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Les écoles d’ingénieurs en quête d'une plus grande féminisation

Eva Mignot
Publié le
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Les élèves ingénieurs de l'Epita ©Epita
Les secteurs de l’informatique, ici à Epita, ou de la mécanique, attirent généralement moins les candidates que ceux de la chimie et des sciences du vivant. // ©  EPITA
Les femmes représentent moins d’un tiers des effectifs des écoles d’ingénieurs. Pourtant, les établissements cherchent à les attirer en menant des actions de sensibilisation et de promotion de leurs diplômées.

C’est un sujet récurrent dans les écoles d’ingénieurs : les femmes y sont largement sous-représentées. Selon la CDEFI (Conférence des directeurs des écoles françaises d’ingénieurs), elles représentent 28 % des effectifs, alors que leur proportion s’élève à 47 % dans les classes de terminale S. Bien que leur part parmi les étudiants ingénieurs ait augmenté de 41 % en vingt-cinq ans, la tendance est désormais à la stagnation.

Cette disproportion est d’autant plus problématique que les professionnels demandent aux écoles de former davantage de femmes ingénieures. "Les entreprises font de plus en plus d’efforts pour les recruter afin de rééquilibrer leurs effectifs", souligne Frédéric Fotiadu, directeur général de l’École centrale de Marseille.

"Les ingénieurs conçoivent des objets de la vie courante qui seront également utilisés par les femmes. Il est donc essentiel de les inclure dans le processus de fabrication. Elles apportent un éclairage complémentaire à celui de leurs collègues masculins", ajoute Yves Poilane, directeur de Télécom ParisTech.

Pour attirer davantage les femmes et répondre à la demande des entreprises, les écoles tentent de mener des actions de sensibilisation et de promotion en direction des lycéennes. Problème : leur principal vivier de recrutement, les classes prépas scientifiques, ne montre pas le bon exemple en matière de parité, si l'on exclut les filières BCPST.

C’est à la fin du lycée que les jeunes filles font leur choix. Il est donc souvent trop tard pour les convaincre de rejoindre leurs rangs. La famille, les amis, l’environnement influencent inconsciemment les goûts et affinités des jeunes femmes, et certaines disciplines ou secteurs les font fuir.

Sensibiliser dès le collège

Les établissements ont donc choisi de lutter contre les stéréotypes en allant à la rencontre des jeunes femmes dans les collèges et les lycées pour présenter les métiers de l’ingénierie. "L’essentiel de nos actions a lieu bien en amont de l’entrée dans notre école. Nous sensibilisons des publics de jeunes issus de l’éducation prioritaire aux questions d’égalité hommes/femmes, à travers, notamment, le prisme du métier d’ingénieur", détaille Frédéric Fotiadu. En mettant en valeur des figures féminines, les écoles veulent offrir aux élèves du secondaire des exemples inspirants.

De son côté, la CDEFI a fait de la féminisation un des ses enjeux majeurs. Depuis 2011, elle organise une opération de promotion de la femme intitulée "Ingénieuse". L’appel à projets et à candidatures pour 2019 se termine ce 8 mars.

La CDEFI décernera des prix pour récompenser plusieurs initiatives sur cette thématique : le projet le plus original, l’enseignement de l’égalité femmes/hommes, ou encore la femme ingénieure qui, à travers son parcours et ses actions, deviendra l’ambassadrice de sa profession auprès de collégiennes…

Diversifier les parcours et les profils

Si elles comptent, en moyenne, un tiers de femmes dans leurs effectifs, de grandes disparités existent entre les écoles. Quand l’EBI accueille plus de 80 % d’étudiantes, l’Isat en compte 5 % seulement.

Ces différences s'expliquent aussi par les disciplines enseignées dans chaque école. La chimie et les sciences du vivant, tels que le biomédical, l’agro-alimentaire et l’agronomie, attirent généralement davantage les femmes que les secteurs de l’informatique ou de la mécanique.

Par ailleurs, les femmes privilégient généralement des parcours plus multidisciplinaires. "Une étude a montré qu’une fille était considérée comme bonne élève lorsqu’elle était excellente dans au moins quatre matières, tandis que les garçons l’étaient s’ils atteignaient un haut niveau dans seulement deux disciplines scientifiques", signale Florence Dufour, directrice générale de l'EBI.

Conséquence : les filles développent des stratégies de travail acharné pour avoir le privilège d’être dans la catégorie des bons potentiels, mais elles ont une longueur d'avance dans d’autres disciplines que les mathématiques, la physique ou la SVT. En diversifiant les parcours et en permettant l’accès à des disciplines plus diversifiées, les écoles parviennent donc à attirer davantage de femmes.

Autre stratégie : recruter des étudiants issus d'autres disciplines. L’ESEO recrute, par exemple, des élèves en médecine recalés aux examens. "Cette population féminise généralement de façon considérable les effectifs des écoles d’ingénieurs", constate Olivier Paillet, directeur général de l'établissement.

Redonner aux femmes leur place dans l’établissement

Une fois intégrées, les étudiantes doivent pouvoir se sentir à l'aise dans l'école. "À Télécom ParisTech, elles représentent 23 % des effectifs et risquent de se sentir marginalisées. Nous avons donc mis en place une cellule d’écoute pour prévenir les situations qui pourraient être inconfortables pour elles", déclare Yves Poilane.

Les écoles multiplient les initiatives de ce genre pour permettre aux femmes d'évoluer sereinement dans un environnement masculin. L’ESIGELEC a même inauguré en janvier 2019 un "Girls’Lounge", un espace dédiée aux étudiantes (où les hommes sont néanmoins autorisés) où elles peuvent penser, créer et réaliser des projets.

"Nous pensons qu’en augmentant les espaces où elles peuvent avoir pleinement confiance en elles, les étudiantes vont se sentir bien chez nous", estime Étienne Craye, président de la commission Formation et société de la CDEFI. Une démarche qui se révèle payante car, lorsque des femmes se sentent bien, elles en parlent autour d'elles et promeuvent leurs écoles auprès de leurs amies, petites sœurs ou cousines.

En augmentant les espaces où elles peuvent avoir pleinement confiance en elles, les étudiantes vont se sentir bien chez nous.
(E. Craye)

Au-delà des cours, les écoles cherchent à redonner toute leur place aux femmes à l’extérieur. "Nous avons observé une sous-représentation de la gent féminine parmi les responsables associatifs élus. Un problème que nous avons signalé aux associations de l’école en leur demandant de veiller à ce que les listes soient mixtes ou, qu’a minima, elles respectent les ratios hommes/femmes de l’établissement, soit environ 30 % de femmes", indique Frédéric Fotiadu, qui se dit très attentif à ce que les femmes occupent des postes à responsabilités.

Un quota de femmes dans les écoles d’ingénieurs ?

Instaurer des quotas de femmes et une discrimination positive à l’entrée des écoles d’ingénieurs serait-il la seule manière de changer la tendance ? La question s’avère d’autant plus légitime que, depuis cette année, dans le cadre de la procédure Parcoursup, le gouvernement a imposé un pourcentage minimal de bacheliers bénéficiaires de la bourse nationale de lycée, dans les formations publiques sélectives et non sélectives en tension.

Si des quotas de boursiers sont mis en place pour favoriser la mixité sociale dans l’enseignement supérieur, il ne serait pas absurde d’envisager une mesure similaire afin d'améliorer la parité dans les établissements, et notamment dans les écoles d’ingénieurs, où le déséquilibre est notable.

Ce n’est pourtant pas la position des acteurs du secteur, qui ne sont pas prêts à abaisser leur niveau d’exigence à l’entrée des concours pour davantage de mixité. "Le problème n’est pas au niveau de la sélection – les femmes réussissent d’ailleurs en moyenne mieux que les hommes –, mais bien au niveau des candidatures. Les femmes se présentent moins aux concours, constate Étienne Craye. Nous pensons plutôt qu’il faut changer les mentalités à travers des actions initiées à notre échelle."

Une discrimination positive pourrait d’ailleurs envoyer un signal négatif aux femmes : elles ne seraient pas recrutées dans les écoles d’ingénieurs pour leurs compétences et leurs résultats, mais pour respecter un quota. Les réduire à un pourcentage s’avérerait dévalorisant.

Inversion des tendances

À l'inverse, à l’EBI où la majorité des étudiants sont des femmes, Florence Dufour s’est posée un temps la question de la mise en place de quotas de garçons pour les attirer au sein de l’école. "Lorsque j'ai expliqué mon idée à la DRH de L’Oréal Industrie, elle m’a tout de suite dissuadée en m'expliquant que cela desservirait les filles. Et elle avait raison ! C'est bien mieux d'être identifiée comme l'école d'ingénieurs qui fait réussir les femmes", raconte-t-elle.

Mais Florence Dufour n'est pas dupe : il faut souvent plusieurs générations pour les inverser. "À mon époque, il y avait seulement 15 % de filles dans les formations vétérinaires. Depuis, les ratios se sont inversés. Ce sont pourtant les mêmes métiers, mais les représentations des jeunes changent." L'avenir dira si les écoles d'ingénieurs prendront le même chemin.


Eva Mignot | Publié le

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Bernard VITOUX.

Rares, il est vrai, sont les écoles d'ingénieurs qui accueillent en proportion importante les jeunes femmes parmi leurs élèves. Et plus rares encore sont celles qui y parviennent avec pratiquement autant de jeunes filles que de jeunes hommes dans leurs rangs. En Lorraine, on cultive ce don dans trois écoles, l'ENSG, l'ENSGSI et celle que je dirige, l'ENSIC, tandis que deux autres sont en voie de les rejoindre, l'ENSTIB et l'EEIGM. Constat commun à propos de cette parité presque exacte : c'est une véritable bénédiction d'en être détenteur, car elle est source de plus-value "émergente" incomparable en matière de dynamique et d'empathie collectives. Comme l'article le mentionne au passage, tout semble vraiment se jouer dès les premières années, en maternelle, à l'école primaire, au collège. Les jeunes filles qui, malgré cela, s'approprient en nombre significatif une destinée d'ingénieur dans certaines disciplines, le font parce qu'elles acquièrent la conviction "qu'elles le valent bien" et qu'elles vont donner le meilleur d'elles-mêmes ainsi. Que faire pour déployer cette résolution aux autres domaines de l'ingénierie ? En laissant sur le bord de la route tous les conformismes et stéréotypes qui encombrent encore les états d'esprit dans l'enseignement primaire et secondaire. Sachant qu'il ne s'agit pas ici de stigmatiser les enseignants et les prescripteurs qui en font partie, ni de rêver que des interventions ponctuelles des écoles d'ingénieurs auprès des jeunes publics vont miraculeusement et durablement transformer le paysage. Non, sans doute faut-il simplement dire que l'ensemble des articulations traditionnelles qui prévalent en France entre éducation, orientation, professionnalisation et carrière, sont en général peu efficaces, voire inadaptées, pour révéler aux jeunes filles l'ampleur du potentiel qu'elles détiennent sur l'intégralité du spectre scientifique. Notamment quand l'environnement familial ou personnel n'est pas en mesure d'élargir le champ des possibles traditionnellement réservé à une jeune femme ! En conclusion, ne contournons pas le caractère fondamentalement structurel de la problématique en question dans notre système éducatif, dont la dialectique, l'organisation et l'état d'esprit ont vocation à être profondément réajustés pour répondre à de tels enjeux. Bernard Vitoux, directeur de l'ENSIC à Nancy