Classements des universités : oublier Shanghai… ou le dépasser ?


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Le site web de Jiao-Tong University
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À quelques semaines du lancement de la phase de test du classement européen des universités auprès de 150 établissements, le Sénat a remis le classement de Shanghai en débat. Intitulé « Oublier Shanghai », son colloque organisé le 6 mai 2010 a tenté de faire le point sur les enjeux et les perspectives des classements internationaux dans l’enseignement supérieur.

Le colloque organisé par le Sénat sur le thème des classements internationaux, et intitulé « Oublier Shanghai » a prouvé, si besoin était… que cette formule, volontairement provocatrice, restait encore de l’ordre de l’incantation. Comme l’ont rappelé plusieurs intervenants, la question est plutôt de savoir comment dépasser le modèle chinois, tour à tour considéré comme un repoussoir ou un aiguillon.

Un phénomène qui s’installe dans le paysage

Pour bon nombre d’observateurs, il n’est plus possible d’envisager un monde sans classements. « Ils sont là pour rester » assure Ghislaine Filliatreau, directrice de l’OST (Observatoire des sciences et techniques) . Ces derniers répondraient à un besoin d’information et de transparence du public et les étudiants s’y référeraient de plus en plus.

À cet égard, l’intervention très critique envers le classement de Shanghai de Sylvie Cresson, représentante de Personnel association, qui regroupe les DRH d’une soixantaine de sociétés internationales, avait le mérite de la clarté. Selon elle, le verdict est négatif, et sans appel. Affirmer l’inutilité pour une entreprise d’un classement à l’orientation recherche, n’était pas tant une révélation en soi (quoique les employeurs soient rarement sollicités sur ce sujet). Mais les arguments étayant cet avis nous éclairent sur les limites (les impasses ?) de toute évaluation. Pour résumer les propos de cette intervenante, les effets de réputation mis en valeur par le classement chinois ne disent rien sur la qualité intrinsèque d’un jeune diplômé ou sur sa formation pédagogique. « Embaucher un collaborateur diplômé d’une université bien classée n’est pas un gage de valeur ajoutée pour la personne en question », a par exemple jugé Sylvie Cresson.

Des classements prescripteurs

Devant le développement des classements, on peut d’autant plus difficilement se voiler la face qu’ « ils sont hélas devenus prescripteurs, avec des conséquences culturelles, économiques et sociales », a poursuivi Jean-Marc Monteil, chargé de mission auprès du Premier ministre. Jamil Salmi, coordonnateur enseignement supérieur à la Banque mondiale, a de son côté développé les effets pervers des classements. Du côté des établissements d’enseignement supérieur, le danger est de vouloir s’y conformer, par exemple en sélectionnant leurs élèves, quitte à remettre en cause l’égal accès aux études supérieures. Du côté des gouvernements, a poursuivi Jamil Salmi, différents types de réactions sont possibles : créer son propre classement national – comme en Russie ou au Pakistan -, promouvoir la fusion des établissements pour gagner quelques places ou encore cibler les investissements publics vers quelques institutions. À propos de cette dernière tendance, le représentant de la Banque mondiale a pris en exemple les récentes initiatives visant à promouvoir l’excellence, en Australie, Allemagne, Espagne ou en France (à travers l’opération Campus). À cet égard, la crainte des universités de se voir attribuer des ressources publiques en fonction de leurs performances dans les rankings a été évoquée à plusieurs reprises.

Constituer une alternative et s’impliquer dans la recherche

Pour ses partisans, le projet de classement européen présenté, dans la seconde partie du colloque serait une réponse à l’échelle du continent (voir encadré). « Il intervient dans un contexte de modernisation des quelque 4.000 universités européennes », a défendu Robin Van Ijperen, chargé de mission à la Commission européenne. « Compte tenu de la concurrence internationale, les établissements doivent se concentrer sur leurs points forts. Le projet de classement multidimensionnel, U-Multirank doit donc servir au management stratégique des universités pour se comparer et améliorer leurs performances. »

Comparer les performances des systèmes

Autre alternative proposée par Jamil Salmi : un système de benchmarking qui évaluerait un système éducatif dans son ensemble et non les seuls établissements. « Si l’on considère le critère de la mobilité sociale et de la réduction des inégalités, les États-Unis ou le Royaume Uni, qui apparaissent en tête des classements, ont de moindres performances que la Finlande, la Suède ou le Danemark. Avoir des universités bien classées dans les rankings ne signifie pas que le pays a pour autant de bonnes performances économiques et sociales. » Ce modèle en cours de développement, qui permettrait de comparer des systèmes nationaux entre eux repose sur plusieurs variables : niveau de formation, équité, recherche, transfert de technologies…, dont certaines sont « très difficiles à mesurer. »
Si l’Europe veut faire entendre sa voix et ses valeurs, dans ce qui se présente comme « un outil de domination culturelle », selon les termes de Patrick Hetzel, directeur de la DGESIP (Direction générale de l’enseignement supérieur et de l’insertion professionnelle), il importe de développer nos propres outils scientifiques pour construire ces classements, ont insisté les représentants du Sénat et du Premier ministre.

« Ce débat ne concerne pas que les journalistes et les politiques : les classements doivent devenir un objet de recherche », a ainsi conclu Joël Bourdin, président de la Délégation sénatoriale à la prospective. Quelques minutes plus tôt, Ghislaine Filliatreau de l’OST (qui participe à l’appel à projet européen), avait lancé un appel à tous les acteurs français intéressés par la question à se réunir pour travailler ensemble. À cet effet, un atelier est annoncé pour la fin de l’année 2010.
 

L’anti-Shanghai de l’Union européenne

Offrir un système plus perfectionné que celui de Shanghai, à destination de différents publics et pouvant être paramétré en fonction des usagers, tel est l’objet du projet U-Multirank , financé par la Commission européenne. Le consortium Cherpa (1) retenu par la Commission doit rendre sa copie sur la phase test d’ici à un an. Les questionnaires doivent être envoyés aux établissements avant l’été 2010. Pour cette phase test, qui doit porter sur 150 établissements dans le monde, deux filières ont été retenues, les sciences de gestion et de l’ingénieur. Un premier rapport est attendu pour le mois de mai 2011.
Cet outil multidimensionnel ne débouchera pas sur un classement au sens premier du terme a prévenu le chargé de mission de la Commission. Sur le modèle du CHE allemand, chaque critère est en effet affecté dans une catégorie : vert, orange, ou rouge. Cet outil permet aussi de rentrer dans le détail d’une discipline et ne se limite pas à une approche globale de l’établissement. « Nous finalisons le travail sur les critères » indique Ghislaine Filliatreau de l’OST. « L’un des principaux défis porte sur la comparabilité des données d’un pays à l’autre, qui suppose un travail de traduction. Pour pouvoir massifier les données au plan international, il faut s’assurer de la qualité des données recueillies au préalable. »

(1) Le Cherpa regroupe, outre l’OST, le Centre for Higher Education Development (CHE, Allemagne), le Center for Higher Education Policy Studies (CHEPS, université de Twente Pays-Bas), le Centre for Science and Technology Studies (CWTS, université de Leiden, Pays-Bas), et le Research Division INCENTIM (université catholique de Louvain, Belgique). L’European Federation of National Engineering Associations (EFNEA) et l’European Foundation for Management Development (EFMD) sont également associées.


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