À lire et à relire : la lettre de Jean Jaurès aux enseignants

Par La rédaction de l'Etudiant, publié le 02 Novembre 2020
5 min

La lettre "Aux instituteurs et institutrices", de Jean Jaurès, a été rédigée en 1888. Découvrez ou redécouvrez l’extrait qui a été lu en classe, ce lundi 2 novembre, en hommage à Samuel Paty.

Jean Jaurès faisait partie de l’hommage à Samuel Paty, organisé ce lundi 2 novembre dans tous les collèges et lycées de France. Sa lettre, "Aux instituteurs et institutrices" a été lue en classe, avant la minute de silence tenue dans la matinée.

Lettre publiée en 1888

Cette lettre est parue dans le quotidien de Toulouse "La Dépêche" le 15 janvier 1888, à une période où l’homme politique de 29 ans y publiait régulièrement des chroniques. Il y décrit sa vision de l’école et l’importance de l’engagement du métier d’enseignant.

Journaliste, professeur et maître de conférences, Jean Jaurès a aussi été député à trois reprises, entre 1885 à 1914. Il s’est notamment démarqué en défendant les ouvriers, mais aussi le capitaine Dreyfus. Il est l’un des rédacteurs de la loi de séparation de l’Église et de l’État de 1905. Pacifiste, Jean Jaurès est mort assassiné le 31 juillet 1914 alors qu’il tentait de faire empêcher le début de la Première Guerre mondiale.

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"Aux Instituteurs et Institutrices

Vous tenez en vos mains l’intelligence et l’âme des enfants ; vous êtes responsables de la patrie. Les enfants qui vous sont confiés n’auront pas seulement à écrire et à déchiffrer une lettre, à lire une enseigne au coin d’une rue, à faire une addition et une multiplication. Ils sont Français et ils doivent connaître la France, sa géographie et son histoire : son corps et son âme. Ils seront citoyens et ils doivent savoir ce qu’est une démocratie libre, quels droits leur confère, quels devoirs leur impose la souveraineté de la nation. Enfin ils seront hommes, et il faut qu’ils aient une idée de l’homme, il faut qu’ils sachent quelle est la racine de toutes nos misères : l’égoïsme aux formes multiples ; quel est le principe de notre grandeur : la fierté unie à la tendresse.

Il faut qu’ils puissent se représenter à grands traits l’espèce humaine domptant peu à peu les brutalités de la nature et les brutalités de l’instinct, et qu’ils démêlent les éléments principaux de cette œuvre extraordinaire qui s’appelle la civilisation. Il faut leur montrer la grandeur de la pensée ; il faut leur enseigner le respect et le culte de l’âme en éveillant en eux le sentiment de l’infini qui est notre joie, et aussi notre force, car c’est par lui que nous triompherons du mal, de l’obscurité et de la mort.

Eh quoi ! Tout cela à des enfants ! — Oui, tout cela, si vous ne voulez pas fabriquer simplement des machines à épeler. Je sais quelles sont les difficultés de la tâche. Vous gardez vos écoliers peu d’années et ils ne sont point toujours assidus, surtout à la campagne. Ils oublient l’été le peu qu’ils ont appris l’hiver. Ils font souvent, au sortir de l’école, des rechutes profondes d’ignorance et de paresse d’esprit, et je plaindrais ceux d’entre vous qui ont pour l’éducation des enfants du peuple une grande ambition, si cette grande ambition ne supposait un grand courage. […]

Sachant bien lire, l’écolier, qui est très curieux, aurait bien vite, avec sept ou huit livres choisis, une idée, très générale, il est vrai, mais très haute de l’histoire de l’espèce humaine, de la structure du monde, de l’histoire propre de la terre dans le monde, du rôle propre de la France dans l’humanité. Le maître doit intervenir pour aider ce premier travail de l’esprit ; il n’est pas nécessaire qu’il dise beaucoup, qu’il fasse de longues leçons ; il suffit que tous les détails qu’il leur donnera concourent nettement à un tableau d’ensemble. De ce que l’on sait de l’homme primitif à l’homme d’aujourd’hui, quelle prodigieuse transformation ! Et comme il est aisé à l’instituteur, en quelques traits, de faire sentir à l’enfant l’effort inouï de la pensée humaine ! […]

Je dis donc aux maîtres, pour me résumer : lorsque d’une part vous aurez appris aux enfants à lire à fond, et lorsque d’autre part, en quelques causeries familières et graves, vous leur aurez parlé des grandes choses qui intéressent la pensée et la conscience humaine, vous aurez fait sans peine en quelques années œuvre complète d’éducateurs. Dans chaque intelligence il y aura un sommet, et, ce jour-là, bien des choses changeront."

Jean Jaurès, La Dépêche, journal de la démocratie du midi, 15 janvier 1888.

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