraiment compte."

Quid du futur bac ?

Cette organisation ne vaut plus que pour trois ans. Une nouvelle formule du baccalauréat sera mise en place à partir de la session 2021. L'équité de correction sera-t-elle garantie ? Le ministère de l'Éducation nationale assure que les commissions d'entente et d'harmonisation subsisteront. Mais qu'en sera-t-il pour les notes de contrôle continu ? Celui-ci sera pris en compte de deux façons différentes dans le futur bac : par les notes du bulletin (10 % de la note totale du bac) et par des épreuves ponctuelles de types bac blanc, en première et terminale (30 %).

Lire aussi : Réforme du bac et du lycée : ce qui va changer pour vous

Contrairement aux notes du bulletin, issues des évaluations effectuées au cours de l'année par vos professeurs, l'anonymat sera garanti pour les épreuves ponctuelles, assure le ministère de l'Éducation nationale. Du moins, en théorie : "Leur organisation sera laissée à la charge des établissements, explique Claire Krepper. Si ce sont les professeurs de l'établissement qui corrigent, même si les copies sont anonymes, tout le monde connaît tout le monde. On sait facilement qui on corrige…" Les professeurs pourraient évaluer en ayant à l'esprit des a priori sur les élèves qui nuiraient à leur objectivité. En outre, "il peut y avoir des effets de distorsion, suite à des pressions d'élèves, de parents, voire du chef d'établissement", craint Jean-Rémi Girard. Ce sont les élèves qui entreront en seconde à la rentrée 2018 qui le découvriront. Ceux qui passent le bac cette année seront alors loin et, espérons-le, bacheliers.

Et à l'oral ?

À l'oral, la donne est différente de l'écrit. L'anonymat n'est plus. Aux oraux de langues et de TPE (travaux pratiques encadrés), vous avez même affaire à des enseignants que vous pouvez connaître. Ce qui peut influer sur le résultat. "Certains professeurs vont peut-être être plus indulgents en se disant : ‘Ce sont nos élèves, on les aime bien.’ Mais cela reste marginal et ne changera pas non plus un 2 en 12 !", assure Jean-Rémi Girard.
En outre, votre prestation, contrairement à vos copies écrites, ne peut pas être étudiée par des commissions a posteriori. Néanmoins, il existe des commissions d'entente pour fixer les critères et les examinateurs se réunissent, chaque jour, dans une sorte de mini-commission d'harmonisation pour réajuster en fonction des candidats. Selon Jean-Rémi Girard : "Il n'y a pas forcément plus de biais à l'oral qu'à l'écrit car les attendus sont très calibrés. Sauf dans le cas de préjugés, sur la tenue par exemple, mais qui sont très rares." "Dans les épreuves orales, renchérit Claire Krepper, il y a la composante relationnelle : la façon de se présenter, de se comporter, qui n'est pas sans effet." À vous de tourner cela à votre avantage !