Comment les grandes écoles sensibilisent leurs profs au e-learning ?

Fabienne Guimont
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Derrière des façades high tech, les grandes écoles de commerce et d’ingénieurs peinent à faire entrer massivement leurs enseignants dans l’ère du e-learning. Celles qui ont mis en place des services dédiés doivent encore les convaincre des atouts de ce mode d’apprentissage. Voici le troisième volet de notre série sur le e-learning dans les grandes écoles.

« Les craintes exprimées il y a dix ans de voir disparaître les profs avec le e-learning sont derrière nous. Que ce soit en ligne ou en face-à-face, il faudra toujours des profs. Mais on confond encore souvent e-learning et auto-apprentissage. Le contenu du cours ne représente que 10% de l’apprentissage. Donc que ce soit en salle de classe ou en ligne, le prof reste là pour faire apprendre ». Des propos rassurants car Marc Humbert, responsable du département e-learning de Grenoble Ecole de management, sait qu’il doit encore convaincre, même dans une école acquise à la cause des nouvelles technologies depuis longtemps.

Le terrain a dû parfois être déminé avant d’avancer. « La formation des enseignants ne s’est pas faite sans heurts. Il a fallu six ans pour imposer la plateforme de e-learning maison. Dans notre école privée, il y a eu une institutionnalisation de l’outil », indique Valéry Frémaux pour l’EISTI. Pas le choix non plus laissé aux enseignants à Supinfo qui a fait passer à la rentrée ses cinq années d’études en « blended learning ».

Une culture e-learning propre à l’histoire de chaque école

A l’ESCEM, deux ou trois ans d’expérimentations ont précédé la création de l’@strolab en 2006, qui dénomme joliment le département communication numérique de l’école en l’associant aux premiers explorateurs. « La plateforme de e-learning faisait peur à tout le monde car on disait qu’une heure de e-learning demandait 60 heures de préparation et que c’était très cher ! », résume Jérôme Simon, responsable de la communication numérique de l’école.

Des sessions de sensibilisation des enseignants et des responsables de programmes aux vertus des ressources numériques ont commencé. « On présente des cours ciblés et on montre comment les faire, on met à disposition des cours pré-formatés très simples, des outils pour organiser le suivi des mémoires. On montre comment le e-learning permet d’ajouter du temps pendant le cours », explique Christian Maupetit, responsable du comité de réflexion Magelan sur la FOAD de l’école et lui même enseignant de finance anglo-saxonne.

Un argument phare repris dans la plupart des écoles comme un leitmotiv, à l’instar de l’EDHEC. « Je dis aux enseignants : plus j’ai une démarche e-learning, plus j’ai de temps en cours », répète Bernard Curzi, le responsable e-learning. D’après ses estimations et sans avoir mené une politique incitative, la totalité des enseignants est dans une « logique e-learning » et un petit quart produit des vidéos, quiz… Un « mouvement naturel » qui s’inscrit dans le paysage de l’école depuis près de 20 ans ! « En 1991, à la création du campus de Nice, on devait échanger des cours entre les deux sites [Lille et Nice], avec des objectifs, des examens et des TD communs. La première politique e-learning date de 1993. On avait donc cette culture de l’information assez poussée », se félicite-t-il.

Les enseignants et leurs contraintes

Pourtant tout ne s’est pas non plus déroulé sans peine. Il a fallu composer avec le frein technologique, comme ailleurs. « Il fallait que ce soit très facile pour les profs. Si on va au-delà du presse-bouton, le prof ne le fera pas. On a aussi commis des erreurs au début en mettant des pdf de 200 pages. Le e-learning marche avec des PowerPoint scénarisés, des vidéos, des quiz…On joue gagnant si on facilite l’apprentissage. Aujourd’hui, 400 000 pages sont consultées chaque mois sur la plateforme ».  
 
L’obstacle technologique n’est pas le seul frein à lever pour que les enseignants s’approprient les outils du e-learning. L’investissement des profs en matière de pédagogie (avec les nouvelles technologies, TICE) s’est retrouvé en concurrence avec la priorité mise par les écoles sur la recherche et les publications scientifiques. Ou quand les grandes écoles sont confrontées aux mêmes problématiques que les universités avec leurs enseignants-chercheurs…

« L’école a mis la barre très haut pour que notre recherche soit au niveau de celle des universités américaines et les profs n’avaient plus forcément de temps à consacrer au e-learning », témoigne Marc Humbert à Grenoble école de management. Sans compter les problèmes de droits d’auteur ou de propriété intellectuelle sur les ressources numériques produites (cf. encadré) ou la rémunération du temps passé en accompagnement des étudiants derrière leur ordinateur… Du fait de ces contraintes, et contrairement aux idées reçues, ce sont souvent des enseignants plus anciens ou férus de pédagogie qui se sont le plus impliqués dans la production de ressources numériques.

Des ressources qui du coup sont souvent le fruit du cas par cas. Et la réutilisation de contenus produits par d’autres n’est pas entrée dans la culture des profs. Les écoles en ont fait l’expérience notamment avec les « packages » de formation intégrés à certaines plateformes. « Il serait bien que les professeurs s’approprient des méthodes et des contenus d’autres professeurs. Notre objectif est de pouvoir développer des applications développées par un professeur et transférables », espère Christian Maupetit. Une manière de rentabiliser les investissements aussi. A l’ESCEM, sur les 70 enseignants, une trentaine a « touché » au e-learning et une dizaine sont vraiment impliqués sur des programmes.

Quid des usages ?

Alors que certaines écoles misent sur une généralisation du e-learning comme à Supinfo, d’autres se recentrent sur des ambitions plus ciblées. « Nous avons ciblé l’utilisation du e-learning sur des programmes spécifiques. La quasi-totalité des écoles font cette mutation », croit savoir Christian Maupetit.

Les pionnières, comme Grenoble Ecole de management, constatent aussi que l’utilisation qualitative des outils est encore limitée. « Entre un tiers et un quart seulement des profs utilisent notre plateforme Moodle pour ses fonctionnalités comme les forums asynchrones, les chats, le travail collaboratif (ateliers, wikis, blogs…). Les trois quarts ne l’utilisent que pour déposer du travail en ligne ou remettre des devoirs et utiliser le logiciel anti-plagiat…», constate Marc Humbert.

Son département e-learning s’est d’ailleurs adjoint une nouvelle mission « innovations pédagogiques ». Car derrière les plateformes et ses sirènes technologiques, la pédagogie s’efface parfois. « On ne réfléchit pas assez aux usages. La France est à des milliers de kilomètres de ce qui se passe en Belgique, en Suisse ou au Québec. Si globalement les écoles d’ingénieurs poussent à l’équipement technologique, elles ont le nez dans le guidon pour penser aux applications pédagogiques alors que la pédagogie par projet, par problème est passionnante », regrette très franchement Mathieu Vermeulen à l’Ecole des mines de Douai.

Des habitudes qui pourraient changer sous la pression des étudiants : alors qu’un jeune de 17-18 ans ne consacre « que » 700 heures à ses études, il passe 1200 heures devant un écran. Le e-learning, dernier moyen pour capter leur attention plus longtemps ?

En savoir plus

Retrouvez les deux premiers volets de notre série sur le e-learning :

Plateformes de e-learning : les stratégies des écoles de commerce et d'ingénieurs

E-learning des grandes écoles : à la recherche du bon dosage

E-learning et droit d’auteurs

Yann Bergheaud, directeur de la cellule e-learning de Lyon 3, expose dans un billet du 15 novembre 2009 sur son blog Educpros le statut juridique des ressources en e-learning et la propriété des droits d’auteurs afférents selon les différents statuts des enseignants. Le billet s’intitule Le statut juridique des ressources en Elearning et le statut des enseignants


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