Bac ES 2015 : corrigé d’un sujet de philosophie (nature)

publié le 23 Juillet 2013
7 min

Candidats au bac ES (économique et sociale) 2015, à quels sujets vous attendre en juin prochain ? Voici nos pronostics, basés en partie sur les avis d'enseignants. Avec, en prime, des corrigés de sujets pour vous entraîner, façon "bac blanc".

Le sujet : Peut-on se donner comme règle morale de suivre la nature ?
Par Laurence Hansen-Love, professeur de philosophie à Paris et auteur du blog hansen-love. 

 

Introduction

Suivre la nature peut être compris de plusieurs manières. Cela peut signifier : "suivre ma nature", c’est-à-dire donner libre cours à mes penchants, quels qu’ils soient ; ou bien s’efforcer de suivre ma nature profonde, ma vraie nature. Suivre la nature peut vouloir dire également : prendre exemple sur la Nature. La Nature universelle, ou "cosmos", en tant qu’ordre rationnel, stable, autorégulé et harmonieux, a été prise pour modèle par de nombreux philosophes. Dans les deux cas, l’homme s’imposerait de "suivre" un donné, un ordre ou encore une logique, dont il ne serait pas la source. Or, l’idée de règle morale suppose un système de normes dont on admet en général que soit la société, soit la conscience humaine, en sont le fondement. Car la liberté, c’est-à-dire l’"autonomie" ("je me donne à moi-même la loi que je vais suivre"), est à la base de toute morale – en tout cas, c’est ce que nous admettons en général. Il semble donc y avoir une opposition entre l’idée d’autonomie morale et celle de soumission à un ordre qui ne procéderait pas de la volonté humaine.


I – À première vue, cela ne paraît pas être une bonne idée

Le bon sens nous enseigne que l’homme, pour vivre en société, doit réfréner ses tendances naturelles. Pour vivre humainement, il ne doit suivre ni ses instincts – s’il en a –, ni ses pulsions, qui, sans contrôle, sont incompatibles avec la vie en communauté.

1) Le propre de l’homme est la culture qui lui commande de s’arracher à sa nature.

Kant parle de la "sauvagerie naturelle de l’homme" que l’éducation doit se donner pour but de surmonter. Or, l’éducation de l’homme n’est jamais achevée. Notre vie morale est une lutte permanente contre la menace du retour et d’une réactivation de nos instincts (paresse, agressivité, dérèglement sexuel, etc.).

2) Si l’homme n’a pas d’"instinct", au sens strict, il a des "pulsions".

Depuis Freud, philosophes et anthropologues ont choisi d’employer le terme de "pulsion" plutôt que celui d’"instinct", réservé au monde animal. Donc, pour Freud comme pour Kant, l’homme doit maîtriser ses pulsions, les discipliner, les réfréner, les encadrer et les réorienter ("sublimation") afin que la vie en société soit harmonieuse.

3) L’idéal de "suivre la nature", dans le sens de ses "inclinations", ne peut donc être généralisé.

Cet idéal a pu être défendu par des tyrans, réels, ou fictifs, comme Calliclès (le personnage du Gorgias de Platon), qui précisément est l’incarnation du despotisme de l’instinct. Mais si tous les membres d’une communauté adoptent ce type d’idéal, l’élimination des plus faibles et la guerre de tous contre tous en sont automatiquement la rançon.

Conclusion. Il paraît exclu de se donner comme règle morale de "suivre la nature", au sens de "suivre nos simples inclinations" – nos instincts ou nos pulsions. On peut toutefois remarquer que la nature de l’homme, précisément, est une "non-nature".


II – Mais la Nature (universelle) peut constituer un modèle à bien des égards

Pour les Grecs, pour les anciens en général, la nature est un cosmos, c’est-à-dire un univers ordonné et hiérarchisé qui constitue pour l’homme un monde achevé et une autorité parfois effrayante ou hostile, mais jamais contestable. Idée que l’on retrouve aussi chez de nombreux philosophes modernes, en particulier Rousseau et Spinoza.

1) Rationalité et perfection. "La nature ne fait rien en vain."

Cette formule fameuse d’Aristote exprime bien la conviction des anciens : dans la nature tout est en ordre. Chaque chose a une place et une raison d’être, chaque élément de la nature répond à une fonction ou une finalité, elle-même ordonnée par l’agencement de la totalité.

2) Plénitude et équilibre.
La nature, contrairement aux hommes, ne rate pas ses buts. Dans la nature, tout est équilibré, rien n’arrive à contresens, rien n’est contre nature. Tout est "dans l’ordre des choses". Les inconvénients sont toujours compensés et équilibrés, comme les variations du climat, qui dans la nature, ne rompent jamais complètement les équilibres écologiques.
3) Harmonie et beauté.

Leibniz, Théodicée, Abrégé de la controverse. Pourquoi Dieu a-t-il permis le mal ? Réponse : "Dieu a permis le mal pour en tirer un bien, un bien plus grand." L’argument n’est pas celui des stoïciens, puisque, ici, Leibniz reconnaît le mal (le péché originel). Mais il estime que ce mal concourt à l’harmonie du tout. Il l’explique dans l’opuscule de 1697 : De l’origine radicale des choses prise à sa racine.

Conclusion. La nature, par certains de ses aspects (rationalité, plénitude, autorégulation, prodigalité, créativité, etc.), a pu constituer un idéal pour le sage et pour certains philosophes (Épictète, Épicure et Lucrèce, Rousseau..). Toutefois, depuis Descartes, la nature a cessé d’être idéalisée par les modernes. La médecine, entre autres, se donne pour objectif de la corriger. On peut toutefois proposer une autre interprétation de l’expression "suivre la nature".


III – La (vraie) nature de l’homme, c’est la raison

Suivre la nature, pour un homme, ce n’est pas retourner vivre dans les forêts avec les ours (précepte que Voltaire prétendait trouver chez Rousseau). C’est rentrer en soi-même pour rétablir volontairement ce qui est notre vraie nature : tel est le secret de la sagesse et du bonheur.

1) Vis conformément à la nature.

L’idéal des stoïciens et des épicuriens ne signifie pas qu’il faut retourner vivre avec les bêtes sauvages, ni qu’il faut accepter tous les maux de la nature (maladies, cataclysmes, mort). Mais il faut prendre le plaisir qui est à notre portée, pourvu qu’il soit naturel (Épicure). Il faut surtout lire le livre de l’Univers à lumière de l’intelligence, qui est notre vraie nature.

2) La liberté.

Être libre, c’est obéir à la nécessité de sa nature. L’homme se rapproche et se distingue – en même temps – de l’animal à cet égard. Pour un animal, être libre, c’est n’être soumis qu’à son instinct. Le rossignol chante librement, le loup dévore librement l’agneau. Pour un homme, est "bon" ce qui est nécessairement bon pour tous les hommes, ce dont les prescriptions peuvent être appliquées comme si elles exprimaient les lois universelles de la nature : "Agis toujours de telle sorte que tu puisses considérer la maxime de ton action comme une loi universelle de la nature", dit Kant.

3) Dieu nous demande-t-il de contrarier notre nature ?

Le Dieu chrétien – par exemple – nous demande-t-il de contrarier notre nature, de lutter contre nos inclinations en nous interdisant de suivre nos mauvais penchants (cf. les dix commandements) ? Parabole de la vigne : "À une vigne, on ne demande rien" : Dieu ne nous demande rien (Évangile selon saint Jean, 15, 1-8). "Il attend seulement de son peuple la justice" (équivalent du raisin pour la vigne).
 
Conclusion. On peut se donner comme règle morale de suivre la nature. Ce qui ne signifie pas sacraliser la nature ; tout n’est pas bon dans la nature. Seuls les hommes sont des "fins en soi", seuls les hommes ont une dignité.

Conclusion générale

La nature n’est pas bonne. En elle-même, elle n’est ni bonne ni mauvaise. Pourtant, elle peut être prise pour modèle, à certains égards, par les sages. Suivre la nature, cela signifie respecter le caractère nécessaire et universel des lois qui valent pour tous et qui assurent harmonie et stabilité à l’Univers dans son ensemble.

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