Seconde Guerre mondiale - L'antisémitisme en France (1940-1944)

Histoire
Collège, Lycée

L'antisémitisme en France (1940-1944)
 
L'antisémitisme en France au début des années trente

« En France, notre vie quotidienne n'était pas non plus exempte de brimades. Quelques anecdotes cuisantes me sont restées en mémoire. Ma mère avec coutume de m'emmener faire les courses, rue Saint-Antoine, où des marchandes de quatre-saisons, dignes de Madame Angot, tena

L'antisémitisme en France (1940-1944)

 

L'antisémitisme en France au début des années trente


« En France, notre vie quotidienne n'était pas non plus exempte de brimades. Quelques anecdotes cuisantes me sont restées en mémoire. Ma mère avec coutume de m'emmener faire les courses, rue Saint-Antoine, où des marchandes de quatre-saisons, dignes de Madame Angot, tenaient le haut du pavé. Maman pratiquait en ce temps-là un français approximatif. Un jeudi matin, sans raison, elle fut traitée par une des matrones de « sale Polak de m... ».

À l'école, place des Vosges, un de mes camarades de classe, Jean Bosquet, me persécutait continuellement ; son père était gendarme à la caserne des Minimes, il jouissait d'un certain prestige. Un soir, dans le jardin du square où nous nous promenions en famille j'eus la malchance de le rencontrer. Il me prit à part, simulant un jeu et prestement, sans mot dire, m'asséna une gifle dont je garde encore la brûlure. Ma mère indignée, bondit vers madame Bosquet qui lui répondit par des sarcasmes (...).

Le climat d'hostilité qui entourait les Juifs étrangers n'était pas le fait des seuls non juifs. Bon nombre de Juifs français considéraient avec mépris, voire animosité, les « Polaks », ces nouveaux venus qui parlaient peu et mal la langue, de surcroît avec un accent épouvantable. Pour cette raison, on les tenait pour responsables du renouveau de l'antisémitisme. Accusation fallacieuse, puisque le summum de la haine avait été atteint lors de l'affaire Dreyfus, bien avant que ne commence l'immigration des Juifs de l'Est. Triste ironie du sort, les Juifs de « souche » en furent les premières victimes. »


Armand Gliksberg. Kaddish pour les miens. Chronique d'un demi-siècle d'antisémitisme (1892 – 1942). Paris, Mille et Une Nuits, 2004, pp. 96 – 97.


 

Antisémitisme et collaboration en France au début de la Seconde Guerre mondiale


« Notre famille, tous professionnels du cuir, s'étonnait fort de voir les ceinturons, cartouchières et bottes des simples soldats en peausserie de très bonne qualité. On nous avait pourtant assuré que l'Allemagne vivait d'ersatz et que le blocus allié faisait régner une terrible pénurie. Amère déception ! La deuxième surprise fut plus douloureuse. Avant que ne s'exerce une quelconque pression allemande, les journaux français, anciens et nouveaux, publièrent spontanément des articles antisémites. Ceux que nous connaissions déjà, tels Le Matin, Paris-Soir, L'Oeuvre et Le Petit Parisien, se mirent de la partie. Les nouveaux titres ne furent pas en reste, notamment l'éphémère Dernières Nouvelles de Paris, mais surtout La France au Travail, quotidien qui fit paraître sous la signature de l'infâme Henry Coston des libelles haineux d'une vulgarité affligeante. Un nouvel hebdomadaire spécialisé dans l'ignominie antijuive, Au pilori, dépassa tout ce qu'un esprit, même morbide, peut imaginer. Les appels au meurtre y voisinaient avec les caricatures reprises de la presse anti-dreyfusardes.

Dans certains milieux intellectuels (...), Hitler faisait l'objet d'un véritable culte. Ainsi, le 13 mai 1940, trois jours après le début de l'offensive allemande, Drieu La Rochelle, coqueluche littéraire du tout-Paris, écrivait en s'identifiant au Führer : « Je suis au centre de son impulsion, mon oeuvre, dans sa partie mâle et positive, est son incitation et son illustration ... ». Alphonse de Chateaubriand, dans son journal, La Gerbe, continuait sa prédication. Pour lui, aucun doute n'était permis : « Hitler est le nouveau Christ ... ».

Le 20 juillet, place de la République, sur le terre-plein, l'imposante fanfare de l'armée allemande, formée en carré, donna un concert symphonique. Un officier en grande tenue dirigeait avec brio un orchestre de cent exécutants. Une foule de spectateurs, d'abord réservée, applaudit de plus en plus fort. Le morceau final, la célèbre marche de Radetzky, parfaitement jouée, reçut un accueil quasi triomphal. L'officier sur son estrade inclina la tête... Très choqué par l'attitude de mes compatriotes, je m'éclipsai rapidement. Comment ! voilà des Français sévèrement battus, envahis, qui pleurent de nombreux morts, leur territoire occupé, dont deux millions de soldats sont prisonniers et qui, à peine un mois plus tard, sans rancune applaudissent les vainqueurs !

Dans les mêmes circonstances, à Bordeaux, le 24 août, un Juif polonais réfugié, Leizer Karp, un bâton à la main, se jeta sur le tambour-major. Immédiatement appréhendé, il sera exécuté le 27 août. »

Armand Gliksberg. Kaddish pour les miens. Chronique d'un demi-siècle d'antisémitisme (1892 – 1942). Paris, Mille et Une Nuits, 2004, pp. 194 – 197.




Être Juif et étranger dans la France occupée


« Printemps 1941

En cette période difficile, ma soeur Pauline participait avec beaucoup de dévouement à l'activité de notre entreprise. Demoiselle très sage, elle attendait son « prince charmant ». À l'époque, dans nos familles, le statut des jeunes filles était encore inspiré par la peur ancestrale des pogromistes. Plus elles étaient jolies, plus grande était l'inquiétude des parents !

Début mars, un jeune homme de notre entourage, Albert Rabczyk, bijoutier de son état, vint demander Pauline en mariage. Le délai convenable passé, ma soeur étant consentante, mes parents acceptèrent. Hélas, les fiançailles furent de courte durée. Le 10 mai, Albert, d'origine polonaise, reçut la fameuse convocation de couleur verte lui intimant l'ordre de se présenter le 14 mai de bonne heure, à la caserne des Minimes. Le motif invoqué : « pour examen de la situation » paraissant plausible, en revanche la suite de l'intitulé : « accompagné d'un parent ou d'un ami » aurait dû nous inquiéter. Il n'en fut rien ! Son frère avait lui aussi été « convoqué », leur vieux père les accompagna donc. Étrangers, certes, mais parfaitement « en règle », ils n'éprouvaient aucune méfiance vis-à-vis des autorités françaises et ne voulurent pas se dérober. Les gendarmes les arrêtèrent sur le champ, sans la moindre explication. Monsieur Rabczyk père, consterné, revint sur ordre, apporter quelques vivres et des effets personnels.

Le soir même, par train spécial, ces Juifs étrangers « inaugurèrent » les camps de Pithiviers et de Beaune-la-Rolande. Leur arrestation-surprise par la police française nous rappela à la triste réalité : le recensement effectué à l'automne précédent ne restait pas lettre morte. De plus, les conditions de détention décrites avec force sous-entendus par Albert dans sa correspondance ne nous laissaient aucun doute. La gendarmerie nationale et la garde mobile qui avaient déjà fait leurs preuves avec les réfugiés espagnols en 1939 appliquaient avec zèle et sans état d'âme les ordres de la hiérarchie. Il n'y eut aucune défaillance. (...)

Juillet 1941

Ma soeur vivait au rythme des lettres de son fiancé : lettres soumises à la censure des gendarmes français. Albert avait rejoint l'infirmerie du camp, l'oisiveté lui étant insupportable. Sa formation de secouriste était très appréciée. Selon ses termes, « il faisait de son mieux pour soulager les souffrances de ses compagnons ». Cela dura peu. Impatient de liberté, il se porta volontaire pour les « commandos » de travail au profit des agriculteurs de la région.

Début juillet, l'administration accorda aux familles des droits de visite. C'est ainsi que Pauline reçut un « laissez-passer » officiel lui permettant de se rendre à la gare d'Auxy, localité proche du camp. Les soeurs et belle-soeur d'Albert étaient du voyage. Une dernière, les « fiancés de papier », comme on les appelait à l'époque, purent se voir. Ce fut court, deux heures plus tard, les gendarmes « firent leur devoir ».

Qu'en pleine guerre, la Sûreté nationale ait monté une machinerie aussi complexe, au seul motif de brimer des êtres humains parce que Juifs, démontre bien l'antisémitisme de la hiérarchie. Kafka était dépassé : l'administration avait réussi à rendre coupables des innocents.

Les allégations et témoignages actuels qui tendent à relativiser la responsabilité des fonctionnaires préfectoraux de haut rang, sont d'une hypocrisie et d'un cynisme révoltants. »


Armand Gliksberg. Kaddish pour les miens. Chronique d'un demi-siècle d'antisémitisme (1892 – 1942). Paris, Mille et Une Nuits, 2004, pp. 226-227 et 232-233.


 

La collaboration des intellectuels français durant l'Occupation


« Le 14 janvier 1941, grande première sur les écrans parisiens : Le Juif Süss du réalisateur Veit Harlan, produit par la firme Terra, est présenté au public. Annoncé par une campagne publicitaire intense, notamment par d'immenses affiches dans le métro, le fil est accueilli favorablement. Un célèbre comédien du Théâtre français, Jean Darcante, en assure le doublage. L'objectif de la propagande est clair : il s'agit de vulgariser d'une façon historique, donc indéniable, la vilenie du Juif, dans le genre déjà rendu immortel par Shakespeare. Cet antisémite éminent avait agi de même avec Shylock, le « marchand de Venise ».

Les « braves gens » s'y laissent prendre, le personnage du Juif est présenté comme au Guignol : il est le fourbe qui doit être rossé par le gendarme, pour le plus grand plaisir du spectateur.

D'autres productions de la même veine, comme Les Rapaces, excitent aussi la haine antijuive par le cinéma, pourtant merveilleux moyen d'éduquer en distrayant.

À la même époque reparaît Je Suis Partout. Il est temps que les intellectuels français apportent leur pierre à l'édifice de la Collaboration. Brasillach, Rebatet, Laubreaux en assurent la direction. Tous les auteurs « bien pensants » se précipitent dans les colonnes du journal : Marcel Aymé, Jean Anouilh, Marcel Jouhandeau, Drieu La Rochelle, le dessinateur Ralph Soupault, etc. En examinant la bibliothèque d'un ami de ma famille, l'ingénieur Jacques Gelman, je fus sidéré. En effet, il m'apparut que tous les auteurs présents sur les rayons étaient passés du côté de l'occupant : Jean Giraudoux, Pierre Benoit, Henri Bordeaux, Paul Morand, André Gide, Jacques Chardonne, Jean Giono, Pierre Gaxotte, Henri de Montherlant, Alfred Fabre-Luce, Pierre Mac Orlan, Bertrand de Jouvenel. Les élites qui symbolisaient le pays aux yeux du monde civilisé défiguraient délibérément la France. Ces grands écrivains pouvaient enfin assouvir leur aversion commune  pour les Juifs. Les « ronds de jambe » de Jean Cocteau, de Sacha Guitry, de Steve Passeur et autres esclaves de la mode et du « parisianisme » furent si vulgaires dans la flagornerie et l'allégeance aux vainqueurs, qu'il serait indécent de rappeler ici leurs débordements.

Le cas de Louis-Ferdinand Céline est particulier. Cet individu avait besoin pour vivre de « bouffer du Juif » quotidiennement. Sa haine tenait de l'anthropophagie. Une étude approfondie serait nécessaire pour expliquer les raisons intimes de son comportement. Cette déviation sadique chez un « médecin » en dit long sur le personnage. Au printemps 1941, dans La Gerbe, Céline exigeait « un véritable statut d'exclusion pour les Juifs », celui imposé par le gouvernement de Vichy lui paraissant très insuffisant. À la même époque, au rayon librairie des Magasins Réunis, place de la République, je lus par hasard quelques pages de Les Beaux Draps du susdit, qui venait de paraître. La rage, le dégoût, l'indignation qui me saisirent ne m'ont jamais quitté. »


Armand Gliksberg. Kaddish pour les miens. Chronique d'un demi-siècle d'antisémitisme (1892 – 1942). Paris, Mille et Une Nuits, 2004, pp. 219 – 221.


 

Le Commissariat général aux questions juives


« Le 29 mars 1941, Vichy instaure un Commissariat général aux questions juives (CGQJ), chargé d'appliquer les lois et réglementations promulguées depuis octobre 1940 sous le nom de « Statut des Juifs ». C'est l'amiral Darlan, promu vice-président du Conseil, qui nomme à sa tête le célèbre et honni Xavier Vallat. Ce fervent catholique et néanmoins antisémite convaincu en assurera la direction. À tout seigneur, tout honneur. Il est déjà bien connu de ses futures victimes, par la vulgarité des insultes racistes dont il accablait les députés juifs ou supposés tels à la défunte Chambre des députés. Avant guerre, il organisait déjà des incursions de nervis dans le quartier juif du Marais. Ces tentatives de pogroms à la française étaient repoussées par les jeunes de la LICA, dirigés par Bernard Lecache, leur courageux président.

Dès sa création, le CGQJ est submergé de milliers de lettres de délateurs, le plus souvent anonymes. Il y en eut plus de trois millions, adressées à toutes les administrations civiles et policières. Toutes les classes de la société dénoncent qui un voisin, qui un concurrent, qui un confrère, qui un collègue, qui un employeur, qui un locataire, qui un propriétaire, qui un futur gendre, qui une future belle fille... Seul dénominateur commun de ces missives, la religion des victimes. Tous les cas de figure de relations sociales ou humaines sont passibles de délation.

De nombreux Israélites, camouflés en « Français innocents », sont démasqués par des compatriotes zélés qui les signalent immédiatement aux autorités, avec une bonne conscience qui fait frémir. Certains de ces messages sont dûment signés par leurs auteurs qui exhibent sans scrupule leurs titres et états de services. Autour de nous, la crainte d'une dénonciation est permanente, notre environnement étant particulièrement hostile aux Juifs étrangers.

Le Commissariat n'avait été créé que dans l'intention de légaliser la spoliation des biens juifs. La séparation des pouvoirs était ainsi parfaitement respectée. Pendant que Laval, Bousquet, Leguay, Papon, avec l'aide de toute la hiérarchie préfectorale, pourchassaient les Juifs, Xavier Vallat puis Darquier dit « de Pellepoix » organisaient systématiquement les spoliations. Se débarrasser des personnes est certes gratifiant, mais s'approprier leurs avoirs est autrement plus lucratif. On avait inventé le mot « aryanisation » pour couvrir le pillage du patrimoine devant revenir aux Aryens ... français. Inutile de préciser que ces mesures furent très populaires.  (...) Messieurs les hauts dignitaires au képi chamarré liquidaient les Juifs pour mieux se partager leurs fortunes ... la curée ! Rien que de très habituel depuis Philippe le Bel. »

Armand Gliksberg. Kaddish pour les miens. Chronique d'un demi-siècle d'antisémitisme (1892 – 1942). Paris, Mille et Une Nuits, 2004, pp. 221 – 223.


 

Le fichage des Juifs étrangers dans la France occupée


« L'élaboration du fichier des « étrangers de race juive », pierre angulaire de la persécution antisémite en zone occupée, relevait de la responsabilité pleine et entière des autorités préfectorales et policières françaises. Celles-ci ont, en connaissance de cause, grandement facilité le « travail » des nazis, qui, sans ce concours, n'auraient jamais pu mener à bien leur plan d'extermination.

Le 9 octobre [1940], de bonne heure, j'accompagnai mon père au commissariat de police, avenue Parmentier dans le XIe arrondissement, pour lui servir de truchement. Né à Paris, naturalisé français en 1930, à l'âge de sept ans, je n'étais pas concerné par cette mesure. Une foule de coreligionnaires attendait déjà, avec leurs papiers d'identité en main. À l'époque, les cartes d'étrangers se composaient d'un dépliant en accordéon d'une dizaine de volets. Les prolongations de permis de séjour y étaient apposées. Leur renouvellement bisannuel était obligatoire et se faisait au service des étrangers de la Préfecture de police, au quatrième étage. Là, le préposé pouvait, selon son bon plaisir, ne pas proroger l'autorisation de résider et notifier un arrêt d'expulsion. À chaque fois, mes parents revenaient de cette épreuve totalement bouleversés car, en 1925, ils n'avaient pas opté pour la Pologne, dans l'espoir d'acquérir la nationalité française. Ils étaient de ce fait apatrides. Le souvenir de Zbonczin (1)  hantait toutes les mémoires. En effet, les Juifs polonais résidant en Allemagne et se trouvant dans le même cas, avaient été expulsés en 1938 dans les conditions que l'on sait.

Ce fut bref. En quelques minutes, l'employé que nous connaissions bien pour lui avoir fait certifier divers documents commerciaux apposa le tampon « JUIF » sur la carte d'identité de mon père. Des caractères de deux centimètres de haut, en rouge, bien visibles sous la photo. Il nota ensuite sur une liste spéciale tous les renseignements d'état civil. 148 000 Juifs furent ainsi recensés. Le plus grave était consommé, les Juifs étaient à la merci de la police française. La suite démontra avec quelle obstination « l'administration que l'Europe nous envie » s'acquitta de sa funèbre besogne. »


Armand Gliksberg. Kaddish pour les miens. Chronique d'un demi-siècle d'antisémitisme (1892 – 1942). Paris, Mille et Une Nuits, 2004, pp. 206 – 207.


(1)  À la page 147 du même ouvrage, on peut lire l'explication à cette allusion : « En Allemagne, dans la nuit du 27 au 28 octobre 1938, nouveau coup de théâtre. Les nazis, sur ordre d'Himmler et d'Heydrich, expulsent sans aucun délai les Juifs d'origine polonaise. Ils sont interpellés à leur domicile et emmenés manu militari. Le gouvernement polonais en profite pour interdire l'accès à son territoire à ses ressortissants dont le passeport est périmé ; prétexte dérisoire pour empêcher le retour des Juifs émigrés. Quinze mille coreligionnaires sont ainsi parqués dans des conditions effroyables à Sbonczin, ville frontière de Silésie, dans le no man's land entre les deux pays. »


 

L'arrestation d'un Juif à Paris en 1941


« Dès mon retour [de vacances], le 16 août, ma mère et ma soeur prirent quelques jours de repos, elles aussi à Meudon. Nous restâmes seuls, mon père et moi, à notre domicile, 18, boulevard du temple, dans le XIe arrondissement, à Paris.

Ce 20 août 1941, le temps était magnifique. À 8h30, notre nouveau contremaître Jekusiel Zarobczyk arriva comme à l'accoutumée. Il n'avait rien remarqué d'anormal. C'était un homme encore jeune, de trente-cinq ans environ, récemment démobilisé du contingent polonais formé à Coëtquidam. Toujours de bonne humeur, il fredonnait des chansons de marche françaises, apprises pendant son incorporation.

Vers 9 heures, la sonnette retentit, mon père ouvre la porte et se trouve devant un inspecteur en civil, français, qui le toise : « Gliksberg Mordka ? » Sans aucune explication, il lui intime l'ordre de se préparer et de le suivre immédiatement. Du haut de mes dix-sept ans et de ma qualité de Français, je tente de m'interposer ; pas de réponse. Le policier entre alors dans l'appartement et découvre une porte-placard conduisant à l'atelier. Il la pousse et trouve Zarobczyk à son travail. Il l'interpelle sur le champ. Le malheureux était en blouse blanche, il passe son veston et sort sans rien dire, avec un triste sourire, mi-sceptique, mi-fataliste. La thèse selon laquelle les policiers français n'arrêtaient les Juifs que sur liste est ici solennellement infirmée. En effet, ce compagnon n'était pas domicilié à notre adresse et n'aurait pas dû être inquiété si l'inspecteur n'avait effectué que sa « mission ». C'est uniquement par le zèle intempestif de ce fonctionnaire que notre coreligionnaire perdit la vie.

Nous descendîmes tous trois l'escalier. Mon père emportait la petite valise habituelle. Son bagage se composait notamment de quelques grandes feuilles de papier de soie, précaution qui devait, provisoirement, lui sauver la vie. [Le père pourra échanger ces feuilles utilisées comme papier à cigarette contre de la nourriture.] Il serrait aussi, en plus de ses papiers d'identité, son attestation d'inaptitude au service armé. Au début de la guerre, à quarante-sept ans, il s'était engagé volontaire dans les tristement célèbres régiments de marches de volontaires étrangers (RMVE) pour participer à la lutte antinazie. Le conseil de révision de la caserne de Reuilly l'ayant trouvé de santé précaire l'avait exempté. Devant le porche, attendait déjà Heftman, notre voisin et ami ; très courageux, il laissait son épouse et trois enfant en bas âge. À côté de lui, monsieur Schwob, Français alsacien, que personne dans l'immeuble n'avait jamais perçu comme Juif. Ancien combattant de Verdun, il arborait sur son veston noir sa médaille militaire et sa croix de guerre. Complètement hébété, il ne comprenait manifestement pas ce que lui voulaient ces policiers français qui ne répondaient à aucune question.

Je courus vers la boulangerie rue d'Angoulême et rapportai deux pains « fendus », grosses miches de deux kilos chacune, pour mon père et ses compagnons.
L'ordre de monter dans les autobus stationnés devant chaque portail fut donné. Nous nous séparâmes, j'embrassai mon père avec tristesse. Lui, très digne, habitué depuis toujours à l'injustice du monde envers les Juifs me quitta avec un pâle sourire. Je reculai alors de quelques pas pour le voir installé à l'intérieur du véhicule. À ce moment précis, l'un des inspecteurs, me montrant du doigt, interrogea son collègue :

« Et celui-là ?

- Il est avec les autres », répondit-il, en désignant un autre groupe.

Cette méprise me sauva. Prestement je m'éclipsai en rentrant sous la voûte, hors de la vue des policiers.

Resté seul, décontenancé, j'espérai quelques paroles de réconfort des voisins non-juifs ou de la concierge. Rien, pas un mot, on arrêtait des Juifs, c'était normal. Remontant dans l'appartement maintenant vide, je vis s'éloigner les autobus familiers de la ligne « E », les fameux Madeleine-Bastille, emmenant leurs « cargaisons » d'innocents, condamnés d'avance pour crime de naissance. »


Armand Gliksberg. Kaddish pour les miens. Chronique d'un demi-siècle d'antisémitisme (1892 – 1942). Paris, Mille et Une Nuits, 2004, pp. 237 – 240.


Avec les autres personnes arrêtées, le père d'Armand Gliksberg est conduit à Drancy où il séjourne jusqu'à ce que sa santé fragile lui permette d'être libéré et de rentre chez lui, très affaibli. La famille vit désormais dans l'angoisse d'une nouvelle arrestation. De nationalité française, Armand passe finalement en zone libre par le train. Lorsque ses parents, après beaucoup d'hésitation, se décident à franchir clandestinement la ligne de démarcation, ils sont livrés par leur passeur qui touche, des Allemands, 50 francs par personne, sans compter le montant important qu'il leur avait demandé pour les conduire en zone libre. Déportés, après un nouveau et bref séjour à Drancy, son père, sa mère et sa soeur meurent à Auschwitz aussitôt après leur arrivée, le 26 août 1942.


 

Antisémitisme


Éditeur et écrivain, Françoise Verny, décédée en 2004, a rédigé, peu avant sa mort, un petit livre consacré à son amitié avec une jeune Française arrêtée et déportée par les Allemands, parce que juive.


« La disparition de Nicole et de sa mère s'inscrit dans la tragédie juive qui jette un voile sur notre bonheur familial ces années-là. Début 1943, mes parents jugent prudent de faire partir mes grands-parents en zone sud où, en effet, ils ne seront pas inquiétés. Ils organisent leur départ avec un passeur. Munis de faux actes de donation dont le papier trop blanc trahit l'âge, ils vont essayer  de sauver le contenu de l'appartement de Neuilly. Avec la complicité de Monsieur Tailleur, déménageur dont Papa soigne les enfants, ils transfèrent les meubles et différents objets dans un dépôt protégé – des biens qu'après la guerre ils ne récupéreront pas. Mon frère et  moi participons à l'opération avec un grand jeune homme qui nous avoue appartenir à la Résistance. Quelques jours après, mon père est convoqué dans un immeuble neuf, à l'angle du boulevard Malesherbes et du boulevard de Courcelles, par un service allemand qui a eu vent du déménagement. La veille, nous avons passé la nuit à exposer l'acte de donation à la lune dans l'espoir, absurde et vain, qu'il acquière une patine. Le lendemain à midi, mon père revient, blême. « Jamais, nous dit-il, je ne me suis senti aussi humilié. » Et il nous raconte : reçu par un officier allemand très courtois, qui lui reproche d'avoir soustrait des biens juifs [Françoise Verny est d'ascendance juive par sa mère] (la concierge de Neuilly nous avait dénoncé), mon père s'étonne : « Mais mon capitaine, je ne comprends pas vos motivations : en France, depuis l'affaire Dreyfus, il n'y a plus de « problème juif », l'antisémitisme a disparu. » « Vraiment ? » répond l'officier, et il ouvre une grande armoire où sont empilées enveloppes et cartes : « Si j'en juge par le nombre de dénonciations qui nous sont adressées, l'affaire n'est pas close. » Mon père baisse les yeux, bouleversé.

Cet honnête homme ne pensait pas que ses compatriotes étaient capables de tant d'ignominie. Il ignorait le mal et respectait la tradition humaniste de son pays. Je n'oublierai jamais le désespoir de ce grand naïf. Comme Monsieur Alexandre, le père de Nicole, il était porté par l'optimisme, protégé par une vision lumineuse de la France, aveuglé. Et pourtant : à l'automne 1941, on organise à Paris une exposition sur les Juifs ; mon père veut nous y emmener, mon frère et moi, pour nourrir notre haine du racisme. Ma mère s'y oppose, par superstition, je suppose. »

Extrait de Françoise Verny. Serons-nous vivantes le 2 janvier 1950 ? Paris, Grasset, 2005, pp. 75 – 79.


 

Les Français et la Shoah


Éditeur et écrivain, Françoise Verny, décédée en 2004, a rédigé, peu avant sa mort, un petit livre consacré à son amitié avec une jeune Française arrêtée et déportée par les Allemands, parce que juive.



« Avons-nous été, nous Français, les complices actifs de la Shoah ? Certains dénoncent par esprit de vengeance, par cupidité, ou par pure méchanceté. Des policiers français procèdent aux arrestations, qui plus tard se verront décerner la fourragère rouge pour leur action en faveur de la libération de Paris. Le camp de Drancy est gardé par des gendarmes. De hauts fonctionnaires français, en zone libre aussi bien qu'en zone occupée, ordonnent des déportations. Et ces journalistes, ces publicitaires qui appellent à l'extermination des Juifs. Crime il y eut, avec la bénédiction plus ou moins feutrée d'une partie de l'épiscopat français. Et l'antisémitisme chrétien demeure une réalité qui pollue les âmes, entre 1940 et 1945. Je voudrais être sûre qu'à la veille de l'an 2000, il a été éradiqué...

Tous ces crimes, petits et grands (mais y a-t-il alors de petits crimes ?), doivent-ils nous faire oublier le dévouement et le courage des autres ?

Les procès ont  éclairé pour moi ce que j'avais vécu sans bien comprendre. Malgré tout, je ne suis pas sûre d'approuver les grandes machineries judiciaires qui désignent les responsables français des crimes contre l'humanité. Outre qu'une prescription devrait jouer plus de cinquante ans après. Papon a-t-il cru qu'en obéissant aux ordres de l'occupant, il permettait d'éviter le pire au reste de la population ? J'ai le plus profond mépris pour ce « petit » fonctionnaire capable de calculs sordides, mais je comprends également les dirigeants de la Résistance comme mon mari, Charles Verny, qui furent hostiles à son procès, ou le général de Gaulle qui le garda si longtemps au service de l'Etat. Les hommes qui ont survécu ne sont pas pour les uns des saints, pour les autres des montres. Toute créature mérite notre pitié. En dehors des mesures d'urgence qu'impliquait l'immédiate après-guerre, la sagesse cynique de De Gaulle au moment de l'épuration traduit un profond réalisme ; je songe au procès des « malgré-nous », ces Alsaciens enrôlés de force par les nazis. Ils n'ont pas résisté, mais après tout, si l'on considère l'ensemble de la population française, rares furent les résistants. »


Extrait de Françoise Verny. Serons-nous vivantes le 2 janvier 1950 ? Paris, Grasset, 2005, pp. 78 – 81.

 

© CLIOTEXTE, 1997-2009, Patrice Delpin - source


 

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TD of World publié le 22/05/2018

Très bien je suis satisfait

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Bosson Mounou Emmanuel publié le 29/06/2017

Ce chapitre j'ai pas totalement compris voilà pourquoi je fais récours à ce site pour mieux acquérir une connaissance assez bonne pour traiter un sujet semblable à celui-ci.

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CalculatriCE publié le 16/08/2016

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