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Le bilan mi-figue mi-raisin des dispositifs "oui, si" dans les universités

Pauline Bluteau
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À Angers, la licence de droit se fait en quatre ans pour les étudiants intégrés au dispositif "oui, si".
À Angers, la licence de droit se fait en quatre ans pour les étudiants intégrés au dispositif "oui, si". // ©  Virginie Bertereau
Mis en place à la hâte à la rentrée 2018, le dispositif "oui, si", qui s’adresse aux étudiants en licence, reste encore fragile. Manque de transparence, étudiants mal informés, avenir incertain… Pour ce premier test grandeur nature, au terme du premier semestre, le bilan est mitigé.

"Notre objectif ? Identifier les profils qui ont des fragilités en estimant qu’avec un accompagnement différent, ils peuvent y arriver." C’est tout l’enjeu de ce dispositif, selon Hélène Manuélian, directrice du département Lettres modernes à l’UCP (université de Cergy-Pontoise).

Intégré au Plan étudiants de novembre 2017, le parcours "oui, si" a été instauré à partir de la rentrée 2018, laissant à peine le temps aux universités de se lancer dans l’aventure. Quatre mois après sa mise en place, le dispositif révèle déjà ses fragilités, même si le principe semble convaincant.

Une licence en quatre ans ou des cours de soutien

Sans véritable directive de la part du ministère de l’Enseignement supérieur, la première difficulté a été de choisir le dispositif le plus adéquat. Bon nombre d’universités ont préféré approfondir leurs propres programmes d’accompagnement, à l’instar de la filière informatique proposée à l’université de Rennes 1, qui n’a pas attendu Parcoursup pour mettre en place une licence en quatre ans à la rentrée 2017.

"La première année de licence dure deux ans : les deux premiers semestres consacrés aux disciplines transverses avec un accompagnement particulier en maths, informatique et électronique, et les deux derniers sont axés sur les matières fondamentales", détaille Sophie Allain, responsable du département.

Même méthode à l’université d’Angers en licence de droit. "En première année, on se concentre sur le français et la méthodologie, comme la rédaction d’une introduction, l’analyse d’un texte, mais également la gestion du stress… Ce n’est qu'en deuxième année de L1 que les étudiants commencent les travaux dirigés pour s’acclimater à l’environnement juridique, indique François Hourmant, responsable des premières années. Cela permet d’alléger leur emploi du temps pour assurer la réussite."

En première année, on se concentre sur le français et la méthodologie.
(F. Hourmant)

En revanche, d’autres établissements ont choisi de conserver la licence en trois ans, avec quelques heures d’approfondissement supplémentaires en première année. Pour les étudiants en lettres modernes de l’université de Cergy-Pontoise, certaines options sont remplacées par des cours de méthodologie obligatoires. À l'université de Nîmes, Diego Teles, responsable aide à la réussite à la faculté de droit, trouve la licence en quatre ans trop stigmatisante. Il a donc préféré miser sur un cours de culture générale juridique en première année de droit.

"En plus du volet méthodologique qui les aide à bien construire un raisonnement, ils travaillent aussi sur des thèmes d’actualité pour creuser les enjeux juridiques, comme l'étude du burn-out pour aborder des notions en droit du travail", développe-t-il. Pour mieux s’adapter aux besoins des formations et des étudiants, d’autres universités, quant à elles, se sont dotés des deux dispositifs, comme à Lille, Nantes ou Grenoble.

Un dispositif réservé aux filières technologiques et professionnelles ?

Quelle que soit la méthode déployée, le profil des étudiants en parcours "oui, si" reste, lui, constant d’une université à l’autre. On note ainsi une forte prévalence de bacheliers professionnels et technologiques. En cause ? Les critères d’évaluation des dossiers qui, s’ils sont souvent jugés flous, dépendent généralement des notes de l’élève.

"Nous établissons une moyenne de toutes les notes littéraires. Tous ceux qui ont obtenu moins de 10/20 sont potentiellement dirigés vers un parcours 'oui, si'", déclare Hélène Manuélian. Or, les matières étudiées en filières technologique ou professionnelle ne correspondent pas toujours à celles suivies par les bacheliers généraux. Difficile, dans ces conditions, d’avoir une idée précise de leur niveau.

"Le dispositif 'oui, si' sert à pallier l’échec assuré de ces bacheliers. En 2016–2017, seuls deux bacheliers technologiques sur 68 ont validé leur première année. Quant aux bacheliers professionnels, un seul sur les 13est passé en L2", déplore le responsable de la L1 de droit à Angers, François Hourmant.

En 2016–2017, seuls deux bacheliers technologiques sur 68 ont validé leur première année. Quant aux bacheliers professionnels, un seul sur les 13est passé en L2.
(F. Hourmant)

Il arrive aussi que les bacheliers des séries générales ou les élèves de prépa intègrent en parcours 'oui, si'. "Ce sont des étudiants qui ont des difficultés en français notamment", précise Diego Teles. Dans la filière informatique à Rennes 1, la licence en quatre ans a été spécifiquement instaurée pour les bacheliers ES et S en difficulté.

"On a 27 oui-si sur 200 étudiants en L1 cette année, dont 20 sont des bacheliers S ", admet Sophie Allain, la responsable du département. Dans d’autres formations, cette proportion peut même atteindre jusqu’à un quart de l’effectif total, même si l’objectif des universités reste avant tout de former des petits groupes de travail. "C’est un bon moyen d’être à leur écoute et de pouvoir leur donner des conseils plus facilement", constate Diego Teles.

Des décrocheurs raccrochés

Alors que certains, comme Diego Teles, pointent des "erreurs de casting dans le dispositif", Sophie Allain estime que cette année de transition ne fera pas de miracle : "La moitié des étudiants ne passeront pas en L2 l’année prochaine et devront refaire une L1 ou se réorienter."

Hélène Manuélian, de son côté, se montre encore plus pessimiste : "À mon avis, seuls 3 ou 4 élèves sur les 25 vont valider leur année. Les autres ont trop de lacunes." Des difficultés qui vont souvent au-delà du domaine pédagogique. "Ils ont des situations personnelles très complexes dépassant notre champ de compétences. Il faudrait que des psychologues interviennent pour les aider", confie-t-elle.

À la rentrée, il a fallu convaincre les étudiants qu’il ne s’agissait pas d’une punition, mais bien d’un dispositif pour les aider.
(D. Teles)

Au-delà des difficultés des étudiants, les universités ont aussi dû faire face à la défiance des étudiants devant ces dispositifs. "À la rentrée, il a fallu convaincre les étudiants qu’il ne s’agissait pas d’une punition, mais bien d’un dispositif pour les aider", souligne Diego Teles. À l’université d’Angers, le responsable regrette également que le parcours "oui, si" n’ait pas rencontré le succès attendu : " Seuls 36 étudiants sur 550 ont intégré ce parcours, alors que nous les attendions beaucoup plus nombreux."

Même constat à Rennes 1 où, sur les 120 dossiers sélectionnés, seuls 30 se sont finalement inscrits. "Il y a eu une incompréhension à la rentrée, certains pensaient que ce dispositif était facultatif", se souvient Lynne Franjié, vice-présidente en charge de la formation à l’Université de Lille.

Des étudiants en confiance

Le premier bilan à mi-parcours n’est toutefois pas si négatif. Les responsables universitaires relèvent ainsi déjà un vrai changement d’attitude au premier semestre. "On constate qu’il y a beaucoup moins de décrocheurs et on voit bien qu’ils ont fait leur choix en connaissance de cause", analyse Lynne Franjié.

"Au premier cours de l’année, seuls 15 étudiants sont venus. Aujourd’hui, ils sont une trentaine", se réjouit Diego Teles. Plus étonnant : certains étudiants en première année de licence classique participent de temps en temps aux cours de méthodologie.

Avec un meilleur encadrement et un suivi personnalisé tout au long de l’année, les étudiants se sentent plus confiants. "Ils n’hésitent pas à poser des questions parce qu’ils sont en petits groupes, et finalement ils progressent beaucoup plus vite", assure Diego Teles. "Certains ont des bonnes notes pour la première fois de leur vie, c’est très motivant pour eux", poursuit Sophie Allain.

Mieux informer les lycées en amont, rassurer les élèves, être plus transparents… tels sont les axes d'amélioration cette année. "Nous ne savons pas ce qu’il adviendra des étudiants n’ayant pas participé au dispositif alors qu'il était obligatoire", s’interroge Diego Teles. Et de conclure : "Même s’ils n’y arrivent pas, ils seront toujours plus sûrs d’eux à la fin de cette année, c’est une excellente transition avec le lycée."


Pauline Bluteau | Publié le

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