La chronique de Marcel Rufo

publié le 15 Octobre 2009
3 min

Régulièrement, le pédopsychiatre Marcel Rufo vous donne des conseils sous la forme d’un courrier au petit-fils ou à la petite-fille que vous pourriez être pour lui.

J’ai beaucoup réfléchi, mon cher petit, à notre discussion l’autre soir. Tu t’opposais, dès le début de la soirée, au conformisme qui t’entoure. Pour toi, singer les anciens, les « patrons », est une atteinte à votre propre créativité. Mais tu as admis aussi que c’est, hélas, la voie qu’il faut suivre
pour réussir sa carrière. Pour changer, pour s’opposer et pour transformer, il faut d’abord maîtriser le passé en s’y référant.

Tu sais que je possède – et j’en suis fier –, l’édition originale de l’Essai sur quelques problèmes concernant le normal et le pathologique, de Georges Canguilhem, qui est la publication de sa thèse en médecine, en 1943. Il insiste sur l’idée que c’est « l’état sain » qui compte, et sur le fait que guérir, c’est se donner des nouvelles normes de vie.

À partir de là, tu t’es longuement étendu sur le cas de tes amis : Jean, qui donne l’apparence d’être parfaitement logique, mais présente des manifestations psychosomatiques ; Charlotte, qui plaide contre les dérives médicales, issue d’une famille de médecins ; et cette incroyable Marion, si forte en physique, qui vous envoie des films fantastiques de son voyage autour du monde. On peut donc être raide et sensible, protestataire bien qu’élevé de manière conventionnelle, et romantique alors qu’on est doué pour les sciences exactes.

Quand tu as fermé la porte, me laissant seul dans l’obscurité de la bibliothèque, je suis resté un peu à penser, pour jouir du spectacle des dernières braises dans la cheminée. Tu m’as envoyé un SMS très court, très simple : « Merci grand-père. » J’ai souri, j’étais ému car il y avait « merci », donc je n’avais pas été trop sot dans la discussion. Ce que j’ai toujours admiré chez toi, une fois de plus, c’est le doute et le questionnement.

Être normal, ce n’est pas être sûr de soi, c’est peut-être admettre ce que l’on est. Je pensais, en m’assoupissant, à une phrase sibylline et géniale, comme d’habitude, que m’avait proposée, quand j’avais ton âge, mon maître, Arthur Tatossian, grand phénoménologue devant l’Éternel :
« Tu sais, plus on est normal, plus on est intelligent. » Je crois avoir mis ma vie à comprendre cette phrase, et alors que le sommeil venait, elle agitait encore mes pensées. Merci à mon tour de ta venue, et à bientôt.

Ton grand-père

Retrouvez le pédopsychiatre Marcel Rufo dans l’émission "Allô Rufo", sur France 5, du lundi au vendredi, à 9h55.

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