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Centrale Pékin : un défi pédagogique et financier

De notre envoyée spéciale en Chine, Sylvie Lecherbonnier
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Crédits photos : SL
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Après François Fillon, Luc Chatel et Jean-Pierre Raffarin, c'est au tour de la ministre de l'Enseignement supérieur, Valérie Pécresse, de se rendre à l'École centrale de Pékin, en Chine, lundi 5 juillet. Des visites gouvernementales et parlementaires qui en disent long sur l'intérêt que suscite cet établissement franco-chinois. Mais, sur le terrain, alors que la première promotion sera diplômée fin 2011, le défi pédagogique et financier reste vif pour aboutir à l'ambition ultime : devenir une formation d'excellence pérenne.

C'est une salle de classe comme une autre avec des tables, des chaises, un tableau et un vidéoprojecteur. Seules la moiteur de la salle et la présence des ventilateurs semblent inhabituelles. Et pour cause. Nous ne sommes pas à Paris mais à Pékin, dans les locaux de l'École centrale au sein de l'université Beihang. Étudiants en première année du cycle d'ingénieur, Christian, Lucien, Carole, Alice et Nicolas viennent présenter leur soutenance de projet devant des professeurs et un représentant d'Alstom, qui a fourni le sujet. Ces élèves-ingénieurs chinois, qui ont choisi un prénom français dès leur arrivée dans l'établissement, maîtrisent un français impeccable, mais ont encore quelques progrès à faire dans leurs présentations. Les professeurs, venus de Centrale Paris, sont là pour les aiguiller.
À l'étage inférieur, les deuxièmes années du cycle ingénieur travaillent d'arrache-pied sur le projet synchrotron. Ils disposent d'une semaine pour concevoir des outils qui permettent d'utiliser le rayonnement synchrotron et présenter leurs travaux. Tous les jours, des visioconférences sont organisées avec des experts de Saclay ou de Grenoble pour qu'ils puissent tester la pertinence de leurs démarches.

L'art du compromis

Cette pédagogie par projets fonctionne dans toutes les écoles centrales. Mais, à Pékin, elle est plus difficile à mettre en œuvre du fait des différences culturelles. Jean Dorey, codirecteur de l'école, l'explique bien : « Les enseignants français se fondent sur le raisonnement, l'abstraction, l'esprit critique ; les professeurs chinois sur l'encyclopédisme. Les étudiants ne sont pas formés aux mêmes logiques. »

Du coup, à Centrale Pékin, on développe l'art du compromis. Émile Esposito, directeur de la pédagogie, le confirme : « Notre objectif est de former des ingénieurs aussi proches que possible des centraliens français. Pour ce faire, nous nous posons toujours une double question : comment garder nos principes et comment respecter les règles des Chinois ? Exemple : l'université de Beihang demande d'évaluer les élèves individuellement. Or, dans les écoles centrales, nous évaluons les soutenances de projet par groupe. Pour respecter notre pédagogie et les consignes administratives chinoises, nous avons mis en place une double évaluation : individuelle et collective. »

Des étudiants à la recherche de la pédagogie française

Les étudiants chinois ne s'y trompent pas. C'est cette pédagogie française qu'ils viennent chercher à l'École centrale de Pékin. Cao Da, alias Carine, aujourd'hui en cinquième année, est venue du Hunan, à quinze heures de train de Pékin, pour étudier à Centrale. « Ce qui m'intéresse le plus, c'est que l'école enseigne en français avec des professeurs de bon niveau. De plus, on travaille rarement en équipe dans les universités chinoises. C'est pourtant ce qui nous sera demandé en entreprise. »

Comme elle, près de 600 étudiants suivent leur scolarité à l'École centrale de Pékin. Ils sont recrutés sur la base de leurs résultats au Gaokao, le concours national d'entrée à l'université. Comme Beihang fait partie des 30 meilleures universités chinoises, elle sélectionne un candidat sur 1.000 environ. Une fois admis, les étudiants, qui paient des frais universitaires classiques, effectuent un cursus de six ans : une première année intensive de français, deux ans de classes préparatoires et trois ans de cycle ingénieur. La moitié auront l'opportunité d'un séjour d'études ou d'un stage en France.

Un cursus qui se construit pas à pas...

« Nous avons construit notre modèle pédagogique au fur et à mesure, précise Émile Esposito. Avec vingt heures de français par semaine en petits groupes, des colles en français et en maths, la première année est conçue pour décoiffer les étudiants. Ils s'habituent petit à petit à prendre la parole devant la classe, par exemple. »

Le cycle préparatoire est piloté par deux enseignants issus de Louis-le-Grand : Yves Dulac pour la physique, Marc Pauly pour les mathématiques. Ils commencent à enseigner dès la première année « le français des sciences ». « Un cours que nous avons complètement créé pour initier les étudiants au vocabulaire très précis des mathématiques », relate Yves Dulac. Pendant les deux ans de classes préparatoires, la moitié des cours se déroule en français, l'autre en chinois. La condition du succès, selon le prof de physique, pour une prépa intégrée qui ne compte que 5 % d'échec : « Sans une partie des cours en chinois, les étudiants ne pourraient pas tenir. Ce serait trop dur. Pour leur faciliter la vie, nous avons tout écrit : les cours, les TD, les TP, les colles et leurs corrigés, ce qui représente en tout plus de 5.000 pages. »

... mais qui coûte cher à dispenser

Le cycle ingénieur, lui, est entièrement assuré en français par des enseignants des écoles centrales qui viennent pour des missions de quinze jours. Soit l'équivalent d'une dizaine de profs à temps plein. Un dispositif qui coûte cher, très cher. Les seuls frais de voyage et d'hôtel sont évalués à 300.000 € par an. Si on y inclut les salaires des profs, la facture monte à 1,2 million d'euros. Un coût financier qui fait dire à Yves Bonnet, ancien vice-président du groupe SNECMA et directeur du programme, que « le projet n'est pas encore abouti. Ce sont les Français qui font encore essentiellement tourner la boutique. Il sera complètement achevé le jour où l'école fonctionnera avec des enseignants chinois et une assurance-qualité française. » Sur ce volet, l'habilitation par la CTI (Commission des titres d'ingénieur) est en cours d'instruction.

Former un corps professoral chinois

À côté du développement de la recherche, le prochain challenge est donc de former un corps professoral chinois. Émile Esposito en convient : « Nous aurions dû débuter plus tôt, mais cela n'a pas été possible, faute de participants. Nous avons essayé de former des profs chinois seniors. Sans succès. Nous tentons maintenant avec de jeunes profs biculturels. » Zhang Wei est l'un d'eux. Après avoir passé son Gaokao en Chine, le jeune homme a suivi ses études, de la licence jusqu'au doctorat, à l'université Blaise-Pascal de Clermont-Ferrand. À 28 ans, il a eu envie de revenir en Chine et a trouvé cette opportunité à l'École centrale de Pékin. « Un travail qui me permet de garder contact avec la France », confie-t-il. Embauché depuis janvier par l'université de Beihang à un salaire chinois, il assiste les enseignants français de passage. Comme lui, six jeunes enseignants-chercheurs chinois ont d'ores et déjà été recrutés. Beihang a prévu d'en financer 25. « Aujourd'hui, deux enseignants français font le déplacement pour un cours de quinze jours, explique Émile Esposito. À terme, nous aimerions qu'il soit assuré par un enseignant chinois et un enseignant français. »

Jean Dorey en est convaincu : « Il faut encore quatre ou cinq ans pour stabiliser l'école, le temps que les premiers docteurs de Centrale Pékin reviennent y enseigner. » Mais qu'importe, l'objectif est à plus long terme : « Centrale Pékin doit devenir un vecteur d'influence de la France en Chine. Nous espérons que nos diplômés feront de grandes carrières, ministres, diplomates ou grands patrons, et n'oublieront pas la France... » Rendez-vous dans vingt ou trente ans pour tirer le bilan.


Un projet soutenu par les entreprises du CAC 40

Si les subventions du gouvernement français ont permis de faire vivre Centrale Pékin, ce sont maintenant les entreprises qui prennent le relais. Le projet est soutenu à parité par les Français et les Chinois. Depuis sept ans, la partie française a dépensé 11 millions d'euros. « Au global, 30 % du budget proviennent de l'État, 30 % des industriels, 30 % des écoles centrales et 10 % de la fondation Bru, avec une baisse des fonds publics et une augmentation des fonds privés au fil des ans », détaille Yves Bonnet. Le don d'un million d'euros de la fondation Bru en 2004 a permis de lancer l'école.

Depuis, onze entreprises se sont investies : Safran, Total, EDF, Schlumberger, PSA, Alstom, la Société générale, Orange, Ernst and Young, Arcelor-Mittal et EADS. Elles versent chacune 50.000 € par an. Leur intérêt ? Pouvoir recruter des cadres biculturels. Jacques de Boisséson, représentant général de Total en Chine, ne dit pas autre chose : « Nous avons en Chine des activités de grande ampleur que nous souhaitons encore développer. Nous avons besoin de Chinois formés aux meilleurs standards de l'éducation occidentale. Centrale nous l'offre. C'est une garantie, un label. » Kening Liu, représentant de Safran en Chine, va plus loin : « La Chine a des échanges économiques très forts avec les États-Unis. Si l'on ne fait rien, on laisse le marché aux Américains. Or, former des Chinois à la culture française, c'est s'assurer des parts de marché. » L'école espère ne pas s'arrêter là et convaincre de nouveaux partenaires industriels dans les mois et les années à venir. « Cinq de plus, ce serait parfait ! » assure Jean Dorey.

Une organisation à têtes multiples

« Opération de prestige » pour l'université de Beihang, « vecteur d'influence » pour les écoles centrales, chaque partie voit son intérêt dans Centrale Pékin et chacune collabore à parité. L'université de Beihang fournit les locaux au sein de son campus, sélectionne les étudiants et finance les nouveaux profs. Les écoles centrales, avec Centrale Paris comme maître d'œuvre, apportent la pédagogie clés en main. Le président de l'université de Beihang, Huai Jinpang, préside également le conseil d'administration de Centrale Pékin, le directeur de Centrale Paris, Hervé Biausser, assure la vice-présidence.

Ancien vice-président de la SNECMA, Yves Bonnet a pris le pilotage du programme dès l'origine. À Pékin, la direction est bicéphale : Jean Dorey pour la partie française et Xiong Rang pour la partie chinoise. À Paris, une équipe autour d'Émile Esposito, ancien directeur des études de Centrale Paris, définit la pédagogie du programme. Jean Dorey justifie cette organisation : « On ne pouvait pas transporter toutes les compétences. De plus, on avait besoin d'être en contact avec les ministères et les partenaires chinois d'un côté et les institutions et industriels français de l'autre. Cette organisation nous le permet. » Les profils des différents protagonistes n'ont pas été choisis au hasard. Plutôt en fin de carrière, ils font profiter l'école de leur expérience et de leur entregent. Restera, une fois la première promotion diplômée fin 2011, à transmettre le flambeau.


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