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Ecoles de commerce : pourquoi un tel turnover de directeurs

Étienne Gless
Publié le
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Pierre Dreux, Jean Audouard, Patrick Molle, Bernard Belletante et Andrès Atenza // DR
Pierre Dreux, Jean Audouard, Patrick Molle, Bernard Belletante et Andrès Atenza // DR

Démissions et licenciements des directeurs des écoles de commerce ont été légion ces derniers mois. Une valse qui traduit autant la compétition féroce entre business schools que la fébrilité qui agite les milieux consulaires. Les patrons d'écoles de management ont de moins en moins de temps pour démontrer la pertinence de leur stratégie. Décryptage.

Rarement aura-t-on connu autant de changements à la tête des business schools françaises. Bernard Belletante a quitté Kedge, Edouard Husson l'ESCP Europe, Patrick Molle France Business School, Jean Audouard l'ESCE, Andrès Atenza l'ISC et Pierre Dreux l'ESC Pau... En moins de six mois, plusieurs directeurs de grandes écoles de commerce ont démissionné ou ont été licenciés.

FAire ses preuves... Et vite...

Difficile de faire sa place quand on n'est pas issu du sérail des écoles de commerce.  Ainsi Pierre Dreux, docteur en physique et ancien directeur adjoint de Centrale Lyon, n'aura tenu qu'un an à la tête de l'ESC Pau avant d'être remplacé par Stephen Platt. Le temps tout de même de permettre à l'école de commerce paloise - menacée de perdre le précieux grade de master - d'obtenir le renouvellement pour trois ans de ce dernier. Pas de chance pour le centralien qui avait auparavant été nommé à la tête de Toulouse Business School où il n'est même pas resté un an (juin 2012-avril 2013)  : "Un ingénieur à la tête d'une grande école de commerce, la greffe n'a pas pris", commente Isabelle Assassi, responsable du programme grande école à TBS.

la pression des actionnaires

La pression est devenue très forte pour les patrons de business schools confrontés à une conjoncture économique exécrable et des situations financières très tendues. Dans le monde des écoles purement privées avec des actionnaires, les résultats économiques sont scrutés d'encore plus près. Certains directeurs se lassent de cette pression qui leur est mise. Andrès Atenza a ainsi annoncé en mai 2014 son départ de l'ISC Paris après quatre ans à la tête de l'école. Il ne cache pas qu'il a choisi, pour des raisons personnelles, de diriger un établissement sanitaire et social dans le sud de la France, moins soumis à la pression commerciale et financière. C'est Bruno Neil, en provenance d'EBS qui assurera la direction de l'ISC Paris à la rentrée de septembre.

des CCI sous tension

Face à cette accélération du rythme, certains directeurs d'écoles de commerce ne cachent pas leur blues. "Aujourd'hui un patron de business school consulaire est pris dans des feux croisés internes et externes", soupire l'un d'eux, dans l'est de la France. "Je dois jongler entre des professeurs qui exigent de pouvoir faire de la recherche avec plus de temps et de moyens pour leurs activités, des personnels souvent sous statut consulaire inquiets de passer sous statut privé, des élèves de plus en plus angoissés par la situation économique et qui se demandent si dépenser 25.000 € sur trois ans est encore un bon investissement. Sans oublier les acteurs institutionnels (président de conseil régional, maire…) qui nous reprochent la moindre baisse de résultats ou les élus consulaires qui ne connaissent pas le métier et nous demandent de serrer les coûts en ayant moins de professeurs, oubliant que cela nous ferait chuter dans les classements…"

La fébrilité qui règne actuellement dans le monde des chambres de commerce, dont dépendent 25 grandes business schools, rend très instable la situation des directeurs d'écoles consulaires, souvent assis sur un siège éjectable. Soumises par l'État à une cure d'austérité depuis deux ans, les CCI ont de moins en moins de moyens à mettre dans leurs écoles qui voient leur besoins de financement augmenter. Effet de ciseau garanti dans un environnement concurrentiel toujours plus rude, avec une nouvelle taxe d'apprentissage qui rapportera moins aux écoles, des entreprises qui connaissent toujours des difficultés économiques et versent moins leur écot. Trois départs illustrent la montée de fièvre qui s'est emparée du monde consulaire : Bernard Belletante à Kedge Business School, Edouard Husson à l'ESCP Europe et Patrick Molle à France Business School.

trois départs emblématiques

En mars 2014, Bernard Belletante démissionne de la direction de Kedge six mois seulement après la fusion effective d'Euromed (Marseille) et BEM (Bordeaux). "Le dialogue entre les chambres de commerce de Bordeaux et Marseille était difficile", confie sous couvert d'anonymat un directeur d'école. Bernard Belletante, qui, avant de diriger Euromed et d'amorcer la fusion avec BEM, officiait comme directeur adjoint de l'EM Lyon, est retourné en mai à Écully diriger la grande business school lyonnaise.  

Début juin, c'est au tour d'Edouard Husson de quiter la direction de l'ESCP Europe. Divergence sur la stratégie, rumeurs de fusions avec Novancia (l'école postbac de la CCIP)... Les motivations du départ d'Edouard Husson demeurent floues. Nommé en septembre 2012, l'ancien conseiller de Valérie Pecresse a tenu à peine deux ans les rênes de l'établissement parisien. Un mois plus tard, son successeur était nommé : Franck Bournois, ancien président de la commission d'évaluation des formations et diplômes de gestion (CEFDG).

Quant à Patrick Molle, débarqué de France Business School en juillet, les raisons de son départ ont été exposées publiquement. Il paie une innovation jugée trop révolutionnaire : en remplaçant par des "talent days" le traditionnel recrutement sur prépa, FBS s'est vu exclure de la Conférence des grandes écoles. Le recrutement d'étudiants en 2013 n'a pas été à la hauteur des ambitions. Le modèle même de France Business School (issue de la fusion des ESC Amiens, Brest, Clermont et Tours-Poitiers) est en question.

 

Des records de longévité
Le jeu de chaises musicales actuel ne doit pas le faire oublier. Les marathoniens de la direction d'écoles de commerce existent ! Bernard Ramanantsoa est à la tête de HEC depuis 1995. Olivier Oger dirige l'Edhec depuis plus d'un quart de siècle (1988). À Troyes, Francis Bécard tient la barre de  l'ESC depuis 1997. À Lille Jean-Philippe Ammeux règne sur l'Ieseg depuis 20 ans (1994). "Dans ce métier de directeur d'école, soit vous êtes débarqué dans les deux ans, soit vous pouvez faire une carrière longue de 20 ans", estime avec amusement Stéphan Bourcieu,  patron du groupe l'ESC Dijon-Bourgogne et en place depuis 2006.
Le billet de Denis Lapert, ancien directeur de Télécom EM : Directeur d'école de commerce : un géomètre de l'impossible (septembre 2013)

Étienne Gless | Publié le

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Bourcieu.

@Bruno Dufour. On est d'accord. L'autre action (complémentaire) est d'ouvrir les CA des écoles (quand il y en a) avec des représentants du monde académique

Dufour.

Un autre facteur est le décalage persistant en 30 ans-entre le positionnement des CCI, essentiellement local et proche PME, et l'environnement concurrentiel des Ecoles de Management qui est devenu global, académique, servant de moins en moins les entreprises regionales. Les AG des CCI ne se reconnaissent plus dans leur "enfant". Les tutelles se sont trouvées déqualifiées, ne comprenant plus le nouveau modèle des écoles (voir mes différentes contributions sur ce blog). On entend souvent que l'ecole est la "danseuse" de la Chambre!. Le profil du DG a naturellement changé, c'est désormais un "Entrepreneur in Academia" de niveau international. Le casting est dur à faire pour un CCI, car il ne correspond pas au type de profil recruté habituellement par les consulaires (sauf dans quelques grandes CCI). Les DG et presidents de CCI auraient intérêt à organiser une learning expedition des principals Business Schools Européennes pour comprendre ce qui s'y passe et comment cela fonctionne...Déjà comprendre les procedures Equis les aiderait beaucoup.