1. Kadiatou : “Sans papiers, j’allais au lycée la peur au ventre”

Kadiatou : “Sans papiers, j’allais au lycée la peur au ventre”

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Kadiatou, lycéenne sans papiers, attend à la sous-préfecture d'Antony (92) pour le renouvellement de son autorisation provisoire de séjour. // © Isabelle Dautresme
Kadiatou, lycéenne sans papiers, attend à la sous-préfecture d'Antony (92) pour le renouvellement de son autorisation provisoire de séjour. // © Isabelle Dautresme

Kadiatou est lycéenne et malienne. Arrivée en France, il y a plus de deux ans, elle n’a pour tout papier qu’une autorisation provisoire de séjour de trois mois. Pas facile, dans ces conditions, de préparer un bac pro ou de faire des projets. Témoignage.

Sous-préfecture des Hauts-de-Seine, bureau de l'immigration, un matin de septembre 2015. Plus de quatre-vingts personnes attendent leur tour sous un ciel menaçant. Parmi elles, Kadiatou 19 ans.

"J'ai quitté le Mali après le décès de mon père"

"Je suis arrivée du Mali à 16 ans et demi. Aujourd'hui, j'en ai 19. Ma situation est très précaire. Je n'ai pour tout papier qu'une APS (autorisation provisoire de séjour). J'ai quitté mon pays après le décès de mon père, ma situation familiale était devenue trop compliquée. Je suis allée vivre chez mon oncle et ma tante à Bagneux (92). À mon arrivée en France, j'ai pris contact avec le CIO (centre d'information et d'orientation). Passage obligé pour tout jeune venu de l'étranger qui souhaite être scolarisé. J'ai passé des tests de niveau avant d'être affectée en classe d'accueil (CLA) au lycée d'Issy-les-Moulineaux (92). Je me suis adaptée assez facilement à ma nouvelle vie. J'ai eu très vite des amies. Elles étaient toutes dans la même situation que moi. Elles m'ont expliqué ce que je devais faire pour être scolarisée et protégée, comme demander l'aide d'une assistance sociale et prendre contact avec le RESF (Réseau éducation sans frontières). À la fin de l'année scolaire, j'ai fait des vœux d'affectation dans les lycées. J'ai eu de la chance, j'ai obtenu ce que je voulais : une seconde ASSPS (accompagnement, soins et services à la personne)."

"J'avais honte de ma situation"

"Au début, je n'osais pas dire à mes camarades de classe que je vivais chez mon oncle et ma tante. Que j'étais à peu près protégée jusqu'à mes 18 ans, mais qu'après les choses allaient se compliquer. J'avais honte. À RESF, on m'a encouragé à parler de ma situation. Je me suis d'abord confiée à une enseignante, puis à mes amis. J'ai même fait passer une pétition de soutien dans la cour pour laquelle j'ai obtenu plus de 200 signatures. Le proviseur ne voyait pas mes démarches d'un très bon œil, mais finalement il a laissé faire. Les profs eux, font très attention à moi."


  Le samedi  7 juin 2014, à l'occasion des Samedis de Papiers , qui se sont déroulés tous les samedis de mai et juin 2014, place de la Sorbonne à Paris , à l'initiative de RESF , pour exiger la régularisation des lycéens sans papiers

"Sans titre de séjour, je ne peux pas travailler"

"Le jour de mes 18 ans, en avril 2014, je suis allée à la sous-préfecture avec la pétition et une lettre de mon professeur principal qui atteste de mon sérieux et de mon assiduité. Mais, personne n'a examiné mon dossier. On m'a demandé de revenir en septembre. Pendant 6 mois, j'ai été en situation irrégulière. Je continuais à aller au lycée mais avec la peur au ventre. Et si je me faisais contrôler dans le bus ? Et si on me demandait mes papiers ? Heureusement, rien de tout cela n'est arrivé. En septembre 2014, j'ai obtenu une APS de 6 mois, puis une autre de trois mois. Aujourd'hui, je demande un renouvellement de cette autorisation. Je sais déjà qu'elle n'excédera pas trois mois. Ce que je voudrais c'est obtenir une carte de séjour "vie privée et familiale", ou au moins un titre étudiant. Cela me permettrait de suivre une formation en alternance - c'était mon rêve en seconde - ou de travailler le week-end ou le soir après la classe. J'aimerais avoir un peu d'argent pour m'occuper de moi et surtout en envoyer à ma mère au Mali, elle en a tellement besoin."

"Ma famille me manque"

"Ce qui me rend le plus triste, c'est que je ne peux pas quitter le territoire français sous peine de ne jamais pouvoir revenir. Je ne peux pas aller voir ma mère, ni mes frères et sœurs. Le jour de mes 19 ans, mon oncle m'a offert un billet d'avion pour Bamako. Il voulait me faire une surprise, ma famille me manque tellement. Mais, comme je n'ai pas obtenu de titre de séjour, je n'ai pas pu partir. Aujourd'hui, après le lycée, je rentre directement à la maison aider ma tante à s'occuper de ses 5 enfants. Je ne sors jamais. Le cinéma, les sorties avec les amies ? Ce n'est pas pour moi. Mon rêve ce serait de devenir infirmière. Mais pour passer le concours, il faut avoir des papiers…"

Après une attente de plus de 5 heures, Kadiatou a obtenu une prolongation de son autorisation de séjour de 3 mois en attendant le réexamen de son dossier par le préfet.

Quelle scolarisation des enfants étrangers ?

La scolarisation en France est un droit pour tous les enfants  jusqu’à 16 ans, qu’ils soient étrangers ou non, avec ou sans parents.

Pour les jeunes âgés de 16 à 18 ans, c’est plus compliqué. Pour être scolarisés, ces derniers  doivent passer par la case Casnav. Un ”centre académique pour la scolarisation des enfants allophones nouvellement arrivés et des enfants issus de familles itinérantes et de voyageurs”. Il  y en a un par académie. Ce centre leur fait passer des tests et les oriente, généralement vers des classes d’accueil, les CLA (classes d’accueil pour élèves non scolarisés antérieurement) où ils vont apprendre le français et acquérir les connaissances de base. Après quelques mois, s’ils le souhaitent, ils rejoignent un lycée, le plus souvent professionnel.

Depuis janvier 2015, les associations qui accompagnent les jeunes étrangers dans leurs démarches de scolarisation, comme RESF (Réseau d’éducation sans frontière)ou l’Adjie (accompagnement et défense des jeunes isolés étrangers), notent un durcissement des conditions d’accès à la scolarisation pour les mineurs isolés. Pour pouvoir passer les tests, les jeunes doivent nécessairement être pris en charge par l’ASE (Aides sociale à l’enfance). “Or, cette dernière recourt de plus en plus systématiquement à des tests osseux pour déterminer leur âge. Et très souvent, ils déclarent le jeune majeur donc ne relevant plus de leurs services. Impossible donc de le scolariser”, dénonce Abdeli Toufik de l’Adjie. Or, sans formation, à 18 ans, un jeune aura beaucoup de difficultés à obtenir des papiers, donc à rester sur le territoire français.