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Débats autour de l'échec de la prépa "diversité" de l'ENA

Propos recueillis par Camille Stromboni
Publié le
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Hervé Cres - Pierre Mathiot
Hervé Cres - Pierre Mathiot
Aucun admis en 2010. Pourquoi la classe prépa au concours de l'ENA pour les étudiants boursiers a-t-elle fait un flop ? EducPros lance le débat avec les interviews croisées de Pierre Mathiot , directeur de Sciences po Lille, et Hervé Crès , directeur des études de Sciences po Paris. Les IEP constituent en effet une voie royale vers la prestigieuse école de l'administration.

Le directeur de Sciences po Lille, institut qui a initié un autre type de prépa "égalité des chances" pour son concours d'entrée (PEI ), estime que ce modèle de classe préparatoire intégrée ne peut être qu'un échec.  Quant au directeur des études de Sciences po Paris, établissement dont proviennent 35 des 40 admis à l'ENA, il considère qu'une porte d'entrée spéciale pour les plus défavorisés est incontournable pour ouvrir socialement cette école.

Pierre Mathiot , directeur de Sciences po Lille

Avec aucun admis dans la prestigieuse école de l'administration, le premier bilan de la prépa destinée aux boursiers au concours de l'ENA est sévère...

Au préalable, la première question qu’il faudrait poser, c’est de savoir si ce concours d'entrée est pertinent et adapté pour un recrutement optimal de notre haute-fonction publique. Il exige des compétences qui n’ont pas changé depuis quarante ans, une culture très classique, des codes sociaux particuliers avec notamment l’épreuve de l'oral, qui correspond à un entretien de bourgeoisie. Sa remise à plat doit être envisagée.

Ceci étant dit, il faut évidemment mettre à l’agenda la question de l’ouverture aux étudiants modestes de ces concours "A+" (ENA, Quai d’Orsay, ENM, directeurs d’hôpitaux, etc). Comme l’ENA, plusieurs écoles ont choisi ce modèle de la classe préparatoire intégrée (CPI) - les IRA (Instituts régionaux d'administration), les douanes, l’école des commissaires de police. Et cela ne fonctionne pas ! L'écart entre les moyens consentis -  pour l’ENA, cela doit représenter près de 10.000€ par élève - et les résultats est extraordinaire : très peu réussissent finalement à intégrer ces écoles.

Qu’est-ce qui bloque ?

"Quand dans mes cours à l’université, j’évoquais le concours de l’ENA, mes étudiants me disait « arrêtez de vous moquer de nous !»".

La logique des classes prépas intégrées consiste à mettre ensemble des élèves boursiers et méritants uniquement entre eux, dans l’école dont ils vont passer le concours, pendant moins d'un an. Cela ne peut être qu'un échec. Un an c’est trop peu et cela arrive trop tard pour réussir le concours de l’ENA. Après un master de droit moyen par exemple, il faut savoir qu'il est impossible de réussir, il faut être préparé bien avant.

C’est exactement la même problématique que pour l’ouverture sociale des grandes écoles. Il faut informer les étudiants le plus tôt possible et leur donner le sentiment de légitimité. Quand dans mes cours à l’université, j’évoquais le concours de l’ENA, mes étudiants me disait "arrêtez de vous moquer de nous !". Et il faut enfin les préparer.

Pourquoi cette classe pour étudiants boursiers ne pourrait-elle pas jouer ce rôle de préparation, en bout de chaîne ?

"Il est inutile et contre-productif de créer des structures nouvelles avec cette logique de ghettoisation"

Il est inutile et contre-productif de créer des structures nouvelles avec cette logique de ghettoisation. Il existe en France des IPAG et des CPAG qui préparent aux concours de la haute-fonction publique, dont l’ENA, comme les prep'ENA des IEP. Il faut mettre des moyens supplémentaires pour les élèves les plus modestes dans ce cadre banalisé.

Ce n’est pas spectaculaire, les ministres pourront difficilement inaugurer en grandes pompes un IPAG (Institut de préparation à l'administration générale) qui existe depuis quarante ans, mais c’est plus efficace. Et il ne faut pas oublier, quand on observe que la quasi-totalité des étudiants entrant à l'ENA viennent de Sciences po, principalement Paris, ou/et de l'ENS (Ecole normale supérieure), que l’accompagnement préalable, dès les premières années d'études, est de toute façon incontournable.

Hervé Crès , directeur des études de Sciences po Paris

Aucun des élèves la prépa destinée aux boursiers n'a intégré l'ENA. Qu'en pensez-vous, au regard de l'expérience de Sciences po, dont les étudiants représentent les 3/4 des admis en 2010 ?

Chez nous, ils se préparent à ce concours depuis très longtemps. Destinés à nos étudiants, la prep’ENA n'arrive qu'après cinq années d’études à l’IEP, pendant lesquelles nos élèves sont exposés à la rhétorique et aux contenus qui leur seront utiles pour les épreuves de ce concours. Il n’est pas sûr que les élèves de cette classe préparatoire à l'ENA aient un curriculum aussi cohérent et une accumulation d'instruments équivalente.

Je suis en outre un peu sceptique sur cette idée de faire des classes de boursiers. Je crois au modèle éducatif où l’on rassemble au même endroit des profils divers, ce qui profite à tous.

Qu’est-ce qui ne fonctionne pas selon vous ?

"Même si ces dispositifs sont utiles, ils ne permettent pas d’accéder aux écoles du haut du panier"

Même si ces dispositifs, largement développés par exemple pour les écoles de commerce, sont utiles, ils ne permettent pas d’accéder aux écoles du haut du panier. Les étudiants accompagnés réussissent à intégrer des écoles, mais rarement quand cela devient très compétitifs, à HEC, l’ESSEC ou l’ESCP. Les dispositifs d'accompagnement type "Une grande école, pourquoi pas moi ", ou cette classe prépa à l'ENA, c'est bien, mais ça ne permettra pas d’ouvrir les grandes écoles de façon massive aux étudiants les plus défavorisés.

C’est d’ailleurs normal : ces préparations, qui arrivent en fin de parcours, sont des dispositifs trop léger pour compenser de fortes inégalités de départ. D’autant plus à l’ENA, où il n’y a que 40 places, soit un niveau extrême de sélection.

Quelle alternative ? Faut-il mettre en place une voie d’entrée parallèle comme Sciences po le fait pour des lycéens de ZEP ? N’est-ce pas rompre avec le "concours républicain", de manière encore plus forte, symboliquement, pour cette école de la haute-fonction publique ?

Cette histoire de "concours républicains", qui est avancée comme argument à chaque fois, c’est une grande foutaise. La preuve : les nombreuses grandes écoles qui s'en prévalent ont des voies de recrutement séparées, sur dossier souvent ... pour les étudiants internationaux. Et cela n’inquiète personne outre-mesure. Les voies spéciales d’entrée, cela existe donc déjà.

"Il faut un mode d'admission ciblé pour ces jeunes d’origine modeste. C’est d’autant plus crucial pour la haute-fonction publique"

Ces écoles font ainsi le contraire de ce qu’elles disent, et tant mieux ! Sinon, ces étudiants ne réussiraient jamais le concours d’entrée, alors que nous avons besoin de ces talents étrangers. Quant à ceux qui diraient que cela n'est pas comparable avec des étudiants défavorisés passés par le même système éducatif que tout le monde, c’est fallacieux : l’Education nationale est loin d’être une, tandis que l’impact du milieu familial est très important.

Il faut donc évidemment un mode d'admission ciblé pour ces jeunes d’origine modeste, peu dotés en capital culturel. Quel que soit le niveau d'entrée, post-bac ou après plusieurs années d'etudes, c'est nécessaire. C’est d’autant plus crucial pour la haute-fonction publique, qui se doit d’être représentative de la population française.

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Propos recueillis par Camille Stromboni | Publié le

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