Bac L 2015: sujet et corrigé de philosophie-sujet 3

Philosophie
Terminale L

Le sujet de Philosophie sujet 3 :


Texte de Tocqueville, "De la démocratie en Amérique"

Les croyances dogmatiques sont plus ou moins nombreuses, suivant les temps. Elles naissent de différentes manières et peuvent changer de forme et d'objet; mais on ne saurait faire qu'il n'y ait pas de croyances dogmatiques, c'est-à-dire d'opinions que les hommes reçoivent de confiance et sans les discuter. Si chacun entreprenait lui-même de former toutes ses opinions et de poursuivre isolément la vérité dans des chemins frayés par lui seul, il n'est pas probable qu'un grand nombre d'hommes dût jamais se réunir dans aucune croyance commune.
Or, il est facile de voir qu'il n'y a pas de société qui puisse prospérer sans croyances semblables, ou plutôt n'y en a point qui subsistent ainsi; car, sans idées communes, il n'y a pas d'action commune, et, sans action commune, il existe encore des hommes, mais non un corps social. Pour qu'il y ait société, et, à plus forte raison, pour que cette société prospère, il faut donc que tous les esprits des citoyens soient toujours rassemblés et tenus ensemble par quelques idées principales; et cela ne saurait être, à moins que chacun d'eux ne vienne quelquefois puiser ses opinions à une même source et ne consente à recevoir un certain nombre de croyances toutes faites.
Si je considère maintenant l'homme à part, je trouve que les croyances dogmatiques ne lui sont pas moins indispensables pour vivre seul que pour agir en commun avec ses semblables.

 

Le corrigé de Philosophie sujet 3, Bac L :

Objet du texte :

Un texte original dans le sens où « la croyance dogmatique » est souvent considérée du point de vue de la connaissance, de la recherche de la vérité, comme quelque chose qui fait obstacle à celles-ci. La croyance dogmatique est donc vue comme ayant une valeur gnoséologique négative. Dans ce texte, Tocqueville propose de l'envisager non pas du point de vue de sa valeur de vérité, mais du point de vue de sa valeur pour l'existence, ici sociale, commune. La thèse du texte est claire, la vie en société exige un certain nombre de croyances communes considérées comme dignes de confiance et indiscutables. Tocqueville va justifier sa thèse à la fois par la nature de la société (lignes13/14) et par, semble-t-il, la nature de la recherche de la vérité (premier paragraphe). L'intérêt de ce texte est donc dans cette approche de la croyance comme valeur pour l'existence aussi bien collective qu'individuelle comme le suggèrent les dernières lignes du texte (21 à 23).


Les arguments principaux du texte :
 

Lignes 1 à 9 : ce premier paragraphe propose une définition de la croyance dogmatique, comme ce qu'on tient comme vrai (digne de confiance, de foi) et qu'on reçoit des autres. Il est intéressant de noter que Tocqueville souligne que le nombre de ces croyances dépend « des temps » ; on peut ici penser non seulement à l'accès variables aux sources de connaissances selon les époques (diffusion des lumières à partir du XVIIIe) mais aussi à la variabilité du temps libéré du labeur ou de l'intérêt pour les choses de l'esprit (ce qui présuppose que les questions matérielles soient pour partie résolues), ou encore au développement de l'esprit critique remettant en doute les arguments d'autorité. Ce qui est aussi à interroger, ce sont les raisons pour lesquelles la formation personnelle des opinions n'aboutisse pas à un consensus, selon Tocqueville. Est-il relativiste ? Pense-t-il que les hommes ne peuvent dépasser dans leur réflexion intérêt et passion ou que la vérité demeure inaccessible ? La théorie de la connaissance de Tocqueville ne peut être ici que questionnée le texte ne fournissant pas les raisons de cette absence de consensus final et n'ayant pas pour objet une interrogation de la valeur de vérité de la croyance mais de sa valeur pour l'existence, comme le confirme le paragraphe suivant.
 

Lignes 10 à 20 : ici, Tocqueville souligne le rôle de ces croyances dogmatiques comme « liant » social comme condition d'une véritable vie sociale. En effet, il distingue, après Rousseau, simple agrégation (troupeau d'hommes, qui n'est qu'une pluralité d'individus vivants côte à côte) et une pleine association, qui présuppose un « commun ». Ce commun pourrait être un passé commun, pour Tocqueville ce serait plutôt un « avenir commun », un projet commun. Ce qui fait une société, c'est pour lui « une action commune » qui présuppose des valeurs et idées communes, donc des « croyances communes ». On ne peut en effet s'engager, vouloir sans croire, en doutant, en s'interrogeant. On retrouve ici l'opposition entre un souci du vrai et une action, qui amenait Descartes à l'adoption d'une morale provisoire en attendant des principes solides et vrais. Tocqueville fait même de ces croyances communes la condition d'une prospérité qui semble pouvoir être cependant possible par une simple poursuite d'intérêt purement individuelle. C'est en tout cas ce qu'il expose dans ce même ouvrage, De la démocratie en Amérique en décrivant la poursuite des jouissances matérielles dans la société démocratique industrieuse et individualiste. Cela invitait donc à interroger cette notion de « société prospère », en quoi consistent cette prospérité, sa pérennité et le rôle du projet commun ici. La concorde n'est pas une simple absence de conflits ou l'entrecroisement d'intérêts privés (faux lien économique) mais un accord commun, une entente. Une société sans avenir commun ne « tient » que par la force d'un pouvoir, d'une indifférence au commun, donc fait illusion. Le berger ou l'intérêt perdu, chacun retourne à son indépendance, sans ce commun.
Donc une société présuppose davantage que la coexistence des corps, une communauté des esprits, un accord des esprits qui permet l'action commune qui seule soude et réunit, même si cela pose problème du point de vue de la connaissance, car on s'en remet à « des croyances toutes faites », ce qui est contraire à l'autonomie de la raison.
 

Lignes 21 à 23 : cette distinction entre le champs de la connaissance et celui de l'existence est confirmée dans ces dernières lignes, où l'impératif de la vie en société exclu (on pourrait ainsi insister sur la sociabilité des hommes et la nécessité d'une vie commune), Tocqueville soutient même pour l'homme seul la valeur vitale de ces croyances dogmatiques, encore une fois condamnables du point de vue de la connaissance. On peut ici penser à Nietzsche qui non seulement soulignera que la valeur de vérité n'est pas étrangère aux enjeux vitaux (même si faire de la vérité un « arrière-monde » a contribué à dévaluer la vie et si les défenseurs de la vérité se défendent de cette origine) et que la vie exige oubli mais aussi mensonge et illusion ou que nous tenons pour vrai ce qui nous aide à vivre. Sans aller jusqu'à ce rapprochement, on pouvait cependant noter que l'exigence et le temps de la connaissance ne s'accordent pas avec l'urgence et la nécessité d'agir qui exigent peut-être que l'on tienne pour vrai un certain nombre d'idées.

Un texte qui invitait donc à penser et interroger les conditions d'une vie en société, la distinction entre les valeurs de la connaissance et de l'existence, mais qui suggère une confiance peut-être abusive et dangereuse à terme. N'y a-t-il pas un risque à renoncer au nom de l'action commune ou individuelle à penser par soi-même, à se laisser guider par les autres ? Sous prétexte d'agir ne court-on pas le risque de subir, en se sacrifiant pour le commun ou en sacrifiant à l'urgence ?

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