Le sujets et le corrigés du bac S 2011 - explication de texte
Le sujet :
Expliquer le texte suivant :
Chaque degré de bonne fortune qui nous élève dans le monde nous
éloigne davantage de la vérité, parce qu’on appréhende plus de blesser ceux dont
l’affection est plus utile et l’aversion plus dangereuse. Un prince sera la fable de toute
l’Europe, et lui seul n’en saura rien. Je ne m’en étonne pas : dire la vérité est utile à
celui à qui on la dit, mais désavantageux à ceux qui la disent, parce qu’ils se font haïr.
Or, ceux qui vivent avec les princes aiment mieux leurs intérêts que celui du prince
qu’ils servent ; et ainsi, ils n’ont garde de lui procurer un avantage en se nuisant à
eux-mêmes.
Ce malheur est sans doute plus grand et plus ordinaire dans les plus grandes
fortunes ; mais les moindres n’en sont pas exemptes, parce qu’il y a toujours quelque
intérêt à se faire aimer des hommes. Ainsi la vie humaine n’est qu’une illusion
perpétuelle ; on ne fait que s’entre-tromper et s’entre-flatter. Personne ne parle de
nous en notre présence comme il en parle en notre absence. L’union qui est entre les
hommes n’est fondée que sur cette mutuelle tromperie ; et peu d’amitiés
subsisteraient, si chacun savait ce que son ami dit de lui lorsqu’il n’y est pas,
quoiqu’il en parle alors sincèrement et sans passion.
L’homme n’est donc que déguisement, que mensonge et hypocrisie, et en soimême
et à l’égard des autres. Il ne veut donc pas qu’on lui dise la vérité. Il évite de la
dire aux autres ; et toutes ces dispositions, si éloignées de la justice et de la raison,
ont une racine naturelle dans son coeur.
PASCAL, Pensées
La connaissance de la doctrine de l’auteur n’est pas requise. Il faut et il suffit que
l’explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont
il est question.
Le corrigé :
TEXTE DE PASCAL
Dans ce texte, Pascal énonce un jugement général comme une sentence en opposant la
bonne fortune à la verité. Le sens de bonne fortune peut ici poser quelques difficultés
pour comprendre le texte et cependant s'explique par la suite : il ne s'agit pas des biens
et des richesses, mais du hasard, du sort, de ce qui nous arrive, ce qui advient d'heureux
(ou de malheureux) de manière plus ou moins fortuite. Le raisonnement de l'auteur
explicite le lien entre cette fortune et la vérité qui est du domaine de la justesse et de la
justice. Pascal veut montrer par l'expérience, la véracité du jugement formulé ; ainsi un
prince sera victime de l'abus de flatterie de la part de ses sujets, ainsi les plus grandes
fortune se laissent abuser, enfin même les amis ne sont pas sincères en ce qui concerne
leurs jugements respectifs. On peut se demander sur quoi est fondé ce constat si attristé
de la part de Pascal et si sous cet air de sentence il n'y a pas comme une leçon qu'il nous
donnerait à propos de nos jugements de valeur et de nos comportements. Est-il vrai que
toutes nos relations ne soient que tromperie et flatterie, est-il possible de fonder le lien
social sur ce qui nous répugne en général le plus, nous qui nous réclamons de la vérité et
de la justice ?
Premier moment
Pascal affirme que la réussite sociale est relative (« chaque degré ») à chacun et
proportionnellement inverse à l'intérêt que l'on a à dire la vérité. Comment s'explique
cette affirmation ? Qu'est-ce que l'intérêt ? C'est ici se servir des autres et en quelque
sorte les utiliser pour arriver à nos fins qui est une ascension sociale. Dans notre intérêt,
on ne dit pas la vérité parce qu'on risque de « blesser » dit Pascal ceux qui nous aident
à nous élever. Ces hommes seraient donc déjà sûrs d'eux-mêmes et prompts à écouter
nos flatteries ? C'est le cas du prince semble-t-il qui donne un caractère historique et
exemplaire à l'argumentation de l'auteur. Ainsi cache-t-on la vérité au Prince car on a
besoin de sa protection, de sa gouvernance. On peut, c'est le principe même de la cour
en parler, et même le critiquer sans qu'il n'en sache rien. Quel intérêt avons nous ? Cela
satisfait nos désirs égoïstes et nous nous faisons alors des illusions sur notre propre
rang lorsque l'on se mesure au souverain et qu'on le transforme en « fable de toute
l'Europe ».Qu'allons nous y gagner ? Nous ne gagnons pas mais évitons de perdre la
confiance du prince en lui disant la vérité ; nous évitons de tout perdre.
Deuxième moment
Si nous ne perdons rien à cacher la vérité au Prince, c'est encore pour gagner dans
l'échelle sociale la place et le rôle des plus grands. Venons en aux « plus grandes
fortunes », ceux qui occupent des positions élevées, les riches, les puissants ont eux
mêmes, comme « les moindres », intérêt à se faire aimer. Pascal passe encore des
exemples particulier à une généralité, il y a toujours intérêt à être aimé des autres. Mais
en quoi l'intérêt s'oppose-t-il à la vérité ? C'est que l'intérêt est fondé sur notre sensibilité
et la vérité sur la raison (la réponse sera explicite en fin de texte). L'intérêt est un intérêt
sensible, qui consiste à nous considérer nous mêmes avec bienveillance. Or la verité peut être blessante car elle s'oppose à nos illusions, à nos croyances ou aux certitudes que nous
avons sur nous mêmes. La première illusion est celle de se croire différent de ce que l'on
est. Mais mieux vaut l'accepter que de changer d'opinion sur nous mêmes. La seconde
illusion est de penser que les autres sont à notre service et agissent pour nos propres
désirs. A ce jeu d'aveuglement Pascal répond par le constat attristé de cette « illusion
perpétuelle ». Nous préférons l'illusion à la verité, nous préférons nous tromper sur nous
mêmes et tromper les autres plutôt que chercher la verité. La crainte, comme sentiment
joue aussi un rôle dans ce jeu de miroir faussant chaque image : nous avons peur de
dire ou d'accepter la vérité car nous avons peur des propos ou des jugements des autres.
Voilà comment Pascal explique qu'on ne fait que « s'entre-tromper » et « s'entre-flatter ».
L'illusion est elle préférable à la vérité ? Tout se passe comme si l'homme n'avait pas le
choix, c'est le constat final de Pascal qui va l'expliquer.
Troisième moment
Ce sont dit Pascal les intérêts de chacun qui nous empêchent d'accepter la vérité. Mais
il va encore plus loin en montrant que ces intérêts fondent toutes les relations : l'amitié
comme la vie en société. Cependant ce jeu d'illusion entretiennent les relations entre les
hommes et cette mutuelle tromperie fonde tout lien entre eux. Il y a de quoi s'étonner du
constat pessimiste de Pascal : la verité est-elle un obstacle à la société ? Les vices qu'il
dénonce (déguisement, mensonge, hypocrisie) sont-ils le ciment de toute relation ?
Pascal répond à nos inquiétudes en distinguant le cœur, la sensibilité qui serait à l'origine
de nos passions et intérêts privés et la raison, universelle et objective qui ne semble
guère nous guider dans le fondement du lien social. Si le cœur établit et maintient le lien
social cela veut dire que les hommes sont gouvernés par leurs appétits et leurs passions
personnels et qu'il ne faut donc pas compter sur les hommes pour fonder la justice et la
vérité ; reste à définir un intérêt général...