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Après les attentats, le CRI collectif pour l’éducation

Isabelle Maradan
Publié le
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Après les attentats, le CRI collectif pour l’éducation
Une trentaine de personnes avaient répondu à l'invitation lancée sur Twitter par François Taddei le 14 novembre au matin.

Le rôle de l’éducation, scolaire, universitaire et populaire, celui de l’engagement citoyen et la question de la mixité sociale étaient au cœur des échanges qui ont réuni une trentaine de personnes au CRI (Centre de recherches interdisciplinaires), le 16 novembre au soir. Un temps de réflexion lancé sur Twitter par François Taddei, directeur du CRI, au lendemain des attentats.


La nuit est tombée sur le Marais, en cette fin d'après-midi du 16 novembre. Moins de 72 heures après les attentats de Paris, une trentaine de personnes foulent les pavés du quartier, après leur journée de travail, répondant à l’invitation lancée sur Twitter, par François Taddei, directeur du CRI (Centre de recherches interdisciplinaires), au lendemain des attentats qui ont touché la capitale le 13 novembre.

Des enseignants, chercheurs, éducateurs et étudiants engagés dans le milieu associatif, sont présents. Avec eux, une réalisatrice d’un documentaire sur l’école et un médecin participent également à ce temps d’échanges pendant deux heures. Quel que soit l'âge, les diplômes, ou l'expertise, le tutoiement est de rigueur.

Impatiente, Judith Grumbach, réalisatrice d’un documentaire sur des écoles prenant des initiatives particulières pour développer la coopération, la confiance en soi ou l'empathie, notamment, lance : "On sait ce qui marche, ce qui permet d’apprendre à vivre-ensemble, alors pourquoi ce n’est pas fait partout ?" Une question cruciale – sur la manière de s’organiser pour reproduire ce qui fonctionne – qui reviendra régulièrement pendant les échanges.

LA FORCE DES RéSEAUX SOCIAUX

Plus simple, dans un premier temps au moins, la question des outils pour parler aux élèves et aux étudiants arrive sur la table. Le hashtag #educattentats, lancé dès le 14 novembre au matin, résume la force du réseau social Twitter. Il a fait partie des filtres permettant de réunir l’ensemble des tweets contenant des réflexions et des contenus utiles aux enseignants pour se préparer à aborder le sujet des attentats de Paris en classe.

"Les enseignants ne sont pas tous armés pour parler des attentats. J’ai fortement relayé ce qui circulait sur Twitter à ceux qui ne font pas partie du réseau et on m’a beaucoup remerciée de l’avoir fait", témoigne une universitaire.

Les enseignants ne sont pas tous armés pour parler des attentats.

L’université : un lieu d’échanges ?

L’ancien président d’une association de défense lycéenne, aujourd’hui en licence 1 à l’université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne, offre un contre-champ. " J’étais lycéen lors des attentats de 'Charlie Hebdo'. On nous en avait parlé cinq minutes au lycée et puis c’est tout. Je pensais que cette année, à l’université, ce serait mieux. Eh bien, c’est pareil ! Pourtant, l’université n’est pas qu’un lieu de travail, ça devrait être un lieu de vie, de partage, d’échanges."

Un autre étudiant renchérit : "J’ai fréquenté trois facs parisiennes et je confirme que ce n’est pas un lieu d’échanges." "C’est très complexe. En tant qu’enseignant-chercheur, on nous demande d’avoir un rapport distancié au savoir", avance une universitaire.

"Une trousse de premiers soins psychologiques"

Jérome Saltet, cofondateur du groupe Playbac, revient sur les contenus, affirmant qu’il serait judicieux de commencer par une explication du vocabulaire entendu par les élèves. "Définir 'terrorisme', 'guerre', 'Islam', 'islamisme', 'musulman'", liste-t-il. 

" Cette fois, c’est autre chose que 'Charlie Hebdo'. Il n'y a pas de bon tuto !" lance une jeune femme, travaillée par la question du deuil. "Comment éduquer à perdre quelqu’un ? Comment en parler après la période de deuil national ? Sur le long terme ?"

François Taddei partage sa propre expérience d'un moment de sa vie où il s'est préparé à un deuil, en suivant une formation. Il n’en a trouvé qu’une, en médecine, mais facultative pour les futurs médecins et très loin de chez lui. "On était 30 au départ, 3 à la fin", raconte-t-il.

Face à ce désert de ressources, s’ensuivent quelques échanges sur la place de l’humain, le rôle de la société et des pairs, et les outils collaboratifs, numériques, à créer, pour accompagner les personnes en deuil. "Une trousse de premiers soins psychologiques", lance Florence Rizzo, cofondatrice de SynLab, laboratoire citoyen de recherche-action. 

reconnaître l'engagement

La question du deuil embraye sur celle du lien social. "Le besoin de créer du vivre ensemble" survient et, après lui, "la mixité sociale". "La mission de ce groupe ne pourrait-elle pas être de créer plus de rencontres, plus de mixité sociale ?", propose Jérome Saltet. "Il est nécessaire de rencontrer des gens différents pour changer de façon de voir, devenir plus tolérant. On ne peut pas tuer quelqu’un qu’on connaît", poursuit une étudiante.

"Il faut que ces réseaux de rencontres ne soient pas aléatoires. Si 2 millions d’étudiants s’engagent pour 2 millions d’autres personnes, des ados et des élèves, on peut changer ça", s’enthousiasme Florence Rizzo. Un homme issu du monde universitaire tempère. "Dans les grandes écoles, qui affichent des valeurs de solidarité, etc. 80% des étudiants veulent s’engager, mais seuls 18% le font", chiffre-t-il. "Tant que l’engagement n’est pas valorisé et reconnu, les étudiants ont toujours mieux à faire que de ‘perdre’ trois heures dans des cursus exigeants", se désole une universitaire.

Tant que l’engagement n’est pas valorisé et reconnu, les étudiants ont toujours mieux à faire que de ‘perdre’ trois heures dans des cursus exigeants.

"Au sein de l’Unesco, nous sommes en train de créer un label pour reconnaître l'engagement dans les écoles, les collèges, les lycées, les universités. Pour qu’un élève qui veut s’engager soit accompagné dans son engagement. Cela peut être un label pour un diplôme ou pour des étudiants", décline Francois Taddei, qui n’est pas le seul ici à souhaiter – enfin – une vraie reconnaissance de l’engagement. 

Peu avant 20 heures les premiers participants s’éclipsent. "Ceux qui doivent partir, vous avez bien noté votre mail ?" interrompt François Taddei. "Oui, mais alors la prochaine fois, on ne se retrouve pas ici ! rétorque une jeune femme. Il faut ouvrir à d’autres gens.""Cela peut être aux Mureaux", invite une voix masculine.

Fusent alors quelques propositions d’accueil, en grande banlieue ou dans un établissement de l’éducation prioritaire renforcée (REP+)
. Au bout de ce lundi, les visages sont fatigués, d’avoir trop peu dormi, pleuré peut-être, beaucoup réfléchi sans doute, mais peu se pressent. Et tous semblent bien déterminés à ne pas s'arrêter là.


Isabelle Maradan | Publié le

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