Débats sciences et société : les enseignants désemparés

Olivier Monod
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Virginie Albe, chercheuse au STEF, ENS Cachan
Virginie Albe, chercheuse au STEF, ENS Cachan
Nucléaire, gaz de schiste et réchauffement climatique. Les élèves français sont amenés à aborder ces notions en cours sans que leurs professeurs ne soient formés à l’enseignement des controverses. La réforme de la formation des enseignants ne semble pas avoir pris la mesure du problème. Le point de vue de Virginie Albe, professeure en éducation aux sciences à l’ENS Cachan.

Peut-on effectuer des recherches sur l’embryon ? Quels sont les risques du nucléaire ? Les OGM sont-ils dangereux pour la santé ? Autant de sujets passionnants qui agitent le débat public depuis plus de 10 ans et qui ont fait leur apparition dans les programmes de l’Education nationale depuis 2005.

Pourtant, les professeurs supposés traiter ces problématiques ne sont absolument pas préparés à aborder ces notions brûlantes en toute sérénité. "Certains les traitent le vendredi après-midi avant les vacances de Noël, une séance qui, ils le savent, ne sera pas très productive de toute façon", explique Virginie Albe, professeure en éducation aux sciences au laboratoire de recherche STEF (Sciences techniques éducation formation) de l’ENS Cachan, spécialiste des controverses scientifiques.

Un changement pédagogique profond

"Face à ces sujets, les enseignants s'interrogent et ne sont pas tous conscients du changement d’approche pédagogique nécessaire, précise la chercheuse. Si certains mettent à profit  leur expertise enseignante et leur analyse sociale, d'autres peuvent construire un cours classique, apporter un savoir – en l’espèce une opinion – à leurs étudiants et donc faire du prosélytisme mais en étant persuadés de bien faire."

"Il s’agit d’un changement de paradigme pédagogique, poursuit Virginie Albe. Les enseignants de sciences ont l’habitude de diffuser un savoir en classe et d’utiliser le TP pour (re)faire découvrir les connaissances de l'enseignement. Dans le cadre des débats scientifiques, il ne s’agit plus de délivrer une réponse à l’issue du cours mais d’exposer des positions et des intérêts autour d’un sujet. Cela nécessite de la formation."

L’absence de la formation continue

Mais se former auprès de qui ? Les plans académiques de formation ne satisfont personne et sont très inégaux d’une académie à l’autre, quand ils existent. Certains syndicats ou associations d'enseignants proposent donc des journées de formation et d’échanges sur le thème. Journées au cours desquelles Virginie Albe est bien souvent invitée. "On perçoit un réel désarroi, explique-t-elle. Certains estiment dangereux d’aborder des sujets politiques et pensent rompre leur engagement de neutralité."

Et pour cause quand on demande à un professeur de sciences et vie de la terre d’aborder le développement durable ou les risques liés aux OGM et à des professeurs de physique-chimie de traiter les implications sociétales du nucléaire ou des nanotechnologies, on ne leur demande pas simplement de mettre leurs connaissances à jour sur un sujet, mais bien de mettre les deux pieds dans l’incertitude d’un débat brûlant d’actualité.

Le bon exemple de l’enseignement agricole

L’enseignement agricole a déjà connu une telle situation. En pleine crise de la vache folle, l’inspection générale est attaquée par voie de presse sur l’obsolescence de ses programmes. La réaction est immédiate avec une modification de programme par note de service en pleine année. "Du jamais vu", d’après Virginie Albe.

Les enseignants ont ensuite été formés à l’enseignement des controverses grâce à plusieurs programmes de formation continue qui réunissent les professeurs pendant une semaine à Toulouse. Des séminaires auxquels participait Virginie Albe. "Nous préparions des documents sur diverses polémiques (climat, téléphonie mobile, ogm, nucléaire par exemple) avec des études de cas, des jeux de rôle, des débats avec des arguments préidentifiés ou à élaborer afin de permettre aux enseignants d’expérimenter ce type de méthode. Ensuite nous fournissions un dossier sur un thème demandé par les professeurs et nous les laissions animer le groupe pour en débattre. Ils repartaient donc avec des documents et une pratique de nouvelles approches pédagogiques."

Gérer un moment de débat ne s’improvise pas, encore moins quand il est à visée pédagogique. Il faut savoir quand on utilise des arguments peu fiables car l’égo nous pousse à ne pas "perdre" le débat. Il faut aussi anticiper les recours aux propos fallacieux ou aux attaques personnelles.

Autant de compétences pas nécessairement développées du temps de la formation initiale des professeurs de sciences en poste. Heureusement, nombre d’entre eux vont chercher l’information autour d’eux et appellent à la rescousse leurs collègues de sciences économiques et sociales ou de philosophie pour mettre sur pied des cours pertinents.

Que va changer la loi sur la refondation de l’école ?
Pas grand-chose, à en croire notre spécialiste de l’Education. "A ma connaissance, les pré-maquettes déposées sont très proches de ce qui se faisait déjà avant", détaille-t-elle. Et donc ? "Dans certains IUFM, ces sujets sont traités sur des modules de 45 heures par an et dans d’autres ils sont absents."


Olivier Monod | Publié le