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Attentats à Paris. Les enseignants face aux questions des étudiants

Céline Authemayou, Isabelle Maradan
Publié le
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Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne – oct2013 Centre Panthéon ©Camille Stromboni
Les enseignants du supérieur sont libres d'évoquer ou non les attentats avec leurs étudiants.

Lundi 16 novembre 2015, les cours ont repris dans les universités et les grandes écoles, y compris franciliennes. Des enseignants, qui étaient en cours ce matin, reviennent sur leurs prises de parole après les actes terroristes qui ont touché la capitale.

Bruno Dondero, enseignant à Paris 1 en droit : "Que peut-on faire de concret, nous, enseignants ? Faire cours"

Bruno Dondero, professeur à l'Ecole de droit de la Sorbonne (université Paris 1).

"Je me suis posé la question de savoir si j'allais faire cours ou pas ce matin. Puis, je me suis demandé comment. Comment débuter un cours dans cette situation ? J'étais face à un amphi bondé de 200 ou 300 étudiants de 3e année, visiblement secoués, émus ce matin.

J'ai parlé pendant cinq minutes, en disant que l'on ne pouvait pas ignorer ce qui s'était passé, que ce n'était pas un fait-divers, que l'on était tous affectés. Même si aucun de mes proches ne figurait parmi les victimes, j'étais touché. Nous le sommes tous. J'ai précisé que ce n'était pas l'enseignant, ou plutôt l'institution, qui parlait, mais l'homme.

Lorsque je m'exprime en tant que prof, j'ai forcément une retenue. Là, j'aurais pu pleurer. J'ai ajouté que le fait de faire cours pour moi et de venir en cours, pour eux, était un moyen de réagir. Un silence ému régnait. J'ai proposé aux étudiants d'intervenir.

Il était normal que je le fasse, même si j'ai très bien compris que l'amphi ne se prêtait pas à la prise de parole. Ce n'est pas facile, parce que l'on ne sait pas si certains ont perdu des proches. À l'université, nous savons déjà qu'il y a une doctorante italienne et d'anciens étudiants parmi les victimes. Des élèves sont venus simplement me dire merci en fin de cours.

Et puis, j'ai dit : 'On en était où...' avant de commencer le cours. Une manière de faire référence à la réalité telle qu'elle était 'avant'. Et puis le cours a repris. L'ambiance de plomb a peu à peu laissé place à une ambiance 'normale' de cours. J'ai cité 'Highlander', pendant le cours, pour détendre l'atmosphère.

J'ai trouvé les étudiants très dignes. Ils sont affectés. L'émotion, c'est aussi la peur. Je l'ai sentie, mais je trouve qu'il y avait une bonne et saine réaction. Ne serait-ce que d'être là ce matin. L'État doit prendre ses responsabilités, nous aussi. Que peut-on faire de concret, nous, enseignants ? Faire cours. J'étais sûr que c'était une action positive. De même, j'ai eu envie de le manifester sur les réseaux sociaux ce matin :

Il faut prendre la parole, pour ne pas laisser la parole à l'horreur. Je n'imagine pas qu'on puisse commencer son cours sans avoir ça en tête. Ne pas en parler du tout me semble impossible, humainement."

Farid Bakir, enseignant et directeur de laboratoire de recherche à Arts et Métiers ParisTech : "Les étudiants avaient surtout besoin de parler"

Farid Bakir - Arts-et-Métiers ParisTech

"Lundi, j’avais cours dès 8 heures du matin. J’ai passé mon week-end à me demander comment j’allais aborder le sujet avec mes étudiants. Pour moi, j’avais deux solutions : soit on se comprenait avec les yeux, soit on en parlait dès la première heure de cours. J’ai finalement opté pour un entre-deux.

Quand je suis arrivé en cours, les jeunes parlaient déjà entre eux. Je les ai laissés discuter, prendre des nouvelles les uns des autres, puis j’ai fait l’appel pour vérifier que tous étaient bien présents… Au moment de la pause, j’ai laissé la place à un nouveau temps d’échanges. Les étudiants avaient surtout besoin de parler, d’extérioriser leurs émotions.

Dans ces moments-là, la place de l’enseignant est très complexe à définir : trouver les mots justes n’est pas facile, d’autant plus que nous sommes nous-mêmes frappés, impliqués émotionnellement. C’est pourquoi je reste persuadé qu’il faut que nous, élèves comme enseignants, puissions échanger avec des spécialistes."

Pascale Colisson, responsable pédagogique en master 1 à l’IPJ : "travailler sur cet événement en tant que journaliste, leur a permis à la fois d’être dedans et de prendre du recul"

Pascale Colisson IPJ

"J’étais là avant les cours pour échanger avec les étudiants de M1 dans la cour de l’école.  Nous étions tous très touchés par ces événements. Deux jeunes de la promo étaient au Stade de France vendredi. Ils ont raconté ce qu’ils avaient vécu. Après, les 37 étudiants ont été divisés en deux :  une moitié en technique d’interview, l’autre en radio. Je suis venue prendre la parole dans chacun des demi-groupes. J’ai commencé par demander s’ils allaient tous bien. Donner des nouvelles d’un de leurs camarades de M2 présent au Bataclan vendredi soir.

Ensuite, les étudiants en journalisme sont partis pratiquer, faire des flashs et recueillir des témoignages radio. Aller sur le terrain, faire une prise de son, travailler sur cet événement en tant que journaliste, leur a permis à la fois d’être dedans et de prendre du recul.

Pendant les pauses, nous avons continué à échanger. Je les ai trouvés très matures sur la médiatisation. Ils parlaient de l’envie d’être à la fois fixés sur l’info en continu et de se protéger, soi-même, et en tant que journaliste, pour s’extraire de l’info galopante."

Un enseignant de l’université de Paris 13 (Villetaneuse)* : "Je préfère ne pas m’aventurer sur ce sujet"

" Je n’ai pas eu cours aujourd’hui, mais si j’avais eu mes étudiants, âgés de 18-20 ans, ce matin, j’aurais commencé par les informer de la minute de silence prévue. Je leur aurais donné les informations reçues par mail de l’université, comme la mise en place d’une cellule psychologique à leur disposition.

Mais je ne me serais en aucun cas engagée dans une discussion. Je ne me vois pas dire ou expliquer aux étudiants alors que certains ont plus de connaissances que moi sur ce sujet.

Pour mener un échange, il faut déjà gérer ses propres émotions. Pour le moment, je n’en suis pas capable. La parole est nécessaire, oui, mais pour l’instant je vais en parler avec les collègues, pas avec les étudiants. Je peux être maladroit. Mes propos pourraient être mal interprétés.

Après, je pourrais être amené à réagir si un étudiant avait une prise de parole sur des informations erronées à propos de ce qui s’est passé. Qu’il fait fausse route, qu’il faut vérifier l’info et que beaucoup d’images ou d'informations mensongères ont circulé. "

*Ce témoin a souhaité rester anonyme.

Céline Authemayou, Isabelle Maradan | Publié le

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Klarsfeld.

J'ai fait cours samedi matin, le lendemain des attentats. Il s'agit d'un cours d'anglais pour des futurs professionnels RH, avec un effectif très petit (moins de 10 étudiants). J'avais dû dormir 4 heures. Mon poste est à Toulouse, mais toute ma famille est à Paris dont deux proches dans le 10ème. J'ai commencé par une minute de silence pour les attentats. Puis, j'ai dit que je ne me sentais pas capable d'embrayer sur le cours (entièrement en anglais). Que je n'avais pas envie de parler anglais. Que je n'étais même pas sûr de pouvoir le faire. Que si j'étais là, c'était pour 'marquer le coup' : refuser une certaine tendance à vouloir me cloitrer chez moi. Que je voulais résister à cette tendance. A l'évidence les étudiants aussi. J'ai invité les étudiants à un premier tour de prise de parole pour leur demander s'ils se sentaient, elles et eux, désireux et capables de suivre le cours. Tous ont dit 'oui' sauf la dernière à prendre la parole. Elle a fondu en larmes. Elle était toujours sans nouvelle de proches. Elle ne voulait pas quitter le cours, par sens du devoir, mais pensait qu'elle ne pourrait pas le suivre. Je lui ai répondu qu'elle devait en effet rentrer chez elle, chercher à avoir des nouvelles de ses proches, que suivre le cours n'avait aucun sens dans ces circonstances. Dans l'après-midi, elle m'a envoyé un mail rassurant : tout le monde allait bien. Suite à ce premier tour de table, toujours en français, j'ai demandé aux étudiants quels liens ils/elles pouvaient faire entre ce qui venait de se passer, et la fonction ressources humaines. Les échanges ont été forts, riches et instructifs, sans aucune animosité. J'ai remercié les étudiants. Tout ceci a duré environ une heure (sur trois que dure le cours). Ensuite, je me suis senti capable d'animer le cours en anglais. Et les étudiants, de participer. Dans un climat apaisé.

INGALLINA Patrizia.

Ces attentas ne sont pas les premiers ni les derniers malheureusement. Je ne pourrai que dire à mes étudiants, en début de cours, que moi aussi, je suis passée par là, dans l'Italie des années de plomb, autour des années 1970-1980 et je m'en suis sortie tout de même avec ma volonté de réagir, de me battre, de continuer non pas à ignorer le danger permanent,mais tout simplement à vivre avec. L'abandon, voilà, il faut aussi s'abandonner là où il est impossible de prévoir ce qui va se passer. Il faut pouvoir vivre librement,se rencontrer dans les espaces publics (c'est même la thématique centrale de mon cours de L3), sociabiliser, échanger... sans pour autant s'exposer à des risques inutiles, mais en ayant toujours l'assurance de la bienveillance de la majorité d'entre nous. Ne pas perdre la confiance en l'autre veut dire aussi savoir choisir ceux qui la méritent. J’enchaînerai avec mon cours naturellement, après avoir entendu les étudiants. Il ne faut pas oublier que nous avons perdu trois étudiants dans ces attentats. Des groupes de parole ont été mis en place. L'écoute est important, pas uniquement dans ces moments. Patrizia INGALLINA Professeure Université Paris Sorbonne