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Cacophonie autour de la création de la 8e école d'audioprothèse à Évreux

Éléonore de Vaumas
Publié le
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Cacophonie autour de la création de la 8e école d'audioprothèse à Évreux
L'hôpital privé La Musse à Évreux accueille la huitième école de formation des audioprothésistes. // ©  La Renaissance sanitaire
Après plus de deux ans de démarches, l'Institut de formation d'audioprothèse voit enfin le jour à Évreux. Mais la huitième école de la spécialité connaît des débuts difficiles… Educpros fait le point.

La naissance avait été annoncée en 2017. La gestation aura finalement duré deux ans supplémentaires. Et, à peine née, la huitième école de formation des audioprothésistes cristallise déjà des tensions internes. L’intention était pourtant louable : accroître le nombre de professionnels formés pour couvrir l’ensemble des besoins de la population. Jusqu’à présent, quelque 200 étudiants sortaient diplômés des sept écoles (Cahors, Bordeaux, Fougères, Paris, Nancy, Lyon, Montpellier) chaque année.

Un chiffre jugé suffisant par le CNA (Collège national des audioprothésistes), opposé à un accroissement trop important du nombre de professionnels en France, quand les acteurs locaux et les enseignes d'optique ouvrant des corners d'audioprothèse réclament toujours plus de spécialistes de l'audition pour faire face aux besoins de la population. L’augmentation significative (22 %) du numerus clausus en 2017 a donc fait l’effet d’une bombe dans le Landerneau audioprothésiste.

À lire : Audioprothésiste : le concours revisité dès 2020

À l'époque, le CNA (Collège national des audioprothésistes), rejoint par l'Unsaf (Syndicat national des audioprothésistes), s’était d’abord étonné des 44 places supplémentaires. "Pourquoi une telle augmentation alors que les écoles existantes peinent déjà à placer leurs étudiants en stage ?", s’interroge à nouveau François Le Her, président du Collège, qui évoque des manigances politiques. Mais le plus étonnant restait l’affectation surprise de 30 places dans une école-fantôme à Rouen… Sans cette information inscrite au BO du 11 avril 2017, la nouvelle de la création de la huitième école de formation d’audioprothésistes serait passée inaperçue. "Nous avons vu débarquer cette école alors que ni le CNA, ni l’Unsaf n’en avaient entendu parler. J’ai cru que c’était une blague", se souvient Joël Ducourneau, co-directeur de l’école de Nancy.

Nous avons vu débarquer cette école alors que ni le CNA, ni l’Unsaf n’en avaient entendu parler. J’ai cru que c’était une blague.
(J. Ducourneau)

Est-ce le recours adressé aux ministères de l’ESRI et de la Santé par le CNA en 2017 ou la constitution du dossier d’accréditation qui a retardé l’ouverture de l’école ? L’affaire aura donc duré deux ans, avant que le décret autorisant l'université de Rouen à délivrer le diplôme d'État d'audioprothésiste ne soit publié. Loin de s’en plaindre, Catherine Palladitcheff, qui porte le projet de longue date, y voit même une aubaine : "C’est très bien. Cela nous a permis de nous organiser pour être fin prêt pour la rentrée 2019", se réjouit la directrice de l'hôpital La Musse à Évreux.

Sur le papier, tout semble effectivement au point. Le dossier d’accréditation, qu’Educpros s’est procuré, mentionne bien la liste des lieux de stage obligatoire, les responsables de formation, le détail des outils pédagogiques mis à disposition des futurs étudiants ou encore l’emplacement de la nouvelle école, qui s’installe dans les mêmes locaux que la formation en ergothérapie et kinésithérapie du site d’Évreux. Mais, passé le vernis, le dossier comporte plusieurs zones d’ombre.

Cherche enseignant désespérément

À seulement cinq mois de la rentrée, et alors que les inscriptions au concours seront closes le 12 mai prochain, seul le nom du directeur de l’enseignement, Frédéric Rouan, un audioprothésiste libéral, est connu. Si l'université de Rouen affirme pouvoir assurer l'enseignement des fondamentaux, qui représente un tiers de la maquette de la première année, quid du reste de l'équipe pédagogique ? "Il y a malheureusement beaucoup de résistance locorégionale à la création de cette école et à la dispensation d’un enseignement, malgré la possibilité d'utiliser des outils modernes de pédagogie (visioconférence, classe inversée) et de mutualiser avec d'autre filières (orthophonie, kinésithérapie)", regrette Jean-Paul Marie, chef du service d'ORL au CHU de Rouen et futur directeur scientifique du nouvel institut de formation d'audioprothèse.

C’est notamment le cas d’Isabelle Amstutz, en charge de l'audiophonologie au CHU de Rouen, qui refuse tout net de faire partie de l’équipe enseignante : "Cela me semble difficile d'absorber cette charge de travail supplémentaire et de me rendre à Évreux régulièrement", explique la spécialiste rouennaise, qui ne cache pas sa réticence face à ce dossier. À Évreux, l’engouement n’est pas non plus au rendez-vous : le chef du service ORL, Yannick Lerosey, a également refusé de prendre part à la formation.

Une situation qui inquiète François Le Her : "Contrairement aux sept autres écoles de formation des audioprothésistes, il semblerait qu’il n’y ait personne du CNA dans l’équipe enseignante de la nouvelle école. Or, donner des cours d’audioprothèses ne s’improvise pas. Il y a un programme d’enseignement officiel à respecter", précise le président du collège de la profession.

Flou autour des lieux de stage hospitaliers

Autre sujet d’inquiétude pour le CNA et l’Unsaf : l’organisation des stages, dont le volume horaire représente 60 % dans la formation. Dans un contexte où les services ORL fondent comme neige au soleil, toutes les écoles doivent faire face à une pénurie de lieux de stage pour leurs étudiants. Isabelle Amstutz a déjà reçu des instructions de la part du Professeur Marie pour augmenter les effectifs. "Notre capacité d’accueil dans de bonnes conditions est de deux étudiants, mais en réalité, nous n’en prenions qu’un à la fois, avec un maximum de 4 stagiaires sur toute l’année. Je ne vois pas comment je pourrais en accueillir plus", avoue le médecin ORL.

La solution serait donc de solliciter d’autres structures dans la région ou ailleurs en France. Or, selon Joël Ducourneau, la liste des maîtres de stage sur laquelle la nouvelle formation compte s’appuyer serait obsolète : "Cette liste est un copier-coller de notre liste de maîtres de stage datant de 2010. Elle contient énormément d’imprécisions puisqu’elle n’a pas été mise à jour, contrairement à la nôtre. C’est du travail bâclé pour moi, et c’est au détriment des futurs étudiants qui risquent de se retrouver sans stage à la fin de la première année", s’offusque-t-il.

Il y a malheureusement beaucoup de résistance locorégionale à la création de cette école et à la dispensation d’un enseignement.
(J.-P. Marie)

Face à ces critiques, Catherine Palladitcheff affiche un optimisme sans nuages : "La question des stages est un point que nous sommes habitués à gérer. Pour moi, c’est un non-sujet." Prévoyant, Jean-Paul Marie a tout de même demandé la possibilité de fractionner les stages hospitaliers, quitte à décaler la rentrée de deuxième année. "De cette façon, nous pourrions accueillir plus d’étudiants sans avoir à augmenter le nombre de services d’accueil", argumente-t-il.

Armistice en vue ?

En choisissant de ne pas impliquer une partie des instances représentatives dans leur démarche de création, l’équipe à l’origine du projet de Rouen s’est mis une bonne partie de la profession à dos. "Même si ce n'est pas de mon fait, j’admets que la demande d’autorisation a été faite sans prévenir, ce qui est une maladresse, reconnaît le chef du service ORL. J’espère que tout le monde se rendra à la raison et que nous pourrons collaborer."

Si le CNA ne semble pas encore prêt à enterrer la hache de guerre, un seul intérêt prime : que les étudiants ne soient pas lésés. Un souhait partagé par le président de la FNEA (Fédération nationale des étudiants en audioprothèse), Tanguy Delmas : "Maintenant que cette école est ouverte, nous devons accueillir les étudiants du mieux que nous pouvons et les aider pour qu’ils reçoivent la meilleure formation possible."


Éléonore de Vaumas | Publié le

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