1. Décrocher son bac à 14 ans, et après ?
Témoignage

Décrocher son bac à 14 ans, et après ?

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Maximilien Janisch a intégré l'université à 10 ans // © Editions Favre
Maximilien Janisch a intégré l'université à 10 ans // © Editions Favre

Ils passent le bac à l’heure où la plupart découvrent les épreuves du brevet. Mais que deviennent les plus jeunes bacheliers après avoir quitté le lycée ? Font-ils des carrières aussi brillantes que leur laissait présager leur précocité scolaire ? Du parcours en dents de scie aux cursus plus linéaires, voici les trajectoires de ces bacheliers pas tout à fait comme les autres.

A 10 ans seulement, Maximilian Janisch*, a obtenu le droit de suivre des cours de maths à l’université de Zurich. A 9 ans, il a obtenu la meilleure note dans cette matiere au baccalauréat suisse. Chaque année a l'approche du bac, les exemples d’enfants précoces font la une des journaux. Et 2015 ne fait pas exception. Scolarisé au lycée privé Michelet de Nice, Andréa Negro va passer un bac S à 13 ans, soit avec quatre ans d’avance ! Quel est l’avenir de ces enfants hors normes ? Si certains réussissent des parcours scolaires exceptionnels, pour d’autres, ce n’est pas si simple. 

Des  prépas et des grandes écoles pour les plus "adaptés"

"La moitié des élèves précoces de notre classe de S s'inscrit en prépa", constate Pierre Schorter, nouveau directeur du lycée Michelet à Nice (06). Cet établissement privé hors contrat fournit chaque année avec la régularité d’une horloge sa fournée annuelle de bacheliers de 13, 14 ou 15 ans. Le lycée Michelet propose en effet depuis une vingtaine d’années un collège en deux ans  (la 6e et la 5e en un an, et la 4e et la 3e en un an). Une idée née de la rencontre entre Michel Pinder le fondateur du cours et Jean-Charles Terrassier, psychologue et auteur de "Enfants surdoués ou la précocité embarrassante" (éditions ESF). Une chance pour ces enfants précoces souvent en grande souffrance ou qui s'ennuient tout simplement. "Nous leur proposons un programme enrichi et dense pour les nourrir et aussi leur redonner confiance en eux. Pour eux c’est un moindre mal car évidemment ce n’est pas l’idéal de passer son bac à 13 ou 14 ans", reconnaît Pierre Schorter, directeur du Lycée Michelet de Nice.

Parmi eux, Théo Pierron, a passé ses années de collège au lycée Michelet. Il rejoint ensuite le lycée Poincaré de Nancy, sa région d’origine, et décroche un bac S mention très bien à 13 ans seulement. Après deux ans de prépa dans ce même établissement, il obtient le concours de l’ENS (Ecole normale supérieure) Cachan, et devient en 2014, à 18 ans seulement, major à l’agrégation de mathématiques ! Il poursuit actuellement ses études, et cette année Théo est en master 2 recherche en mathématiques à l’ENS de Rennes et à l’Université de Bordeaux 1. "Au primaire, les autres élèves n'acceptaient pas que j'aie de meilleurs résultats qu'eux en dépit de mes deux années d'avance. À cause de cette jalousie je n'ai jamais pu m'intégrer, si bien que je ne voulais plus aller à l'école. Grâce à Michelet, j'ai pu trouver des élèves dans ma situation et me faire accepter, mais aussi être encadré par une équipe pédagogique compétente et habituée à ce genre de situation. De plus, cela m'a permis d'avoir des cours plus rapides que dans les cursus traditionnels, si bien que je n'ai pas eu le temps de m'ennuyer contrairement à l'école primaire", raconte Théo.
"A l’époque nous n’avions pas le choix, il ne pouvait absolument pas rester dans son école, cette scolarité accélérée était la seule solution, car il faut savoir qu'un tiers de ces jeunes se suicide et qu'un tiers végète ", explique sans détour son père, Antoine, qui regrette de ne pas avoir trouvé à l’époque d’établissement dans sa région.

Même parcours express pour Mohamed Diaby, auteur de "Moi, Momo, 14 ans, Ivoirien... et plus jeune bachelier de France 2004" (Jean-Claude Gawsewitch éditeur). Quand il arrive en France pour l’année de terminale, seule une école privée accepte de le scolariser, l’École Massillon à Paris. Il décroche son bac sans problèmes et poursuit en classe préparatoire au lycée Charlemagne. Diplômé de l’ENSAE (École nationale de la statistique et de l'administration économique) à 20 ans, il décroche ensuite un master à l’École d’économie de Paris et un Master of Science (MSc) économie du développement à Oxford, à 22 ans seulement. Après avoir travaillé 3 ans à la Banque mondiale, il a créé sa société, iDEx Company, à Abidjan.


Certains établissements refusent de les prendre si jeunes

Toutefois, la poursuite d’études dans l’enseignement supérieur n’est pas toujours simple. Chrystelle, qui a décroché son bac à 15 ans au lycée Michelet de Nice, a été admise à l'Université d'Oxford dans la foulée. Mais la prestigieuse université britannique n’a accepté de la prendre qu’à 17 ans. "En attendant, j'ai refait une terminale en Angleterre, et ensuite j’ai étudié un an dans une école de commerce anglaise", raconte t-elle. Une fois à Oxford, elle décroche un master d’économie et de management, et aujourd’hui à 22 ans, la jeune fille poursuit en master de mathématiques appliquées à l'économie au King’s college de Londres. Elle ne regrette rien. "Ces années d’avance m’ont permis de prendre le temps de choisir, de voyager. Et puis, je m’ennuyais tellement à l’école que j’aurais été vraiment malheureuse si j'avais suivi un cursus normal", raconte Chrystelle.


Attention aux lacunes dans certaines matières

Les bacheliers précoces peinent en effet à s'inscrire dans les très bons établissements. Déjà, Mohamed Diaby avait été refusé au lycée Henri IV en arrivant en France. Au niveau du supérieur, sauf à avoir un dossier exceptionnel, les meilleures classes préparatoires se montrent difficiles. "C’est très variable, le lycée Henri IV a proposé à un de mes élèves de lui faire redoubler sa terminale, alors que le lycée Louis-le-Grand prend plus facilement les élèves en avance", témoigne Pierre Schorter. "Les prépas les plus prestigieuses préfèrent souvent des élèves un peu plus âgés, dotés d’un meilleur dossier", affirme Vlinka Antelme,  directrice de l’AFEP (Association française des enfants précoces) Et après la prépa, leurs lacunes dans certaines matières leur ferment parfois les portes des meilleurs établissements. "Souvent, ils sont très forts en maths, mais ils négligent la culture, les langues étrangères, ce qui les pénalise lors des concours", explique-t-elle. Mohamed, avait à l’époque raté Polytechnique à cause… de l’anglais (cette école d'ingénieurs n’accepte d'ailleurs que des étudiants majeurs, en raison de son statut militaire).


Les problèmes de maturité peuvent être aussi un frein

Si les universités se montrent parfois réticentes, c’est que ces enfants souffrent d'un énorme décalage physique et émotionnel. Ainsi Adam, a obtenu son bac à 15 ans. Mais quand il décide de poursuivre en médecine, ses années d’avance se révèlent un handicap. "Il était beaucoup plus petit que les autres, il n’avait pas encore mué, et s’est fait harceler par les autres étudiants", confie sa mère. L’année suivante, Adam qui n'a pas supporté la pression en médecine, s’inscrit dans une école de commerce. Il travaille aujourd’hui chez Deloitte, un cabinet de conseil.


Pas facile aussi de s’orienter à 14 ou 15 ans

Certains perdent leur avance à force de réorientations. Bachelier à 15 ans, James s’est inscrit sans grande conviction en école de commerce avant de bifurquer, un an plus tard, en école d’informatique. Et là encore, il hésite à en faire son métier. Il a longtemps reproché à ses parents, pourtant soucieux de bien faire, de "lui avoir volé son enfance". Peu sociable, il garde encore aujourd’hui, de son propre aveu, un rapport conflictuel avec les autres. "J’avais juste envie d’être un jeune con comme tout le monde, je rêvais d’être normal", analyse-t-il aujourd’hui.

Après un bac S à 14 ans, Romain a aussi beaucoup tourné en rond dans ses études : maths, sociologie, médecine, informatique... Aujourd’hui, à 23 ans, il vient de décrocher un master recherche en informatique au même âge que tous les autres étudiants de sa promo. Néanmoins, il relativise son expérience : "Dans mon cas, je m’ennuyais à l'école avant d'être à Michelet, au point que je ne faisais plus attention à ce que je mettais dans mes copies et qu'une de mes profs était persuadée que j'étais attardé. Je manquais peut-être de maturité à la sortie, mais grâce à mes années d'avance, au lieu de m'ennuyer au lycée entre 15 et 18 ans, j'ai pu essayer pas mal de choses et au final sortir avec un bon diplôme."


Beaucoup souffrent de troubles associés

Ces élèves n’ont pas forcément le choix, et s’ils suivent une scolarité en accéléré, c’est aussi pour éviter de s’ennuyer, et finalement de décrocher et de perdre confiance dans leurs capacités. " Même si un grand nombre de ces enfants précoces sont en réussite, une quantité non négligeable est en échec scolaire, car ils ont parfois des troubles « dys » (dyslexiques…) associés ou souffrent d’une dyssynchronie, c’est-à-dire un décalage entre l’âge intellectuel et l’âge réel", note Vlinka Antelme. Et d’ajouter : "La richesse de ces profils atypiques nous montre combien il est important de les considérer au cas par cas afin de leur éviter l'échec, qu'il soit scolaire ou social, et de réunir toutes les conditions pour leur donner la possibilité de s'épanouir". Et de rappeler que chaque académie dispose désormais d’une personne référente capable d’aider les familles à trouver un établissement adapté avec des enseignants formés à la précocité. 

Heureusement, ils  finissent par trouver leur voie


Avoir son bac très jeune ne garantirait donc en rien une réussite dans les études supérieures et handicaperait même parfois des parcours. Mais, quelque soient les errements possibles, la plupart finissent par retomber sur leurs pieds. Ainsi, Samuel Sené a passé son bac à 14 ans en 1996 devant les caméras des journalistes. Après trois ans de prépa, il intègre l’Ecole normale supérieure (ENS) et réalise subitement que les maths ne l’intéressent plus… Agrégé de mathématiques à 19 ans, il se tourne vers la musique, son autre passion, et collectionne les prix de piano.  Aujourd’hui, c’est un brillant chef d’orchestre et metteur en scène recherché qui a mis en scène de nombreux spectacles et comédies musicales !


* Auteur de "Moi un phénomène ?" (Editions Favre).
Sommaire du dossier
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