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Concours : les écoles d’ingénieurs pratiquent-elles une politique malthusienne ?

Guillaume Lecompte Boinet
Publié le
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Les concours d'entrée devront-ils subir un lifting pour s'adapter à la réforme du baccalauréat ?
L'attrait des lycéens pour les écoles d'ingénieurs ne se dément pas depuis trois ans. // ©  Jessica Gourdon
Malgré un afflux d’inscriptions aux concours à l’entrée dans les écoles d’ingénieurs, ces dernières n’ouvrent pas grand les vannes. Le nombre de places offertes n’a que très peu augmenté ces trois dernières années, témoin d’une volonté d’être toujours très sélectives. Revue de détail.

La rédaction d'Educpros a comparé les premières données 2019 connues sur le nombre d’inscrits aux concours d’entrée en écoles d’ingénieurs et le nombre de places offertes par rapport aux données de 2018 et de 2017 (voir infographie), et le constat est clair : l’intérêt que portent les lycéens à ces formations ne se dément pas depuis trois ans.

Exemple, le nombre de candidats inscrits au concours Puissance Alpha – qui regroupe 16 écoles – a bondi de 8,5 % cette année, avec plus de 10.300 lycéens. Et ce, après avoir été 20 % de plus à s’inscrire en 2018. Geipi-Polytech (qui rassemble 34 écoles) se vante d'avoir enregistré plus de 21.000 inscrits sur le site Parcoursup cette année, contre un peu plus de 20.000 l’an dernier. De son côté, le concours Insa (Institut national des sciences appliquées) a connu une croissance plus modeste en 2019 (2,8 %), après une année 2018 exceptionnelle avec un bond de 20,6 % des inscrits. Quant au concours Avenir, il a attiré 11,2 % de candidats supplémentaires en 2019, désireux d'intégrer l’une des huit écoles d’ingénieurs qu’il rassemble.

Peu de places nouvelles

Problème : ce n’est pas parce que les lycéens se pressent aux portes des écoles d’ingénieurs que ces dernières les ouvrent en grand. La sélectivité des concours reste élevée. Le nombre de places offertes dans les Insa ou les INP est ainsi en léger retrait sur les trois dernières années. Conséquence, en 2019, seuls 12 % des candidats au concours Insa auront une chance d’avoir une place (alors que le ratio était de 15 % en 2017), tandis que le rapport places offertes/nombre de candidats est en légère diminution au CC INP. "On se doit d’être plus sélectif", argumente Claude Maranges, directeur pédagogique du groupe Insa.

Employabilité

"Les écoles veulent intégrer des élèves ingénieurs qui seront sûrs de trouver un emploi, lance Alexandre Recchia, directeur général du concours Avenir. Ce concours, qui regroupe des écoles comme l’ESIGELEC, l’ESTACA ou l’EIGSI La Rochelle, a vu son ratio places offertes/inscriptions passer de 21% en 2017 à 18% en 2019. Une tendance confirmée par les statistiques du Service de concours des écoles d’ingénieurs (SCEI), disponibles pour la période 2016–2018 : les inscriptions progressent de 5 % sur trois ans alors que les places offertes enregistrent un petit +1 %. Ces chiffres englobent des concours majoritairement post-prépas comme celui de Centrale-Supélec, de Polytechnique ou Mines-Ponts.

Une tendance qui va néanmoins à l'encontre des besoins sur le marché du travail. L’industrie réclame ainsi toujours plus d’ingénieurs, notamment dans le secteur du numérique, afin d’opérer sa transformation digitale. La filière aéronautique, qui présentait son bilan 2018 le 18 avril dernier, indique notamment que le nombre de recrutements en 2019 atteindra 15.000 jeunes, soit le même niveau qu’en 2018.

Les écoles veulent intégrer des élèves ingénieurs qui seront sûrs de trouver un emploi.
(A. Recchia)

Une forte proportion de ces postes (plus de 40 %) concerne les ingénieurs et cadres. Rien d’étonnant si les élèves de terminale (surtout les garçons) plébiscitent les carrières d’ingénieurs. Ils savent que le taux d’insertion professionnelle d’un jeune diplômé est souvent supérieur à 80–85 % quelques mois après la diplomation, avec des salaires annuels dépassant 30 à 35 K€ au premier emploi.

Créer des places supplémentaires n’est toutefois pas neutre pour les écoles, qu’elles soient publiques ou privées. Selon la Conférence des directeurs des écoles françaises d’ingénieurs (CDEFI), le coût annuel d’un élève ingénieur (sous statut étudiant) en école publique est d’environ 19.000 €. Dans le cas d'écoles publiques, comme celles du concours Geipi-Polytech, le nombre de places offertes dépend notamment des subventions publiques. "Or, elles ne sont pas en hausse", constate Fabrice Guérin, directeur de l'ISTIA Polytech Angers et président du concours Geipi-Polytech.

Puissance Alpha, l’exception qui confirme la règle

Rare parmi les concours à être à contrecourant de ce mouvement, Puissance Alpha a décidé d’ouvrir quasiment 1.000 places de plus en 2019, portant son ratio à un niveau record de 40 %. "Le niveau des élèves augmentent, avec près de 75 % des intégrés ayant une mention au bac, certaines écoles dépassant les 80 %, explique Astrid Woitellier, déléguée générale du concours Puissance Alpha. Par ailleurs, la demande du marché du travail en ingénieurs est très forte."

Dans la foulée, les écoles partenaires (EFREI Paris, ESIEE, ESEO, ISEN…) ont adapté leur offre de formations, en intégrant de nouveaux programmes ou spécialités. De même, d'anciens programmes, qui recrutaient en dehors de Puissance Alpha, ont rejoint le concours.


Guillaume Lecompte Boinet | Publié le

Vos commentaires (3)

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Aim9X.

Excellent commentaire.

Frida.

Avec la disparition des filières de Bac organisée par le frère Blanquer, je me demande comment ces écoles vont pouvoir recruter au niveau Bac.

Djip.

La réduction relative (pour une cohorte de bacheliers) du nombre de places en écoles d’ingénieurs n’est pas une volonté de ces établissements, mais une conséquence directe d’une politique de l’enseignement supérieur visant exclusivement la réduction de la dépense par étudiant. Point. On a certes un discours ressassant la nécessité de rayonner à l’international, de mener une recherche d’excellence, d’élever le taux de diplomation de la population, d’offrir de vraies formations professionnalisantes (plus coûteuses que des formations universitaires générales), tout en ayant une action publique dont la pingrerie rend tout simplement impossible l’atteinte des objectifs affichés. Cette contradiction n’est pas récente ; elle instille ses effets délétères depuis les années 2000, avec des conséquences maintenant plus visibles. Comparaison n’est pas raison, mais je suis frappé par le parallèle entre la désindustrialisation de notre pays et son décrochage en matière d’enseignement supérieur et de recherche, y compris technologique. Je suis également frappé par les réactions de l’élite politico-administrative face à ces phénomènes. On y trouve un mélange d’aveuglement, de déni, de passivité, et si réponses il y a, elle sont uniquement réglementaires, bureaucratiques... et toujours sous-dotées !