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Enseigner le conflit israélo-palestinien : la chronique de Benoît Falaize


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Dans le cadre de notre partenariat avec l’émission span style="font-style: italic;">Rue des écoles, sur France Culture, EducPros vous propose chaque mercredi le texte de la chronique de Benoît Falaize* (ou de Nathalie Mons à partir du 9 novembre). Cette semaine, Benoît Falaize revient sur les récents débats autour de l’enseignement de sujets historiques particulièrement sensibles comme le conflit israélo-palestinien.

« On se souvient que, pendant l’été, une polémique a surgi dans le journal Le Monde, d’abord par l’intermédiaire d’un article de Guy Konopnicki, puis relayé par celui de Claude Lanzmann, au sujet de l’usage du mot Nakba dans un manuel scolaire, celui des éditions Hachette en particulier, paru au printemps dernier. Nakba, qui signifie « catastrophe », est un terme qui s’impose dans les débats mémoriels palestiniens dans les années 1980-1990, en référence aux événements de 1948 et à l’exode de près de 600.000 à 700.000 Palestiniens de leur terre.

Après plusieurs articles et échanges faisant le point sur ces questions d’enseignement de sujets historiques particulièrement sensibles, les Rendez-vous de l’histoire [qui se sont déroulés le week-end dernier à Blois] ont consacré une séance pédadogique à ce sujet, à destination des professeurs d’histoire.

Et, comme pour mettre à distance le débat français, cet atelier a mis en lumière la réalité de cet enseignement en Israël même. Le tableau qui se dégage notamment des manuels scolaires depuis les années 1950 [réalisé par Avner Ben Amos, professeur à l’université de Tel Aviv] a été très éclairant à la fois sur la force du récit israélien, issu du sionisme, sorte de “roman national” israélien que véhicule l’école depuis la déclaration d’indépendance, et les tentatives réelles de parvenir à intégrer le point de vue palestinien. Les combats sont à la fois pédagogiques et politiques, mais on sentait bien, à l’écouter, à quel point la société israélienne et son école étaient un lieu intense de débats, de controverses, autrement plus rudes qu’en France sur le même sujet. Il faut dire que les enjeux ne sont pas les mêmes.

Et c’est lors de cette conférence du professeur Ben Amos que l’on apprend que la notion de Nakba et son contenu historique réel ne sont en aucun cas un tabou dans l’histoire scolaire israélienne, que le mot même y figure dès la fin des années 1990, sous la plume d’historiens au service de l’école, comme Elie Barnavi, Eyal Naveh ou d’autres. Mais, plus important, non seulement le mot Nakba est utilisé en tant qu’il est défini comme le terme qu’utilisent et portent les Palestiniens pour leur catastrophe de 1948, mais en plus il est expliqué historiquement. Lisons Barnavi : “Dans la perception arabe, la guerre de 1948 et ce qui suivit est perçu comme une catastrophe. Les Arabes palestiniens n’ont pas seulement perdu leur terre, mais ils sont devenus une nation de réfugiés.” (in Le XXe siècle, Tel Aviv, Sifrei Tel Aviv, 1998, p. 195, en hébreu). Même les moins propalestiniens des historiens israéliens reconnaissent les faits de 1948 : à savoir les expulsions et l’exode massif.

Il y a même eu une période où le mot Nakba a été autorisé par l’Éducation nationale israélienne pour les livres édités pour le système éducatif disctinct arabe-israélien. Certes, aujourd’hui, le retour à un roman national plus traditionnel empêche son usage. Le nouveau ministre de l’Éducation israélienne a même interdit l’édition des livres où figure le mot nakba. On le voit : la lutte pour l’inscription scolaire est très dépendante des enjeux politiques locaux.

Pour la France, si on se livre à une enquête et à une lecture exhaustive des manuels de lycée depuis une quinzaine d’années, on comprend mieux pourquoi le manuel Hachette marque une rupture dans l’écriture scolaire du conflit israélo-palestinien. Non seulement le mot Nakba fait sa première apparition dans l’édition scolaire, mais en plus, l’accent de la double page où se situe ce terme nouveau se porte sur l’année 1948 : sur les origines mêmes du conflit, les revendications anciennes de la Palestine à l’indépendance, le projet sioniste et le début des expulsions. Autant de thèmes trop peu souvent traités en tant que tels. En ce sens, ce manuel fait vraiment rupture.

Avec des maladresses ? sans aucun doute : quel manuel n’en fait pas. Les contraintes éditoriales d’une double page sont nombreuses. Un parti pris, c’est certain. Mais très en deçà de l’historiographie israélienne elle-même.

Le temps d’une écriture apaisée de ce conflit n’est certes peut-être pas encore venu. Disons qu’en historicisant le conflit actuel, on se donne les meilleures chances d’y arriver dans les années à venir. »

Benoît Falaize
Université de Cergy-Pontoise

* Auteur (avec Elsa Bouteville) de L’Essentiel du prof d’école, l’Etudiant/Didier, 2011.


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