L'Escem en crise après la perte du grade de master

Cécile Peltier
Publié le
Envoyer cet article à un ami
Le campus de l'Escem à Tours.
Le campus de l'Escem à Tours. // ©  ESCEM Tours
L'annonce, mardi 7 avril, de l'avis défavorable de la CEFDG pour le visa et le grade de master du programme grande école a plongé l'Escem dans la tourmente. Alors que le président de la business school parle d'un "accident administratif" et prépare déjà un nouveau dossier, les représentants des salariés pointent l'absence de vision stratégique et le manque d'engagement financier des élus.

L'onde de choc ne cesse de se faire sentir... L'avis défavorable de la CEFDG (Commission d'évaluation des formations et diplômes de gestion) à la demande de visa et de grade du programme grande école de l'Escem, révélé par EducPros le 7 avril, fait remonter les tensions entre les personnels et la tutelle, CCI et collectivités locales d'Orléans, Tours et Poitiers, membres du syndicat mixte paritaire.

Dans les rangs des personnels, qui s'attendaient a minima à un grade et un visa de deux ans comme leurs collègues de Brest et Clermont, l'incompréhension se mêle à la colère : "J'ai été sidérée. Le fait que nous n'ayons même pas le visa nous révolte, cela sonne comme un arrêt de mort", s'étrangle Catherine Aubry, déléguée syndicale CFDT-CCI. Des étudiants et 212 salariés permanents sont concernés. C'est très grave pour l'économie poitevine, tourangelle et orléanaise." Et de poursuivre : "Le personnel veut se mobiliser, aller au ministère. Nous ne pouvons pas en rester là, et se laisser reprocher jusqu'à la qualité pédagogique, alors que c'est la même équipe qui a eu le grade pour six ans, qui a obtenu Equis, AACSB."

motion de défiance

"Dans une certaine mesure, nous sommes la victime expiatoire de France Business School. Lors de la première audition de la CEFDG du 17 décembre 2014, on nous a beaucoup reproché d'être à l'origine du projet FBS et qu'il aurait fallu faire une 'purge' au sein de nos équipes, mais la tutelle porte aussi une large part de responsabilité...", rapporte la syndicaliste, qui déplore le manque d'engagement financier des parties prenantes. "Les dernières présidences n'ont pas eu la volonté de conserver l'école, qui leur coûtait trop cher, et dont ils ont cru se délester en créant FBS, assure-t-elle. Nos élus, dont la nouvelle présidence orléanaise, ont aussi envoyé des signaux en faveur de l'abandon du programme grande école." Selon la syndicaliste, le remplacement de David Cottereau (CCI Poitiers) par Yves Broussoux (CCI Loiret) à la présidence de l'école, il y a un mois, relève de "l'erreur stratégique". Les personnels ont en outre le sentiment que toutes les collectivités ne sont pas sur la même longueur d'onde

Des critiques au cœur de la motion de défiance à l'encontre du président de l'école, Yves Broussoux, adoptée à la majorité des personnels jeudi 9 avril sur les campus de Tours et de Poitiers. Outre "l'absence criante de vision stratégique", le texte transmis à l'ensemble des membres du conseil d'administration dénonce "un déni total sur l'extrême gravité de la situation", le "soutien aveugle et suicidaire d'une option Bachelor comme unique produit de formation initiale", "la décision brutale d'une censure sur la communication" et "l'absence d'engagement financier des instances de tutelle".

Nous sommes la victime expiatoire de FBS.
(C. Aubry)

un "accident administratif" ?

Yves Broussoux repousse ces reproches avec force : "Je démens fortement que la chambre du Loiret ait freiné les choses, au contraire, elle est très attachée, comme les autres collectivités, au maintien de l'école et de son programme phare." Alain Claeys, député-maire de Poitiers, s'est également engagé publiquement à pérenniser ses financements à l'Escem, et exhorte dans un courrier les autres collectivités et CCI de la Vienne à faire de même.

Malgré la sévérité de la lettre de la Dgesip, Yves Broussoux veut croire à un "accident administratif". "On peut toujours dire qu'on a mal libellé les choses, mais on peut corriger le tir", confiait-il mercredi à EducPros. "Bien qu'abasourdis par la position [de la CEFDG] que nous n'attendions pas, nous retenons que la commission reste ouverte à recevoir des éléments nouveaux 'visant à clarifier et à consolider la situation du programme' et entendons obtenir d'urgence un rendez-vous", écrivait la présidence de l'école dans un communiqué du 8 avril. Elle se donne un mois maximum pour communiquer "les orientations qui s'avéreront les plus efficaces" pour assurer le rebond de l'école, et prépare déjà une "nouvelle présentation du dossier" pour la CEFDG.

Contactée par EducPros, la Dgesip indique être à l'écoute de l'école pour réexaminer son dossier dès lors qu'elle apportera des éléments susceptibles de répondre aux critères demandés.

LA "Nostalgie d'une certaine grandeur"

Pourtant, selon des sources proches du dossier, la décision de la CEFDG, "mûrement réfléchie", ne relève ni de l'accident administratif ni du règlement de compte politique, mais d'un constat objectif d'absences de garanties quant à la pérennité du programme. "On ne peut pas prendre une décision comme celle-ci s'il n'y a pas une accumulation de faiblesses, confie l'une d'elles. Toute la commission était complètement sidérée qu'une école ait chuté aussi vite."

Si la qualité de la pédagogie n'est pas vraiment en cause, les carences pointées par la commission résident dans "le management des institutions et les engagements de la gouvernance". Mais résultent aussi d'une difficulté à tirer des leçons du passé et d'une nostalgie d'une certaine grandeur. "Clermont et Brest ont, eux, repris des ambitions à la hauteur de leurs moyens", résume une source proche du dossier. La taille des promotions du programme grande école aurait été notamment jugée peu réaliste par la commission.

Informée "très récemment" des problèmes de l'école par le ministère, la rectrice d'Orléans-Tours, Marie Reynier, pointe un défaut de communication : "On aurait peut-être évité quelques soucis si l'école s'était adressée au recteur. Dorénavant, l'Escem doit se rapprocher du bureau des écoles au ministère afin que la construction de cette nouvelle maquette se fasse avec son soutien et celui de la commission. Il est impossible qu'une formation en commerce disparaisse, il faut construire un projet soutenable." Et d'ajouter : "Le ministère doit être destinataire d'un dossier à la rentrée prochaine, pour que tout le monde soit rassuré."

Il est impossible qu'une formation en commerce disparaisse, il faut construire un projet soutenable.
(M. Reynier)

Quid des étudiants ?

En attendant, l'urgence se situe du côté des étudiants. Les actuels élèves de deuxième et troisième année pourront bénéficier du visa et du grade du diplôme de l'ESC Tours-Poitiers, qui court jusqu'en 2016. Les actuels élèves de première année devraient quant à eux, s'ils le souhaitent, effectuer leur troisième année à Brest ou Clermont pour bénéficier du grade de ces écoles.

Le vrai problème se pose pour les étudiants qui rentreront en septembre 2015. En l'absence de visa, le programme grande école perd sa dimension nationale et devient un diplôme d'école. Pour la rectrice d'Orléans-Tours, l'Escem doit travailler avec le ministère pour voir dans quelles conditions les étudiants effectueront leur rentrée et négocier, si l'école ne récupère pas ses labels, "que le ministère les prenne en charge pour leur éviter de perdre leur année." La décision de la CEFDG n'a pas fini de faire des vagues...

Un expert juge et partie ?
Catherine Aubry, déléguée syndicale CFDT-CCI de l'Escem, s'est émue que l'un des premiers rapporteurs du dossier de l'Escem à la CEFDG, Laurent Choain, soit aussi DRH chez Mazars. Mazars, à qui la CCI du Loiret avait justement, dans le même temps, commandé un rapport d'audit sur l'Escem.

Laurent Choain se défend de tout conflit d'intérêts : "J'ai commencé à travailler sur le dossier de l'Escem en novembre 2014, j'ai présenté mon rapport en décembre et courant janvier 2015, j'ai appris fortuitement que Mazars signait une mission avec l'Escem, je me suis alors immédiatement retiré du dossier pour éviter un possible conflit d'intérêts, assure-t-il. Je n'ai pas assisté aux séances et aux délibérations. Cette décision est actée dans le procès verbal de la commission."

Cécile Peltier | Publié le