Comment savoir si mon enfant est cyberdépendant ?

publié le 06 Mai 2010
6 min

Spécialiste de la dépendance aux jeux vidéo et à Internet, le psychologue et psychanalyste Michaël Stora livre quelques clés pour mieux repérer et prévenir ce type d’addiction. Entretien.

Les ados cyberdépendants sont-ils particulièrement renfermés sur eux-mêmes ?
Le geek de base, c’est le premier de la classe : très bon, mais très souvent bloqué avec les filles. Ce qui ne l’empêche pas d’être totalement obsédé par le sexe ! La plupart de ces garçons ont un rapport aux filles catastrophique ou sont totalement inhibés. Prenez l’exemple de Mark Zuckerberg, le créateur de Facebook. C’est une histoire de frustration sexuelle. Après s’être fait jeter par une étudiante de son campus, il est rentré chez lui et, de rage, a créé le premier réseau social. Ce réseau servait à noter les filles du campus !

Comment être alerté sur l’addiction de son enfant aux jeux vidéo ou à Internet ?
Les parents ne saisissent pas toujours la problématique addictive. C’est la rupture des liens sociaux qui doit les alerter. Elle peut correspondre à un suicide social et aller jusqu’à la déscolarisation. La famille peut s’en rendre compte, par exemple si la copine de leur fils appelle en disant qu’elle n’a plus de nouvelles de lui, ou lorsque l’école leur signale qu’il ne va plus en cours.

Quels peuvent être les éléments déclenchant ce type d’addiction ?
Quand vous avez toujours été gagnant et que vous rencontrez des échecs à l’adolescence ou lors de l’entrée dans la vie adulte, cela ne va plus. Prenons l’exemple d’un de mes jeunes patients. Il a fait maths sup-maths spé et visait Polytechnique. Le fait d’avoir été pris à Centrale et pas à X l’a rendu malade. Derrière la dépendance aux jeux vidéo qu’il a développée se cache son incapacité à perdre. L’addiction est une lutte antidépressive. Ce comportement répond aussi à un besoin d’échapper à la réalité.

Maths sup, maths spé, Centrale, Polytechnique… Les jeunes cyberdépendants sont-ils toujours aussi brillants ?
Les jeunes que je rencontre et qui sont dans ce type de problématique ont presque tous été diagnostiqués enfants précoces. Le problème, c’est qu’un grand nombre de parents confond compétences cognitives et maturité affective. Mais cela n’a rien à voir, les enfants précoces sont même souvent très immatures. Or quand les parents les considèrent très tôt comme des adultes, ils peuvent passer des heures à justifier une décision ou à donner des explications rationnelles, sans poser des limites claires. Ce qui a fait de leur enfant un être tout-puissant.

Pourquoi les enfants tout-puissants sont-ils plus enclins à se réfugier dans le virtuel en cas d’échec ?
Parce qu’ils « pètent les plombs » dès qu’ils sont confrontés à l’échec ! Ils veulent réussir et sont tyrannisés par un idéal du moi démesuré. Ce sont des winners ! Lorsque l’échec survient, ils estiment ne plus correspondre à l’idéal qu’avaient d’eux leurs parents et se sentent nuls. Leur esprit de compétition les pousse à continuer le combat, mais virtuellement.

Et du côté des parents, comment peut-on aider son adolescent ?
En lui mettant des limites ! Et cela commence par le rythme de la maison à respecter, notamment au dîner où les premiers bras de fer se jouent, par exemple lorsque l’ado refuse le repas du soir. Le paradoxe, c’est que, comme pour les jeunes enfants, plus la limite est ferme, plus l’ado la rejette et plus elle le rassure. S’il demande « pourquoi », il sera plus rassuré par un « c’est comme ça » que par des parents qui se perdent en explications. Les jeunes qui deviennent dépendants ont tendance à vouloir des cadres très rigides ou contraignants. C’est aussi cela qu’ils vont chercher dans certains jeux.

Les parents ont souvent le sentiment que les jeux vidéo énervent leurs enfants. Que leur répondez-vous ?
J’ai rencontré en effet plus d’un parent me disant : « Vous vous rendez compte, lorsque je lui enlève sa console, il pète les plombs ! » Mais quand je leur demande s’ils ont vérifié à quel endroit de son jeu en était l’enfant, s’il pouvait sauvegarder, ils me répondent qu’ils n’y comprennent rien. Or cette interruption peut tomber à un moment aussi important que celui où vous apprendriez l’identité du meurtrier dans un roman d’Agatha Christie ! Et certains jeux, comme les MMORPG [Massively Multiplayer Online Role Playing Games, NDLR], c’est-à-dire les « mondes persistants », peuvent impliquer de participer à des « instances de jeux » qui se déroulent entre 20 h 30 et minuit. Les parents pourraient déjà simplement dialoguer avec leur enfant sur le jeu : combien dure une mission ? Est-ce qu’on peut sauvegarder ? Quelles sont les heures auxquelles on peut jouer aux jeux tels que World of Warcraft ?

Certains jeux vidéo sont-ils plus dangereux que d’autres ?
Je pense qu’on ne le sait pas. Certaines situations du quotidien ou certaines paroles peuvent susciter des réactions de mal-être inexpliquées ou relevant de l’histoire intime, familiale. De la même manière, un jeu en apparence « inoffensif » peut venir révéler une angoisse. J’ai vu des enfants traumatisés avec Kirikou [film d’animation de Michel Ocelot, NDLR] ! Mais ça, c’est un effet de rencontre qu’on ne peut pas maîtriser. Donc on s’interdit de vivre ? On devient phobique social ? Ce serait bien plus inquiétant ! Il faut oser vivre. Si on peut faire un reproche aux jeux vidéo, ce serait plutôt d’être le nouvel opium du peuple. Les gens ne vont plus sortir dans la rue, se battre, manifester, revendiquer…

Vous parlez d’opium du peuple. Cela signifie-t-il que le jeu vidéo est une drogue ?
Le jeu vidéo n’est pas une drogue. On a affaire à une addiction comportementale, de même qu’il y a des gens accros au sport, au jogging, au travail… Mais l’addiction aux jeux vidéo est moins bien acceptée par la société ! Ce qui peut être inquiétant, ce sont les crises d’adolescence virtuelles. La prise de risque à l’adolescence se passe de plus en plus bien au chaud, dans sa chambre. Mais il s’agit d’un ersatz de prise de risque. À l’adolescence, les conduites à risque sont tout à fait légitimes. La crise d’adolescence permet de se séparer, dans la souffrance, l’hystérie, le cri, la violence… Un ado qui ne fait pas de crise d’adolescence claire, c’est très inquiétant !


Propos recueillis par Isabelle Maradan
Mai 2010

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