Seconde Guerre mondiale - La Suisse pendant la Seconde Guerre mondaile

Histoire
Collège, Lycée

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La Suisse pendant la Seconde Guerre mondiale
 
 
Résumé sur la Suisse et la Seconde Guerre Mondiale.
A) Le début de la guerre.
Préparation militaire :
La Suisse n'est pas prise au dépourvu par l'ouverture des hostilités. Dès septembre 1938, après la Conférence de Munich, les citoyens les plus lucides se doutent bien de l'affrontement à venir. Quelques jours après l'annexion de la Bohême-Moravie (mars 1939), le conseiller fédéral Obrecht prend position contre les agissements de Hitler. Le 24 août 1939 a lieu la signature du pacte germano-soviétique de non-agression. Ce pacte est ressenti en France et en Angleterre comme une catastrophe. Le Conseil fédéral lance alors un appel au peuple pour une conduite digne et calme. Il laisse aussi entendre que la guerre est imminente. Trois jours plus tard, les troupes de protection-frontières sont levées. Le Conseil fédéral convoque l'Assemblée fédérale qui élit comme général Henri Guisan le 30 août 1939. Deux jours plus tard, Hitler attaque la Pologne. L'Angleterre et la France déclarent la guerre à l'Allemagne. L'armée suisse est mobilisée entre le 2 et le 5 septembre : 450'000 hommes, 42'000 chevaux et 12'000 engins motorisés. Un corps d'armée est disposé dans le Nord-Est du pays, un autre dans sa partie Nord, et le troisième en suisse occidentale. En termes consacrés, on appelle cela le « dispositif d'attente ». La Suisse étant tenue d'illustrer sa volonté de neutralité, elle ne pouvait guère laisser apparaître un secteur à risques principal, bien que le danger vienne surtout de la frontière allemande. Commence alors la drôle de guerre, qui va durer jusqu'en avril 1940, durant laquelle il ne se passe pour ainsi dire rien sur le front occidental.
Préparation économique :
La guerre de 1914-1918 avait plongé la Suisse dans la crise politique la plus grave depuis la création de l'Etat fédéral, parce qu'elle n'était pas du tout préparée à endurer les conséquences économiques d'un si long conflit. Ainsi, la grève générale de 1918 viendra illustrer l'exaspération populaire issue des insuffisances de préparation. Mais cette révolte étendue servit de leçon. Dès 1937, le Conseil fédéral reconnaît que « la capacité de résistance d'un peuple ne se fonde pas seulement sur son armée ; elle s'appuie tout autant sur ses ressources économiques ». En vue de ne pas répéter les mêmes erreurs, des mesures sont prises dans divers domaines :
  • Le retour à une agriculture diversifiée. Il est évident que seule une extension de la surface cultivée pouvait améliorer l'autosuffisance du pays en matière alimentaire Mais entre 1930 et 1939, la surface cultivée n'augmente que de 16%. Dès 1938, on entame la planification de la restructuration de la production agricole en vue de réduire la dépendance face à l'étranger. Il faut à cet effet réduire le nombre des bovins, augmenter la surface des terres cultivées et accroître la production de céréales panifiables, de fourrages et de pommes de terre. Un arrêté fédéral de 1939 prévoit des primes incitatives pour les paysans qui diversifient leur production ou agrandissent leur surface cultivée. Relevons qu'en 1937 déjà, Monsieur F. T. Wahlen s'était consacré de sa propre initiative à l'élaboration d'un plan d'extension des cultures qu'il termina en octobre 1940 et qui allait marquer toute la population sous le nom de « Plan Wahlen ».
  • Création d'une économie de guerre. Le Conseiller fédéral Hermann Obrecht est à la tête du Département d'économie publique depuis 1935. Il dirige la création d'une organisation d'économie de guerre de statut mixte (officiel et privé). Cette organisation doit être chargée de conduire l'activité économique du pays en matière de production, de commerce, d'écoulement, de transport et de fixation des prix. Dès 1937, il fait un inventaire des entreprises les plus importantes pour établir des priorités de production en cas de mobilisation. A fin 1938, la constitution de l'organisation d'économie de guerre est prête à entrer immédiatement en fonctions. Le 1er avril 1938 entre en vigueur la « loi fédérale sur l'approvisionnement du pays en marchandises indispensables » qui prescrit :
    • - des inventaires des stocks en biens d'importance vitale.
      - l'extension des cultures.
      - la constitution de stocks en céréales panifiables et fourragères, en sucre, en riz, en huile et graisses comestibles, en café, etc...
  • Négociations avec l'étranger. La Suisse doit établir une politique économique extérieure pour asseoir ses relations avec les Etats dont elle est dépendante. Dès le milieu des années trente, le Conseil fédéral cherche à assurer avec certains Etats les modalités de livraison et de transport de certains produits, y compris en cas de guerre. D'autre part, les entreprises suisses commencèrent dès le printemps 1939 à fortement accroître leurs importations. La Confédération se charge d'amasser des réserves en céréales. Elle enjoint aussi, en avril 1939, à tous les ménages de se munir de provisions en denrées non périssables pour deux mois. Dès le 28 août, les particuliers ne purent plus acheter de sucre, de riz, de pâtes, de farine, ni d'huile ou de graisse comestible. Le 30 octobre, le système de rationnement entre en vigueur.
B) La crise de l'année 1940.
Faut-il s'adapter à l'ordre nouveau ?
Le 20 janvier 1940, le Conseiller fédéral Motta meurt. Il est remplacé à la tête du Département politique fédéral par le Vaudois Pilet-Golaz, membre du Conseil fédéral depuis 1928. Les positions ambiguës de ce dernier vont marquer l'année 1940 de leur empreinte. Le plus ardent défenseur d'une politique de résistance, le conseiller fédéral Hermann Obrecht, doit démissionner pour cause de santé à la fin juin. Rudolf Minger est également remplacé par Edouard von Steiger, connu pour ses penchants corporatistes. Un autre CF, Ernst Wetter, se montre ouvert aux mouvements fascistes. Il est clair que la volonté de résister est fortement contrebalancée par le désir de s'adapter à l'ordre nouveau au sein du Conseil fédéral. Cette crise trouve son paroxysme à la fin juin, lorsque la France capitule après moins de deux mois de combat face à Hitler. L'Allemagne paraît invincible. Le 25 juin, Pilet-Golaz prononce une allocution radiodiffusée dans laquelle il proclame la nécessité d'une « renaissance intérieure » et invite le peuple à « suivre le Conseil fédéral comme un guide sûr et dévoué, qui ne pourra pas toujours expliquer, commenter, justifier ses décisions ». Ce discours, ambigu dans son contenu, a été approuvé par le gouvernement tout entier.
Autre symptôme de l'anxiété qui rôde alors, le Conseil fédéral interdit aux pilotes de l'aviation militaire suisse de s'approcher de la frontière. Les pilotes ayant abattu ou intercepté plusieurs avions allemands qui avaient violé l'espace aérien suisse, le Conseil fédéral se soumet aux pressions d'un Goering blessé dans son amour-propre.
Avec la victoire allemande, les Fronts resurgissent. Une délégation de la Ligue populaire pour l'indépendance de la Suisse, fortement germanophile, est reçue par Pilet-Golaz le 1er août. Elle lui présente ses exigences politiques, qui comprennent notamment des mesures contre les journaux hostiles à l'Allemagne et une adaptation de la politique étrangère à l'ordre nouveau. Les mêmes milieux reprendront ces points dans une pétition, soutenue par des membres éminents de l'armée et de l'industrie, qui est remise au Conseil fédéral en novembre. C'est la fameuse « pétition des 200 », qui compte en fait 173 signatures.
Le Mouvement National Suisse, principal regroupement fasciste d'alors, envoie des porte-parole à un entretien avec Pilet-Golaz. A l'issue de la réception, un communiqué laisse croire qu'une discussion sur la rénovation des institutions sur le modèle national-socialiste est à l'ordre du jour... Mais la réaction des partis politiques et de la presse, qui reste critique, met fin à ces hésitations et ces abandons. Le CF doit s'expliquer devant le Parlement quant à ces entrevues avec les mouvements fascistes. Le Mouvement National Suisse et le Parti communiste sont interdits.
Les mesures de redressement.
Après cette crise, d'autres milieux veulent continuer à rester indépendants face à l'Allemagne. Diverses mesures sont prises dans cette optique.
  • Le réduit national. Le général Guisan se rend compte que la Suisse peut difficilement résister à l'Allemagne en rase campagne. L'armée est donc chargée de construire dans les Alpes un noyau bien fortifié, le réduit national, englobant les forteresses de Saint-Maurice, du Gothard et de Sargans. Cette notion de réduit devient le nouveau principe fondamental de la politique militaire et est approuvée dès juillet 1940 par le Conseil fédéral. Le 25 juillet, Guisan convoque les officiers supérieurs au Grütli, lieu symbolique de la fondation du pays. Il y expose sa nouvelle stratégie, tout en voulant redonner confiance à l'armée et à la population. Le but de son nouveau plan est d'augmenter le pouvoir dissuasif de l'armée en protégeant les objectifs stratégiques les plus importants pour l'Allemagne : les principaux axes de communication à travers les Alpes. D'autre part, en cas d'attaque, l'ennemi doit s'attendre à une longue et épuisante guerre de montagne pour finalement trouver les principaux itinéraires rendus impraticables : les tunnels et les ponts sont en effet minés. Mais le plan a aussi le désavantage de laisser le Plateau, sa population et son appareil industriel à la merci des troupes ennemies. Malgré le côté dissuasif du réduit, Hitler ne comptait pas plus de 3 à 5 jours pour « avaler le petit porc-épic suisse ». Des historiens critiques, tels Jakob Tanner, estiment néanmoins que le réduit est une concession au Reich : la démobilisation partielle des troupes du Plateau suisse permet de réaffecter la main d'oeuvre aux industries qui exportent vers l'Allemagne.
  • Le plan Wahlen. Dès 1940, le Conseil fédéral prend des mesures supplémentaires pour assurer le ravitaillement. La consommation de combustibles, de graisses et de carburants est contrôlée par la Confédération. On recherche dans le sous-sol suisse quelques rares gisements de charbon et de pétrole. Mais la mesure la plus spectaculaire est le Plan Wahlen. Friedrich Traugott Wahlen est professeur à l'école polytechnique fédérale. Le Plan permet de doubler la surface cultivée, ce qui doit permettre à la population de tenir pendant une assez longue période, même si les importations étaient coupées. Mais plus que sa réussite économique, c'est son aspect socio-psychologique qui va être déterminant. On fait participer les populations urbaines aux travaux des champs et les patates se cultivent en plein centre de Zurich. Ces travaux créent un formidable esprit de solidarité entre deux couches de la population qui d'habitude s'ignorent royalement. Mais contrairement au mythe, l'autarcie agricole restera une fiction. Le degré d'autosuffisance n'atteint que 59%.
  • Mesures politiques et de résistance morale. Le Conseil fédéral met sur pied un service de surveillance de la presse et de la radio. On demande à la presse une plus grande réserve dans ses critiques face au Reich. Après la capitulation française, les nazis suisses demandent que la Confédération se montre bienveillante envers l'Allemagne. Mais dès octobre 1940, la police opère des descentes dans les milieux nationaux-socialistes suisses. Enfin, le groupe « armée et foyer » est fondé en hiver 1939 déjà. Il agit comme véritable centre d'information et de lutte contre les faux bruits. Berne est aussi soucieuse d'éviter les troubles sociaux de la PGM. En décembre 1939, un régime d'indemnités pour perte de gain et de salaire est introduit en faveur des soldats. Ce régime est à l'origine de la réalisation de l'AVS après la guerre. De même, le Conseil fédéral édicte une protection contre la résiliation des contrats de travail et des baux ; il introduit le blocage des loyers et le contrôle des prix.
C) Regards critiques sur le comportement de la Suisse durant la Seconde Guerre Mondiale.
Dès le printemps 1941, la campagne des Balkans puis la campagne de l'URSS éloignent la menace des frontières suisses. Pour la Suisse, cet élargissement du conflit représente un soulagement. Mais les problèmes à gérer sont néanmoins nombreux.
Les rapports économiques avec l'Allemagne.
Il y a quelques années encore, on considérait que la résistance armée du pays avait été déterminante pour éviter à la Suisse d'être envahie. Aujourd'hui, on peut affirmer que nos relations économiques avec l'Allemagne, en particulier en ce qui concerne les transactions en or effectuées avec la Banque Nationale, ont largement contribué à la préservation de notre intégrité territoriale. Dès 1940, l'Allemagne et l'Italie sont les principaux destinataires des exportations suisses. On estime que 60% de l'industrie d'armement, 50% de l'industrie d'optique et 40% de l'industrie des machines travaillent pour le Reich. Il s'agit de matériel de pointe que les Allemands peuvent difficilement trouver ailleurs. De même, la ligne ferroviaire du Gothard revêt une importance primordiale, car elle relie les deux capitales Rome et Berlin. Elle voit augmenter considérablement le transit Nord-Sud.
Ce commerce avec l'Allemagne était nécessaire pour obtenir le charbon, le fer, les huiles ou les semences dont la Suisse avait besoin. Il a enrichi des banques et des industries. Pour Berne, mais aussi pour les syndicats, il est essentiel que l'économie tourne ; les considérations éthiques n'ont que peu de place dans ce raisonnement. La Banque Nationale Suisse (BNS) achète pour 1,7 milliards de francs-or (souvent pillé aux pays victimes du Reich) d'or à la Reichsbank allemande. Selon le rapport de la commission Bergier, la BNS savait en 1941 déjà que la Reichsbank lui fournissait de l'or volé.
Là aussi, l'esprit « business as usual » prédomine. Les francs suisses, principal moyen de paiement international dès 1940, ainsi obtenus permettent à l'Allemagne d'acheter des matières premières indispensables à la poursuite de la guerre. Plus grave encore, des dents ou des bagues saisies aux victimes des camps de concentration sont fondues en lingots qui figurent parmi ceux achetés par la BNS. 120 kilos d'or provenant des victimes des camps de concentration ont atterri à la BNS. Mais selon la commission Bergier, rien n'indique qu'on ait eu la connaissance de la provenance de cet or.
Il est aussi admis que de nombreux cadres nazis placent de l'or, des bijoux, des titres boursiers et d'autres valeurs dans des banques en Suisse, protégées par le secret bancaire.
Finalement, des filiales d'entreprises suisses en Allemagne (Alusuisse, Maggi...) acceptent de la main d'oeuvre soumise au travail forcé (prisonniers, déportés...). D'autres recherches ont mis en évidence les rachats par des sociétés suisses d'entreprises expropriées aux juifs allemands. C'est notamment le cas du fabricant de cigares Villiger (père de l'actuel conseiller fédéral) ou des chaussures Bally, qui achètent au moins trois fabriques pour un Reichsmark symbolique.
L'affaire des fonds juifs en déshérence achève de discréditer les banques suisses. Beaucoup de juifs tués par les nazis avaient placé leur argent en Suisse. Mais quand leurs héritiers réclament l'argent aux banques suisses après la guerre, ils obtiennent rarement satisfaction. On leur demande un certificat de décès pour le parent disparu...dans les camps de concentration! ! ! Parfois on leur répond que toute trace du compte a disparu. Or sur pression des organisations juives, les banques finissent par découvrir de nombreux « comptes dormants » dont elles avaient nié l'existence jusqu'en 1995. Une plainte collective a ensuite été déposée à New York contre l'UBS, la SBS et le Crédit Suisse par des survivants de l'holocauste. En août 1998, avocats et banques ont conclu un arrangement financier ($ 1.25 milliards) pour dédommager ces survivants. Le rapport final de la commission Volcker, en décembre 1999, a identifié 54'000 comptes ouverts dans les banques suisses entre 1933 et 1945 ayant des liens possibles avec les victimes du nazisme.
Le problème des réfugiés.
En mai-juin 1940, des milliers de soldats français, marocains et polonais qui fuient l'invasion allemande trouvent refuge en Suisse le long du Jura. De 1940 à 1945, la Suisse reçoit plus de 200'000 réfugiés qui sont internés dans des camps et astreints à des travaux (agriculture, construction...) En revanche, les réfugiés juifs qui sont interceptés à la frontière sont en majeure partie refoulés et trouveront la mort dans des chambres à gaz. Dès avril 1933, un arrêté du Conseil fédéral affirme que « les Israélites ne doivent pas être jugés comme réfugiés politiques ». En septembre 1938, c'est la Suisse qui demande à l'Allemagne de faire apposer un tampon distinctif « J » sur les passeports des Juifs allemands et autrichiens qui se précipitent en Suisse après l'Anschluss et la Nuit de Cristal. Jusqu'en août 1942, ceux qui se présentent aux poste-frontière suisses sont en partie admis, en partie refoulés. Ceux qui parviennent à entrer clandestinement sont souvent sauvés. Mais le 13 août 1942, une circulaire du DFJP annonce la fermeture des frontières. Les réfugiés ayant fui pour raisons raciales ne sont pas considérés comme réfugiés politiques. Heinrich Rothmund, chef de la division fédérale de police, estime que « la barque est pleine ». Cette mesure reste largement en vigueur jusqu'en juillet 1944, date à laquelle Berne accepte d'accueillir tous les réfugiés civils dont la vie et l'intégrité corporelle sont menacés. C'est une reconnaissance implicite des Juifs comme réfugiés. Mais à cette date, il ne reste alors pratiquement plus de Juifs menacés aux alentours de la Suisse... Selon le rapport Bergier, publié en décembre 1999, au moins 24'000 réfugiés, dont une large majorité de Juifs, ont été refoulés durant la guerre. Le chiffre est probablement plus élevé en raison des nombreux dossiers détruits depuis la guerre.
La dureté des autorités de l'époque est motivée par le refus de croire au pire. Pourtant Berne est informé fin 1941 sur les massacres de Juifs à l'Est. A fin 1942, l'existence des camps de la mort ne fait plus de doute, mais le Conseil fédéral ne change pas de politique au nom de la « raison ». La plupart des cantons font savoir, entre 1942 et 1943, qu'ils ne sont pas disposés à accueillir de nouveaux réfugiés. L'antisémitisme latent est largement répandu dans les milieux dirigeants suisses et ceci dès le début du XXè siècle. Une bonne partie de la classe politique estime que les Juifs sont « difficiles à assimiler » et menacent d' « enjuiver » la Suisse (H. Rothmund). La politique suisse à l'égard des Juifs peut aujourd'hui être qualifiée de honteuse. Les frais de séjour des 29'000 Juifs acceptés ou tolérés en Suisse entre 1933 et 1945 (21'000 pour la période de guerre) sont facturés à la communauté israélite suisse. C'est un lourd fardeau pour une communauté de moins de 20'000 personnes. Il faudra attendre 1995 pour que le Conseil fédéral présente des excuses officielles au peuple juif.
Le silence de la Croix-Rouge.
Basé à Genève, le CICR doit porter secours aux victimes de toutes les parties en conflit armé. Il doit tenter d'atténuer les horreurs de la guerre. Durant le conflit, il s'est occupé de 7 millions de prisonniers de guerre et de 175'000 internés civils, il a rapatrié des dizaines de milliers de blessés gravement atteints. Ses délégués ont fait plus de 5000 visites dans des camps en Allemagne. C'est récemment seulement qu'on a appris que le CICR, cédant à des pressions politiques, n'avait pas entrepris tout ce que son autorité morale lui aurait permis. Le représentant du Conseil fédéral au CICR, Philipp Etter, veut à tout prix éviter que le CICR ne crée des complications pour le gouvernement suisse. C'est ainsi qu'en octobre 1942, après avoir hésité, sa direction renonce à dénoncer l'extermination systématique des Juifs qui se déroule dans les camps de concentration.

cours d'Albert Chevalley
version plus récente sur le site d'Albert Chevalley

 
 
Discours de Pilet-Golaz (25 juin 1940)

"Confédérés,

Vous vous êtes demandé, sans doute, pourquoi pendant des semaines - sept bientôt - j'avais gardé le silence. Le Conseil fédéral n'avait-il donc rien à dire en présence des événements qui se déroulaient comme un film tragique sur l'écran du monde ?

Le Conseil fédéral devait penser, prévoir, décider, agir, non pas discourir - on n'a que trop tendance à parler chez nous, ce qui ne fait pas dévier d'une ligne le cours des choses.

Si, de nouveau, il s'adresse au peuple suisse, aujourd'hui, c'est qu'un événement considérable, gros de conséquences, en partie imprévisible, s'est produit :

La France vient de conclure une suspension d'armes avec l'Allemagne et l'Italie.

Quelle que soit la tristesse qu'éprouve tout chrétien devant les ruines et les deuils accumulés, c'est pour nous, Suisses, un profond soulagement de savoir que nos trois grands voisins s'acheminent vers la paix; ces voisins avec lesquels nous entretenons des relations intellectuelles et économiques si serrées, ces voisins qui se rejoignent en esprit au sommet de nos Alpes - près du ciel - et dont les civilisations nous ont séculairement enrichis, comme les fleuves descendus du Gothard ont fécondé leurs plaines.

Cet apaisement - n'est-ce pas le mot ? - est naturel, humain, surtout chez de modestes neutres épargnés jusqu'ici à tous égards. Il ne doit pas nous leurrer, toutefois. Nous laisser aller à des illusions d'insouciant bonheur serait dangereux; le présent que nous venons de vivre est trop lourd d'avenir pour que nous retombions mollement dans le passé.

Qui dit armistice, ne dit pas encore paix et notre continent reste en état d'alerte.

Certes, puisque la guerre ne sévira plus à nos frontières, pourrons-nous envisager sans retard une démobilisation partielle et graduelle de notre armée. Mais cette démobilisation, elle-même, va poser des problèmes délicats à notre économie nationale profondément modifiée. La collaboration internationale, si nécessaire à la prospérité des peuples, est loin d'être rétablie. L'Empire britannique proclame sa résolution de poursuivre la lutte sur terre, sur mer et dans les airs. L'Europe doit trouver, avant de reprendre essor, son nouvel équilibre, très différent de l'ancien à n'en pas douter et qui se fondera sur d'autres bases que celles que, malgré ses vaines tentatives, la Ligue des nations ne réussit pas à jeter.

Partout, dans tous les domaines - spirituel et matériel, économique et politique - le redressement indispensable exigera de puissants efforts, qui s'exerceront, pour être efficaces, en dehors des formules périmées. Cela ne se fera pas sans douloureux renoncements et sans durs sacrifices.

Pensez à notre commerce, à notre industrie, à notre agriculture, pour prendre un exemple concret. Quelle adaptation difficile que la leur aux circonstances nouvelles ! Il en faudra surmonter des obstacles, qu'on aurait tenus pour infranchissables il y a moins d'un an, si l'on veut assurer à chacun - et c'est un devoir primordial - le pain qui nourrit le corps, le travail qui réconforte l'âme.

Afin d'obtenir ce résultat - maigre peut-être aux yeux des blasés, mais capital pour le salut du pays - il en faudra des décisions majeures. Et non pas des décisions longuement débattues, discutées, soupesées. A quoi serviraient-elles devant le flot puissant et rapide des faits à endiguer ? Des décisions, à la fois réfléchies et promptes, prises d'autorité.

Oui, je le dis bien, prises d'autorité. Oh ! ne nous y trompons pas, les temps que nous vivons nous arracheront à nombre d'habitudes anciennes, confortables, indolentes - je n'ose employer l'expression pépères, qui répondrait exactement à ma pensée. Qu'importe ! N'allons pas confondre routine, ornière desséchée, avec tradition, sève vivifiante qui monte du tréfonds de l'histoire. La tradition, au contraire, exige des renouvellements parce qu'elle n'entend pas piétiner sur place mais marcher intelligemment du passé vers l'avenir. Le moment n'est pas de regarder mélancoliquement en arrière mais avec résolution en avant, pour contribuer de toutes nos forces, modestes et utiles à la fois, à la restauration du monde disloqué.

Le Conseil fédéral vous a promis la vérité. Il vous la dira, sans la farder et sans trembler.

Le temps est venu de la renaissance intérieure. Chacun de nous doit dépouiller le vieil homme.

Cela signifie :
Ne pas palabrer, concevoir;
ne pas disserter, oeuvrer;
ne pas jouir, produire;
ne pas demander, donner.

Certes, cela n'ira pas sans déchirements, psychologiques autant que matériels.

Ne nous le dissimulons pas : nous devrons nous restreindre. Il faudra, avant de penser à soi, à soi seulement, penser aux autres - au-dehors et au-dedans - aux déshérités, aux faibles, aux misérables. Il ne s'agira pas de faire l'aumône d'une parcelle de son superflu; nous serons appelés certainement à partager ce que nous avons cru jusqu'à maintenant être notre nécessaire. Ce ne sera plus l'obole du riche, mais la pite de la veuve. L'Evangile ressaisit toujours les créatures dans l'adversité.

Nous abandonnerons - nul doute - de multiples convenances ou commodités, auxquelles nous tenons parce qu'elles sont une manifestation inconsciente de notre égoïsme. Loin de nous appauvrir, cela nous enrichira.

Nous reprendrons l'habitude salutaire de peiner beaucoup pour un modeste résultat, alors que nous nous étions bercés de l'espoir d'obtenir un gros résultat sans grand-peine. Comme si l'effort seul n'était pas générateur de joie ! Demandez-le aux sportifs : il y a longtemps qu'ils le savent.

Plutôt que de penser à nous et à nos aises, nous penserons aux autres et à leurs besoins élémentaires. C'est ça la vraie solidarité, celle des actes, non des paroles et des cortèges, celle qui bétonne la communauté nationale dans la confiance et l'union, par le travail et par l'ordre, ces deux grandes forces créatrices.

Le travail, le Conseil fédéral en fournira au peuple suisse, coûte que coûte.

L'ordre, il est inné chez nous et je suis persuadé qu'il sera maintenu sans difficulté avec l'appui de tous les bons citoyens.

Ceux-ci comprendront que le gouvernement doit agir. Conscient de ses responsabilités, il les assumera pleinement; en dehors, au-dessus des partis, au service de tous les Suisses, fils de la même terre, épis du même champ. A vous, Confédérés, de le suivre, comme un guide sûr et dévoué, qui ne pourra pas toujours expliquer, commenter, justifier ses décisions. Les événements marchent vite : il faut adopter leur rythme. C'est ainsi, ainsi seulement que nous sauvegarderons l'avenir.

Les divergences particulières, régionales ou partisanes, vont se fondre dans le creuset de l'intérêt national, loi suprême.

Serrez les rangs derrière le Conseil fédéral. Restez calmes, comme il est calme. Demeurez fermes, comme il est ferme. Ayez confiance, comme il a confiance. Le Ciel nous maintiendra sa protection, si nous savons la mériter.

Courage et résolution, esprit de sacrifice, don de soi, voilà les vertus salvatrices. Par elles, notre Patrie libre, humaine, compréhensive, accueillante, poursuivra sa mission fraternelle, qu'inspirent les grandes civilisations européennes.

Suisses, mes frères, dignes du passé, en avant hardiment vers l'avenir.

Que Dieu veille sur vous. "


René-Henri Wüst, Alerte en pays neutre. La Suisse en 1940, Lausanne, Payot, 1966, pp. 143-146

 
 
Propagande du parti communiste en 1940

"Nous savons que nos frères sont assassinés pour assurer l'existence de leurs assassins ! Nous savons que notre avenir ne peut être assuré que par la révolution !

- Camarades ! Si la Suisse est impliquée dans la guerre, cette guerre ne sera pas la nôtre. Expliquez aujourd'hui déjà à vos camarades pourquoi nous ne pouvons faire cause commune avec les belligérants. Préparez-vous à donner suite au mot d'ordre de la fraternisation ! Réfléchissez maintenant déjà à la possibilité de vous entendre avec les soldats du camp adverse, en particulier dans le cas d'une occupation partielle de la Suisse. Pas de guerre populaire contre l'agresseur, mais lutte de classe contre nos exploiteurs et les exploiteurs étrangers, en commun avec les soldats prolétaires du pays ennemi. Tel doit être le mot d'ordre.

- Nous sommes radicalement opposés à l'armée bourgeoise. Ce qu'on appelle notre armée est une partie de l'appareil de domination et d'Etat de la bourgeoisie, une partie de la guerre impérialiste. Notre but est de lui nuire, de la désagréger, de la détruire. Nous sommes des antimilitaristes révolutionnaires et communistes. Notre but est la solidarité entre soldats, sur une base prolétarienne. Une troupe ainsi transformée saura, comme ce fut le cas en Russie, régler facilement le sort d'une bourgeoisie sans consistance. Le but est d'obtenir que l'armée, institution bourgeoise, passe dans le camp de la révolution. Ce changement nécessitera une lutte entre les soldats et les officiers, certains officiers prenant toutefois parti pour la révolution, certains soldats demeurant en revanche attachés à la cause des officiers et des bourgeois. Cela signifiera, naturellement, l'effondrement de notre armée. Mais sa ruine est précisément notre but. Les soldats révolutionnaires entreront ensuite dans les gardes ouvrières de l'armée rouge."

 
 
Guisan ordonne la création du Réduit national

"Le commandant en chef de l'Armée,Quartier général de l'Armée, le 12 juillet 1940

1. (...) le dispositif que j'ai appliqué pendant la première phase de la guerre visait à défendre la plus grande partie du territoire national. Il comportait deux échelons :

- les troupes frontière, appuyées à des fortifications permanentes et de campagne, et résistant sur place;
- la position d'armée, sur laquelle s'exerçait l'effort principal de la défense, et que tenaient, sans esprit de recul, les gros de nos forces.

Le tracé de cette position était jalonné généralement par Sargans - Wallensee - Canal de la Linth - Lac de Zurich - Limmat- Jura argovien, bâlois, bernois et neuchâtelois - Lac de Neuchâtel - Mentue - Lac Léman.

En cas d'agression d'un des belligérants, je pouvais escompter qu'une aide nous serait apportée, automatiquement, par son adversaire, et que notre capacité de défense s'en trouverait renforcée et prolongée.

2. Cette situation s'est modifiée progressivement à la suite de la diminution et de l'effondrement de la résistance française, puis de l'entrée en scène de l'Italie aux côtés de l'Allemagne.

Dès lors, ce n'était plus sur un ou deux fronts que nous risquions d'être attaqués, mais sur tous les fronts, et ceci d'autant plus que la saison autorisait les opérations en haute montagne.

Enfin, nous ne pouvions plus compter sur l'aide d'un allié éventuel. (...)

3. La signature de l'armistice est venue, une fois de plus, modifier la situation extérieure. Celle-ci m'inspire aujourd'hui l'appréciation suivante :

Si, d'une part, l'Allemagne et l'Italie n'ont pas intérêt à provoquer de nouveaux conflits aussi longtemps qu'elles ne sont pas venues à bout de la résistance anglaise, d'autre part, les voies de communication directes qui traversent nos Alpes présentent, pour la première de ces puissances en tout cas, un intérêt indiscutable. Celle-ci pourrait être amenée à exercer sur la Suisse une pression économique, politique et même militaire, pour obtenir libre usage de ces voies de communication.

Ainsi, les exigences allemandes pourraient, tôt ou tard, devenir telles qu'elles seraient inconciliables avec notre indépendance et notre honneur national. La Suisse ne parviendra à échapper à la menace d'une attaque allemande directe que si le haut commandement allemand, dans ses calculs, considère qu'une guerre contre nous serait longue et coûteuse, qu'elle ranimerait inutilement ou dangereusement, un foyer de luttes au centre de l'Europe et gênerait l'exécution de ses plans.

Dès lors, l'objet et le principe de notre défense nationale sont de démontrer à nos voisins que cette guerre serait une entreprise longue et coûteuse. si nous devons être entraînés dans la lutte, il s'agira de vendre notre peau aussi cher que possible. (...)

5. J'ai pris la décision suivante : la défense du territoire s'organisera suivant un principe nouveau, celui de l'échelonnement en profondeur.

A cet effet, j'ai institué trois échelons de résistance principaux, complétés par un système intermédiaire de points d'appuis. Les trois échelons de résistance seront :

- les troupes frontière, qui conserveront leur dispositif actuel;
- une position avancée ou de couverture, qui utilisera le tracé de la position d'armée actuelle entre le lac de Zurich et le massif de Gempen et qui se prolongera sur un front ouest, jalonné généralement par le Jura bernois et neuchâtelois - Morat - la Sarine jusqu'à la trouée de Bulle;
- une position des Alpes ou Réduit national qui sera flanqué à l'est, à l'ouest et au sud, par les forteresses, englobées de Sargans, de St-Maurice et du Gothard. (...)

6. Ce nouveau dispositif de défense aura pour conséquence inévitable le maintien sur place de la population civile. Des évacuations partielles pourront, sans doute, être ordonnés par le commandement local suivant les circonstances. Mais il importe avant tout que la population ne reflue, en aucun cas, vers le Réduit national, où elle compromettrait le succès des opérations et ne disposerait pas d'approvisionnements suffisants. (...)"

 
 
Repli dans le Réduit national vu par des fusiliers

"Le lendemain, un ordre arriva que nous accueillîmes avec soulagement : Le bataillon est alarmé ! Départ à la tombée de la nuit. Destination inconnue ! (...)

Je ne sais pas où l'on va (...). C'est drôle : on a quitté la frontière pour marcher vers les Alpes (...). Pourquoi ? (...) pourquoi est-ce que nous abandonnons la frontière ? (...)
Sommes-nous trahis par quelqu'un à Berne ? (...) Est-ce que nous commençons à obéir à Hitler ? (...) Non, ce n'est pas possible !

(...) Mon commandant de bataillon n'obéira jamais à Hitler (...) Le Général, non plus (...) Dieu merci, nous avons le Général ! Après tout, où est passé le major ? Disparu depuis hier soir. Où se trouve-t-il maintenant ? Secret militaire (...)."

René-Henry Würst, Alerte en pays neutre. La Suisse en 1940 , Lausanne, Payot, 1966

 
 
Lettre du Général Guisan au Maréchal Pétain (avril 1941)

"Monsieur le Maréchal,

La vigueur morale, intellectuelle et physique qui vous est conservée au seuil de votre quatre-vingt-sixième anniversaire, n'est pas seulement un bienfait pour l'Etat et pour le peuple de France. Elle offre aussi à tous ceux qui, au près ou au loin, pendant un quart de siècle, depuis les grands jours de Verdun, suivent et admirent vos efforts, un spectacle réconfortant et un exemple édifiant.

Les marques de l'intérêt fidèle que vous avez témoigné à mon pays et à son armée, en honorant de votre présence nos manoeuvres de 1937, sont toujours dans ma mémoire : j'en conserve un vivant et précieux souvenir.

Je vous prie d'agréer, Monsieur le Maréchal, mes voeux les plus déférents et cordiaux pour vous-même et pour l'avenir du pays auquel vous avez fait don de votre personne."

signé : Général Guisan"

In Etudes et Sources , Archives fédérales, Berne 1984, p. 49.

 
 
Bataille des champs par F.T. Wahlen


"Suisses d'aujourd'hui, hommes et femmes; jeunes et vieux; intellectuels et ouvriers; citadins et paysans !
En septembre 1939, nous nous sommes tous dressés, d'un même élan, pour défendre l'indépendance de notre pays. Résolument, sans arrière-pensée, nous avons accepté les sacrifices matériels, les travaux et les peines qu'imposait le danger extérieur.
Pourtant, tout cela, nous l'avons fait en prévision d'une éventualité : l'invasion. La Providence a permis que ce ne fût pas notre destin. La lutte continue, mais sur deux fronts. Protéger notre pays, contre la guerre et ses horreurs, et sur le front intérieur, tenir spirituellement, moralement et économiquement. La faim nous désorganiserait et nous affaiblirait. Si nous ne gagnons pas cette nouvelle bataille, nous périrons; cette fois, c'est une certitude. (...)"

L'agriculture suisse en temps de guerre, Bataille des champs, Neuchâtel, La Baconnière, 1941, pp. 30-31

 
 
Achats d'or par la Banque nationale suisse

"(...) A la veille de la Seconde Guerre mondiale, quatre monnaies passent pour des moyens de paiements internationaux, valables partout dans le monde et pour toutes les transactions possibles : l'or, le dollar américain, la livre sterling et, dans une certaine mesure, le franc suisse : (...) parce que la Suisse, en dépit de sa taille, et pour reprendre les termes de J. Hotz, chef de la Division du commerce, est étroitement mêlée au commerce mondial, exporte des capitaux dans toutes les directions et réalise sans trop de peine deux équilibres fondamentaux : celui de la balance des comptes et celui du budget, assurant ainsi à sa monnaie stabilité externe et maintien du pouvoir d'achat; sans oublier une importante couverture métallique (95 % en 1938-1939), gage de premier ordre.

Avec la guerre tout change. La livre sterling - dès septembre 1939 -, puis le dollar - dès décembre 1941 - deviennent des monnaies belligérantes, autrement dit des monnaies dont la valeur externe est aléatoire, liée aux vicissitudes des armes. Elles perdent dès lors de leur attrait, comme moyens de paiements internationaux.

(...) Restent l'or et le franc suisse. Mais l'or (...) pose lui aussi des problèmes : son transport devient difficile, en raison de la capacité réduite de fret ou des obstacles opposés par le blocus et le contre-blocus; ensuite, sa provenance fait peser une hypothèse sur son utilisation. On aura donc tendance à lui préférer une devise forte. Quelle devise forte ? La seule qui subsiste : le franc suisse. Le franc jouit pendant la guerre d'un statut particulier. Tout d'abord, il est une monnaie non-belligérante. Ensuite, il reste une monnaie libre : la Suisse n'a pas introduit le contrôle des changes; marché des devises et marché de l'or continuent à fonctionner sans restrictions - ou presque (contrôle souple du marché de l'or depuis fin 1942) -, c'est-à-dire que l'on peut vendre ou acheter des devises ou de l'or sans grandes entraves; sans entraves, et, il faut le souligner, à prix constant : la législation monétaire fait en effet à la banque émettrice - la Banque nationale suisse - l'obligation de maintenir le franc à un niveau constant par rapport à l'or et aux grandes monnaies comme le dollar.

Enfin, le franc suisse demeure dans une certaine mesure convertible. On sait que jusqu'après la Seconde Guerre mondiale toute monnaie se définit légalement par un certain poids d'or (pair métallique) : tant de milligrammes d'or par unité monétaire, dans notre cas par franc; quantité d'or qui gage en quelque sorte la monnaie et se matérialise dans les réserves (ou encaisse) de la banque émettrice. (...) les détenteurs de billets suisses peuvent se procurer du métal précieux sur le marché suisse de l'or, marché caractérisé par des fluctuations de prix - cours de l'or - très faibles. Cette particularité tient à l'action de la Banque nationale, qui régularise ce marché en achetant ou en vendant de l'or de manière à maintenir le prix de ce dernier au niveau du pair métallique (...).

Bref, non-belligérance, liberté et stabilité, convertibilité : telles sont les caractéristiques de la monnaie suisse, caractéristiques qu'elle est seule à réunir au sein du système monétaire international entre 1941 et 1945.

(...) On comprend, dans ces conditions, l'importance du franc suisse pour l'Allemagne : c'est une des modalités de paiement privilégiées par ses fournisseurs de matières stratégiques (...), c'est aussi la devise reine de ses services d'espionnage et de renseignements. L'acquisition de francs se fait de trois manières : soit par vente d'or contre de la monnaie suisse auprès des banques commerciales suisses, donc sur le marché suisse de l'or, soit par vente d'or contre de la monnaie suisse auprès de la Banque nationale suisse, soit enfin par vente de devises contre de la monnaie suisse auprès des banques suisses. De ces diverses modalités, c'est la vente d'or qui est la plus utilisée; la vente de devises porte sur des montants relativement faibles : il s'agit d'une somme inférieure à 50 millions de francs, soit moins de 5 % du volume des transactions sur l'or. C'est donc ce dernier qui retiendra notre attention.

(...) De 1940 à 1945, la Banque nationale suisse a absorbé l'équivalent de 1,2 à 1,3 milliard. Quant au métal absorbé par les grandes banques commerciales suisses, (...), son montant n'est pas exactement connu : probablement aux alentours de 150 millions de francs.

Ce total de 1,2 à 1,3 milliard absorbé par la Banque nationale suisse provient de diverses sources : or des réserves allemandes d'avant-guerre bien sûr; mais aussi or belge et hollandais. L'or hollandais est de l'or cédé par la Banque de Hollande à la Reichsbank en 1940-1941. Il ne s'agit pas d'or pillé ou volé par le Reich à proprement parler, mais d'or cédé dans des conditions douteuses : sous la pression de l'occupation et par un gouverneur pro-nazi placé par le Reich à la tête de la banque centrale de Hollande; autrement dit d'or entaché pour la Reichsbank d'un vice de possession. Il en va de même de l'or belge : cet or provient d'un dépôt fait par la Banque de Belgique auprès de la Banque de France en 1939, dépôt cédé en 1940, à la demande du gouvernement de Vichy, par la Banque de France à la Reichsbank (...). Par la suite, cet or a été falsifié à Berlin, c'est-à-dire refondu et antidaté de manière à avoir l'apparence de lingots des réserves allemandes d'avant-guerre, et c'est sous cette forme méconnaissable qu'il a été vendu à la Banque nationale suisse.

(...) Les francs suisses ainsi acquis constituent pour le Reich le coussin de devises fortes dont il a besoin. Très souvent, les destinataires ultimes de ces francs : exportateurs d'Espagne, du Portugal, de Roumanie, etc., demandent après coup - eux ou leur banque centrale - la conversion de ces francs en or : c'est de l'or suisse qu'ils obtiennent ainsi, autrement dit de l'or apparemment non suspect de vice de possession, de l'or lavé, blanchi par l'intermédiaire de la banque centrale suisse.

L'évaluation des services rendus

(...) à partir de la fin de 1941, la Suisse devient comme place monétaire une pièce maîtresse de l'économie de guerre allemande. On peut parler dans ce domaine d'une dépendance directe et décisive du Reich, dépendance qui exerce une dissuasion certaine.

(...) Le franc suisse constitue donc, de l'aveu même des experts de l'époque, un atout décisif en faveur de la Suisse. Un atout, c'est-à-dire une arme, mais il faut le souligner, une arme à double tranchant : favorable à la Suisse aussi longtemps que la Banque nationale accepte d'acheter de l'or allemand, problématique dès lors que se poserait la question d'un refus de la Banque nationale. Comme en témoignent divers rapports de la Banque, cette dernière éventualité n'a cessé d'agiter les esprits et a fait peser une hypothèse sur le comportement de l'institution (...).

Le franc suisse devient à partir de l'été 1941, (...) la seule monnaie internationale. Les Allemands en ont besoin pour payer leurs importations de matières stratégiques depuis les pays neutres. Mais ils ne sont pas les seuls : les Alliés en ont également besoin pour opérer divers règlements; par ailleurs, de nombreux pays neutres ou non-belligérants commercent entre eux en francs suisses. (...) Bref, tout le monde cherche à acheter des francs suisses : c'est un phénomène général. Ces achats se font, d'où qu'ils émanent : camp de l'Axe ou camp allié, selon des mécanismes analogues : pour se procurer des francs suisses, les Allemands vendent de l'or au système bancaire suisse; pour se procurer des francs suisses, les Alliés vendent de l'or à la Suisse. Or, ces mécanismes posent de redoutables problèmes d'ordre monétaire et d'ordre conjoncturel, qui nécessitent l'intervention de la Banque nationale

(...) Soumise à une très forte demande, celle-ci [la monnaie helvétique] voit son prix monter sur le marché de l'or : elle tend à s'apprécier par rapport à l'or et par rapport aux autres monnaies rattachées à l'or. Mais une telle évolution est incompatible avec le régime monétaire en vigueur, régime qui établit (...) un rapport fixe entre le franc et l'or. D'où la nécessité pour la Banque nationale d'intervenir : elle le fait en achetant de l'or contre des francs suisses, de manière à faire remonter le prix du métal précieux et à ramener le cours du franc au niveau fixé par la législation monétaire. (...)

Il y a donc hémorragie d'or pour la Banque nationale suisse, hémorragie qui menace son existence même et son activité. Des raisons légales et économiques contraignent en effet l'institution à disposer d'importantes réserves d'or, et à en disposer en Suisse même.

(...) la Banque nationale suisse, pour remplir sa mission monétaire, se voit acculée à acheter de l'or à la Reichsbank, technique parfaitement efficace monétairement parlant, mais ayant pour désavantage d'exposer politiquement - et juridiquement - la Banque nationale ainsi que la Confédération. (...)

Les achats d'or allemand posent en effet un problème de politique de neutralité. La Banque nationale achète de l'or à la Reichsbank; mais, (...), elle achète aussi de l'or aux Alliés; et elle leur en achète de plus en plus à partir de 1942. (...)

Au total les achats d'or allié par la Banque nationale et par la Confédération représentent de septembre 1939 à mai 1945 une somme supérieure à 2 milliards de francs suisses. (...) Soit une somme supérieure aux achats d'or allemand par le système bancaire suisse (1,35 à 1,45 milliard de francs environ) et égale au montant cumulé des achats d'or allemand par la Suisse et des avances de clearing au Reich (2,45 à 2,55 milliards de francs).
(...)"

Philippe Marguerat, La Suisse face au IIIe Reich. Réduit national et dissuasion économique, 1940-1945, Editions 24 heures, Lausanne, 1991, pp. 85-159.

 
 
A propos de la neutralité

Voici un choix historiographique de textes venant du Supplément culturel du journal "Le Temps" (6 avril 2002), à propos de la vision de la neutralité Suisse pendant le Seconde Guerre mondiale, sous le titre "la Providence accordant sa protection majeure".
"Nous avons été sur le continent les premiers résistants de l'Europe ou bien les derniers qui fussent encore décidés à résister. C'est là un fait historique qu'aucune considération ne pourra changer."

Extrait de la "Revue militaire suisse", juin 1947.
 
"Non, ce n'est pas la soi-disant invincibilité de notre armée conjuguée à l'atout géographique de notre fortin alpin qui a fait hésiter Hitler à nous envahir (...). Mais ce sont plutôt et surtout notre étroite et active collaboration économique avec le Reich, nos accords de clearing, les armes qui sortaient de nos usines pour aller renforcer le potentiel militaire de la Wehrmacht, notre position stratégique au cour de l'Arc alpin, la sécurité et la discrétion de nos places financières qui recueillirent les tonnes d'or volées par les nazis, notre rôle de plaque tournante de l'espionnage international qui furent autant d'atouts que Hitler et son état-major ont soupesés à l'aune des seuls intérêts de leurs ambitions hégémoniques, atouts qui se sont imposés dans l'analyse des dirigeants nazis comme infiniment plus rentables qu'une invasion destructrice de notre pays."

Extrait de "Du Bonheur d'être Suisse sous Hitler" de Jean-Baptiste Mauroux (Ed. d'En Bas, Lausanne, 1997; 1re éd.: Jean-Jacques Pauvert, Paris, 1968 déjà !!)  
 
"Finalement, les négociateurs suisses ont réussi une espèce de tour de force en obtenant de l'Allemagne nazie non seulement des denrées alimentaires et du pétrole, mais aussi le fer avec lequel se forgeaient dans nos usines les armes qui, si jamais elles étaient utilisées, le seraient contre l'Allemagne. Il en coûta évidemment un crédit de clearing qui, à la fin du conflit, atteignait 1119 millions de francs. Toute la question était de savoir si le prix ainsi payé pour conserver l'indépendance nationale était moralement et politiquement supportable ou s'il était exagéré."

Extrait de "Histoire de la Suisse, L'histoire récente (1928-1980)" de Pierre Béguin (Payot Lausanne, 1980)
 
"La politique extrêmement peu accueillante menée à l'égard des réfugiés civils a contribué à isoler la Suisse sur la scène internationale au cours des dernières années de la guerre. La question des réfugiés politiques et des persécutés raciaux s'était déjà posée durant les années 30, mais la politique helvétique prend un aspect de plus en plus administratif et inhumain à partir de la déclaration de guerre. (...) Heureusement, de nombreux Suisses agirent en faveur des réfugiés, et critiquèrent d'auteurs sévèrement la politique fédérale en la matière. On ne peut cependant dire que la majorité de la population se soit montrée à la hauteur de la tradition humanitaire si souvent évoquée dans les fêtes patriotiques."

Extrait de Hans Ulrich Jost, in "Nouvelle Histoire de la Suisse et des Suisses", sous la dir. de Jean-Claude Favez (Payot, Lausanne, 1982-83)
 
"Malgré les circonstances contraignantes qui ont déterminé la politique suisse en matière de transaction d'or, on ne peut se débarrasser de l'impression gênante que les échanges d'or avec l'Allemagne reposaient sur une association douteuse, sur un compagnonnage scélérat avec une dictature inhumaine, sur une collaboration quasi conspiratrice avec un régime hostile à la Confédération suisse et à sa conception de l'Etat."

"L'Or des nazis. La Suisse, un relais discret" de Werner Rings (Payot, Lausanne, 1985)
 
"L'encerclement de la Suisse, la précarité de son ravitaillement, l'impossibilité de transférer les réfugiés vers un pays d'accueil rendaient inévitable une limitation rigoureuse et forcément arbitraire des entrées. (...) A ces douloureuses contraintes près, le défi de la neutralité a été tenu et la Suisse ne s'est pas alignée sur l'ordre totalitaire. Le mérite, la Providence accordant sa protection majeure, les Anglais, puis les Américains luttant pour la liberté, la rendant et la garantissant à l'Europe occidentale, en reviennent à la cohésion solidaire du peuple suisse dans sa vocation de liberté et dans sa volonté de résistance. Le général Guisan en a été, dans l'armée et dans le peuple, la personnification emblématique. Mais la responsabilité n'en relève pas moins du Conseil fédéral qui lui a donné sa mission et l'a maintenue, lui en consentant les moyens. Le gouvernement a su assurer, dans une collégialité sans défaillance grave, la conduite de la politique étrangère et la survie économique dans les conditions les plus critiques."

Extrait de "Le Défi de la neutralité" de Georges-André Chevallaz (L'Aire, 1995)
 
"Les partis politiques traditionnels durent en partie se taire, et l'on assista à une inféodation de la structure du pouvoir par des clans issus des droites. De petits «baillis », forme helvétique des Führer, (...) tentèrent de se créer leur territoire. Il en résulta une segmentation du monde politique (désormais éclaté en mouvements, ligues et réseaux privés), mais aussi de l'armée ou de l'administration. Le Conseil fédéral lui-même était divisé. Il ne restait plus en définitive qu'une seule structure cohérente au niveau du pouvoir central : le Département de l'économie publique, et la D&
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Seconde Guerre mondiale - La Suisse pendant la Seconde Guerre mondaile
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letudiantweird publié le 14/11/2016

le contenue n'est pas très clair et sertaine information ne sont pas très pertinante mais c'est globalement correct. merci

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