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Les filières littéraires et SHS, nouveaux viviers de recrutement des entreprises ?

Jean Chabod-Serieis
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L'UPEM (à gauche) et l'UPEC (à droite) © UPEM et UPEC Nicolas Darphin
Pour favoriser l'insertion des diplômés issus de leurs filières littéraires, l'Upem et l'Upec se sont associées au sein d'Atout Jeunes Universités. // ©  Nicolas Darphin
Les étudiants issus des filières littéraires et de sciences humaines et sociales n'attirent pas autant les recruteurs que ceux des filières scientifiques, des écoles d’ingénieurs et des écoles de commerce. Établissements et entreprises multiplient pourtant leurs efforts pour consolider le pont fragile reliant ces deux mondes.

Côté pile, les filières littéraires (lettres, langues, art) et les sciences humaines et sociales, dites SHS (psychologie, sociologie, philosophie, histoire, géographie). Côté pile, les entreprises. S’intéresser au rapprochement des deux, c’est découvrir le scénario d’une comédie classique : deux personnages venant de mondes très différents sont obligés de collaborer. Une fois les clichés dépassés, ils commencent à s’apprivoiser, pour ne plus se quitter.

Haro sur les idées reçues

"Les étudiants des filières littéraires et SHS ont tendance à se censurer, en se répétant que les grands groupes ne les recruteront jamais et qu’il n’y en a que pour les grandes écoles. Face à eux, les services des ressources humaines en entreprises ont du mal à comprendre le fonctionnement des universités, dont les contenus et intitulés ne leur parlent pas", constate Anne Chutczer, déléguée générale d’Atout Jeunes Universités, association fondée en 2011 par Danone, L’Oréal, et trois universités : l'Upem (université Paris-Est-Marne- la-Vallée), Cergy-Pontoise et l'Upec (université Paris-Est-Créteil-Val-de-Marne), rejoints ensuite par Paris 8 et La Rochelle, ainsi que la Société Générale et Aéroports de Paris.

Cette association aide les profils des filières arts, lettres, sciences humaines et sociales à rencontrer les entreprises, en allant au-delà d’une préparation classique au recrutement, avec CV et lettre de motivation. "Nous mettons en relation des étudiants et des personnels RH de grands groupes, non pas pour qu'ils se vendent, mais pour échanger sur des sujets, et mieux se connaître", détaille la déléguée.

Nous mettons en relation des étudiants et des personnels RH de grands groupes, non pas pour qu'ils se vendent, mais mieux se connaître.
(A. Chutczer).

Pour de nombreux diplômés des filières littéraires en effet, la situation n’est pas rose. Le baromètre Apec jeunes diplômés 2018 rapporte ainsi que "les jeunes diplômés en LLA (lettres, langues, arts), dont la promotion 2015 était bien insérée sur le marché de l’emploi, voient leur situation se dégrader légèrement, avec un taux d’insertion en baisse de 4 points, le plus bas parmi l’ensemble des disciplines".

Toujours selon ce baromètre, le taux d’insertion des LLA douze mois après le diplôme est de 72 %, de loin le plus bas parmi toutes les filières. Les SHS s’en sortent cependant mieux, avec un taux d’insertion de 88 %, semblable à celui des filières scientifiques et de droit, économie, gestion.

Des étudiants de lettres au secours d'Air France

L’association Atout Jeunes Universités propose plusieurs dispositifs : des séances de coaching, des tables rondes métiers, des visites d’entreprises, des cafés enseignants, où enseignants et managers se rencontrent, ainsi que des accompagnements dans la recherche de stage et de contrat d’alternance, et, enfin, des projets tutorés.

Pour se faire une idée précise de ce que sont ces projets tutorés, il faut se rendre en licence de lettres modernes à l’Upem (université Paris-Est-Marne-la-Vallée). Récemment, Air France a proposé aux étudiants de travailler sur un projet concret, en leur demandant de répondre de façon détaillée à la question suivante : "Comment communiquer auprès des étudiants pour les attirer vers Air France ?"

"La compagnie aérienne voulait diversifier ses sources de recrutement en s’adressant à l’université, se souvient Patrick Nivolle, le directeur du SIO-IP (Service information, orientation et insertion professionnelle) de l’Upem. Les managers étaient plutôt attirés par les profils scientifiques, mais nous avons fait le pari de leur proposer d’abord des littéraires. Au final, les préconisations du rapport livré par les étudiants ont été ensuite reprises par Air France."

Anne Chutczer estime que "ce qui intéresse les entreprises dans ces projets tutorés avec les littéraires ou les SHS, c’est qu’ils peuvent croiser des filières différentes. Ces étudiants donnent des réponses originales, à l’inverse des étudiants en école de commerce, qui utilisent tous des outils marketing de type SWOT ('forces, faiblesses, opportunités, menaces', en français), et dont les réponses sont toujours les mêmes."

Les littéraires attendus dans les métiers RH

Les recruteurs le déplorent : les profils littéraires et SHS n’ont pas conscience de leurs compétences qui sont pourtant précieuses pour exercer des métiers apparus récemment (dans le numérique notamment, où la production de contenus et l’écrit prennent une place toujours plus importante), ou des métiers pour lesquels il n’existe pas de formation dédiée.

C’est le point de vue de Stéphane Dahan, le directeur du recrutement d’Alten, société d’ingénierie et de conseil en technologies, qui recrute principalement des ingénieurs. "Les diplômés de ces filières nous intéressent surtout pour les métiers des ressources humaines, souligne-t-il. Il n’existe pas d’école du recrutement. C’est pourtant un métier fondamental, qui requiert des compétences que possèdent les littéraires et SHS. Nous avons besoin de chargés de recrutement cultivés, sachant évaluer, rédiger. Je pense également aux métiers de la communication interne qui nécessitent de savoir écrire, créer des contenus : on ne trouve pas cela dans les écoles de commerce et d’ingénieurs."

Nous avons besoin de chargés de recrutement cultivés, sachant évaluer, rédiger.
(S. Dahan)

Celui qui est aussi président de Talents du numérique, une association qui reliant établissements de formation et entreprises du numérique, affectionne les littéraires et les SHS sur d’autres fonctions que les RH.

"J’ai découvert récemment une école spécialisée dans le management interculturel, proposant des cursus de traduction et d’interprétation. J’embauche ses diplômés parce que le management interculturel n’est pas inné, et que les besoins sont grandissants sur de nombreux postes transversaux", justifie-t-il.

Des doubles diplômes pour mutualiser les réseaux

Ces compétences transversales, que littéraires et SHS possèdent inconsciemment, sont pour les entreprises le saint Graal des recruteurs.

"Nous aidons les étudiants à traduire leur diplôme en compétences et à en prendre conscience, rappelle Patrick Nivolle.

C’est une démarche connue mais toujours d’actualité, car elle n’est pas encore assez diffusée dans leur esprit. En SHS, nous proposons des enseignements de 18 à 24 heures pour les former à la méthodologie de projet professionnel, mais également de valoriser ce qui est déjà professionnel dans leur cursus."

L’Upem encadre également ses étudiants dans la conception, la rédaction et l’envoi de propositions spontanées de missions à des TPE et PME, telles que la création d’un site web, la rédaction de textes promotionnels ou la réalisation d’enquêtes de prospection. En 2017, afin de renforcer le lien des étudiants littéraires avec les entreprises, l’université a ouvert une licence de lettres modernes en alternance.

À Grenoble, c’est aussi par les diplômes que se renforce le pont entre les études littéraires et l’emploi. GEM (Grenoble École de management) et l’UGA (Université Grenoble-Alpes) ont lancé un partenariat en 2008 qui a débouché sur la création de plusieurs doubles diplômes : une licence de elttres et management, puis, en 2010, une licence d’histoire et management, ainsi qu’une licence de philosophie et management.

"Ces diplômes s’adressent principalement à des khâgneux qui ne trouvaient pas leur compte en école de commerce, détaille Aurélie Bouyer, chargée des partenariats à GEM. Nous recevons ainsi des étudiants de l’université et nous y envoyons nos étudiants. Avec l’UGA, nous croyons à l’hybridation des compétence. Au lieu de discriminer les profils littéraires et SHS, nous préférons les valoriser dans ce qu’ils ont de rare pour des entreprises qui cherchent des moutons à cinq pattes : capacités analytiques, capacité à tenir des discussions stratégiques, mais aussi savoir tenir un budget et être bon gestionnaire."

L’avantage de ces échanges inter-établissements ? "Les étudiants de l’université ont accès à tous nos services, ils sont considérés comme des alumni et s’ils cherchent un stage, ils peuvent être épaulés par notre bureau des stages. C’est l’effet réseau", conclut Aurélie Bouyer. En attendant l'effet amplificateur de tels dispositifs sur le taux d'insertion des diplômés littéraires.


Jean Chabod-Serieis | Publié le

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