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Denis Peschanski : "Le projet 13-Novembre mobilise les armes de la recherche"

Aurore Abdoul-Maninroudine
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Apporter des clefs de compréhension aux étudiants, développer l'esprit critique, remplir sa mission sociale... le rôle de l'université, au lendemain des attentats de Paris, est multiple.
Le programme de recherche 13-Novembre vise à comprendre l'articulation entre mémoire individuelle et mémoire collective // ©  Denis Allard / R.E.A
Un an après les attentats du 13 novembre 2015, Denis Peschanski, directeur de recherches au CNRS, fait le point sur le programme de recherche 13-Novembre. Un projet qui implique 1.000 personnes interviewées et 150 personnels de recherche autour des mémoires collective et individuelle.

Denis Peschanski, directeur du programme 13-Novembre

En quoi consiste le programme 13-Novembre ?

Il s’agit d’un programme de recherche transdisciplinaire, sur douze ans, porté par le CNRS, l’Inserm et HéSam, dont l’objectif est de mieux comprendre l’articulation entre mémoire individuelle et mémoire collective.

Pour cela, nous avons souhaité mener des entretiens avec 1.000 personnes, plus ou moins proches du cœur radioactif des attentats du 13 novembre 2015. Cela va du survivant – appartenant au cercle 1 – à quelqu’un ne connaissant personne ayant été touché par les attentats et habitant hors de l'Île-de-France, dans le cercle 4.

Ces témoignages seront ensuite mis en perspective avec des éléments de la mémoire collective, tels que les journaux télévisés, des articles de presse, les textes et images des commémorations… Nous avons aussi l’intention d’interviewer ces 1.000 témoins à trois autres reprises au cours des dix prochaines années (en 2016, 2018, 2021 et 2025).

Cela nécessite l'implication d'environ 150 personnels de recherche. Tout cela pour un budget total estimé à 20 millions d’euros, dont 10 millions versés via le PIA (Programme d’investissement d’avenir).

Par la dimension transdisciplinaire, le nombre de personnes interviewées, l’utilisation de l’audiovisuel et la durée du programme, il s’agit d’un projet hors normes, d’un pari complètement fou.

Quelle est la portée transdisciplinaire de ce projet ?

Le programme se compose de deux volets. Le premier, qui englobe les entretiens, a été élaboré par des historiens, des sociologues et des neuropsychologues. Le deuxième, une étude biomédicale menée par le neuropsychologue de la mémoire humaine, Francis Eustache, également codirecteur du programme, vise à mieux comprendre le syndrome post-traumatique et les marqueurs de la résilience.

C’est le volet "Remember", qui concerne les personnes directement exposées aux attentats (survivants, familles endeuillées, policiers, gendarmes, médecins...) et un groupe témoin, en quelque sorte, pris à Caen. Mais les personnes concernées ont toutes été interviewées aussi dans le cadre de l’étude des "1.000".

Chacun sentait que cela relevait de la mission sociale ou citoyenne du chercheur.

Comment vous est venue l’idée de ce programme ?

Au moment des attentats du 13 novembre, comme tout le monde, j’étais sous le choc. Mais quand, une semaine plus tard, Alain Fuchs [le directeur du CNRS] a lancé un appel à la communauté scientifique, j’étais convaincu que nous nous devions de réagir avec nos armes, celles de la recherche et de la connaissance.

Le déclic est venu d’un programme franco-américain portant sur les "memory studies", que je copilotais depuis 2008. Ce champ d’études part du principe que, pour comprendre pleinement les mécanismes cérébraux de la mémoire, il faut prendre en compte l’impact du champ social, et réciproquement, pour la mémoire collective et ses mécanismes.

Dans ce cadre, j’avais collaboré avec William Hirst, un grand professeur de psychologie. Après les attentats du 11 septembre 2001, il a lancé un programme d'études sur dix ans, en recueillant des questionnaires écrits. Au total, 3.000 questionnaires, dont 800 correspondant à 200 personnes interviewées à quatre reprises, ont été analysés. Avec Francis Eustache, nous étions convaincus qu’il fallait garder cette idée de cohorte, tout en allant plus loin. Cela a été une grande source d’inspiration.

Comment les pouvoirs publics et la communauté universitaire ont-ils accueilli le programme ?

Le programme 13-Novembre s’est inséré dans un projet préexistant, "Matrice", labellisé Equipex [Équipement d'excellence], qui portait déjà sur l’articulation entre mémoire collective et mémoire individuelle. Cette structure a sûrement rassuré les pouvoirs publics, qui n’ont pas montré la moindre réticence à la concrétisation de ce projet, bien au contraire.

Il y a également eu une mobilisation incroyable de la communauté scientifique pour que le programme aboutisse. Chacun sentait que cela relevait de la mission sociale ou citoyenne du chercheur, avec l'idée que nous le devions bien aux victimes.

Avez-vous réussi à atteindre l’objectif de 1.000 personnes interviewées ?

Nous avions deux inquiétudes : atteindre les 1.000 entretiens avant les commémorations qui, selon nous, allaient changer la donne ; et convaincre des personnes du cercle 1 de participer à ce projet.

Finalement, alors que nous avons commencé en juin, 920 personnes ont déjà témoigné, dont 400 appartenant au cercle 1. Il y a donc eu un énorme effet de bouche-à-oreille, et les personnes ayant été les plus exposées à la violence se sont aussi montrées les plus intéressées par le programme. De fait, nous avons pu constater la très forte dimension cathartique du témoignage. Je me souviens notamment d’un survivant qui, après la première question, a parlé sans discontinuer pendant plus d’une heure, avant ma première relance.

Ces attentats resteront un marqueur central de la mémoire collective.

En moyenne, combien de temps duraient les entretiens ?

Deux heures. C’est d’une richesse absolument exceptionnelle. Au final, nous allons arriver à 2.000 heures d’entretien filmées : c’est un patrimoine national rarissime. Ce travail a d’ailleurs été mené en partenariat avec l’INA (Institut national d’audiovisuel), qui assurera la pérennisation des données et l’ECPAD (Établissement de communication et de production audiovisuelle de la Défense).

Il était important pour nous que le témoignage soit oral. L’oralité permet une plus grande liberté et une plus grande exhaustivité. La vidéo permet aussi une analyse comportementale, sur les émotions, la posture, le visage.

Vous n’avez pas encore commencé la phase d’analyse mais à partir des entretiens que vous avez vous-même menés, certains éléments ressortent-ils ?

Oui, on comprend très vite que des personnes étant au même endroit ne vous racontent pas du tout la même histoire. En fait, il n’y a pas une terrasse, mais une multitude de terrasses, selon que l’on était sur la terrasse, devant le comptoir ou derrière, à gauche ou à droite, de dos ou de face. Au Bataclan, certains ont pu s’enfuir très vite, d’autres sont restés enfermés dans une pièce pendant plus de trois heures. La manière dont chaque survivant a vécu les attentats est extrêmement singulière.

Autre caractéristique de ces attentats, ils viennent cogner la vie des victimes sans crier garde. Au cœur de la Seconde guerre mondiale, un événement traumatique éventuel s’inscrivait dans une histoire chahutée, une histoire de guerre couvrant plusieurs années. Là, ce qui est compliqué c’est qu’en moyenne, le syndrome post-traumatique se développe dans les mois qui suivent le choc traumatique. Il peut y avoir alors un sentiment de décalage.

Cela étant dit, mon hypothèse est que ces attentats resteront un marqueur central de la mémoire collective.

Y a-t-il un enjeu, selon vous, autour des commémorations ?

Oui, et il concerne les médias. Le propre du syndrome post-traumatique, c’est le ressassement. Or, quel est le cœur des chaînes d’information continue ? Le ressassement. Comment fait-on alors pour informer sans ressasser ? Il serait utile d'y réfléchir collectivement.

Denis Peschanski est directeur de recherche au CNRS et spécialiste de la France sous l'Occupation, le régime de Vichy et la Résistance. Le programme 13-Novembre réunit 26 partenaires.

Aurore Abdoul-Maninroudine | Publié le

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