Espagne : une autonomie universitaire élargie mais rigide

De notre correspondant en Espagne, Armand Chauvel
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L'université de Salamanque.
L'université de Salamanque.
A l’heure du colloque de l’association de l’université européenne (EUA) qui se tient à Barcelone, quels sont les contours de l’autonomie pour les universités espagnoles ? Sur le mode d’élection du président, la liberté d’introduire de nouvelles formations ou le recrutement d’enseignants, les responsables universitaires apprécient les marges de manœuvre permises par l’autonomie. Restent les lourdeurs administratives en raison de la double tutelle Etat-régions et la question du financement.

En Espagne, l’histoire de l’autonomie universitaire ne date pas d’hier. Son principe a été affirmé dans la constitution de 1978 et ce n’est qu’en 2007 que la loi organique des universités (LOU) écrite en 2001 a été mise en oeuvre. Gouvernance, enseignement, financement : comment se décline-t-elle pour les universités ?

Une élection du président à la carte

Le gouvernement socialiste de José Luis Rodriguez Zapatero a donné à la cinquantaine d’universités publiques la possibilité de choisir les modalités d’élection de leur président. Le vote se fait soit au suffrage universel, soit de façon plus restreinte, en le limitant aux membres du conseil. Secrétaire des universités du syndicat Comisiones Obreras (CCOO) pour la Catalogne et professeur à l’Université polytechnique de Catalogne (UPC), Maria José Saura apprécie le choix offert pour l’élection du président : « Chacune des méthodes a ses avantages et ses inconvénients qui dépendent du contexte ; par exemple, si une université joue un rôle économique moteur, le vote par le conseil peut éviter une politisation excessive. »

Flexibilité accrue sur le choix des disciplines et des enseignants

Autres marges de manœuvre acquises avec la loi : la liberté d’introduire de nouvelles disciplines ou de sélectionner les professeurs correspondant le mieux à leur profil, grâce à un système d’accréditation. Une nouvelle flexibilité appréciable pour les responsables universitaires. « Cela nous donne un peu plus de liberté et nous envisageons de créer des premiers cycles d’anthropologie et de musicologie ainsi qu’un premier cycle combiné droit-gestion d’entreprise dès 2010 », reconnaît Carlos Bersoza, recteur de la Complutense de Madrid.

Les régions ont la main sur le financement

Les universités doivent cependant compter avec le gouvernement central et les communautés autonomes (régions), autres acteurs importants de la politique universitaire. Le premier rédige les lignes directrices, comme la définition des critères d’admission ou de validation des diplômes, tandis que les secondes, dix-sept en tout, administrent et réglementent le système sur leur territoire, avec la haute main sur le financement (en moyenne, 74 % des ressources des universités proviennent de subventions publiques, 13 % des droits d’inscription, etc.).

Or, les relations à l’intérieur de ce triangle sont parfois houleuses : en Catalogne notamment, le gouvernement régional et certains recteurs s’opposent en ce moment à la répartition géographique des disciplines... « Ce conflit n’est pas représentatif de la situation espagnole, tempère Josep Casanovas, vice-recteur de l’UPC de Barcelone. Ce qu’on peut dire, plus généralement, c’est que les mécanismes actuels de gouvernement des grandes universités ne sont pas adaptés à la complexité découlant de leur extraordinaire montée en puissance et en qualité ces dernières années. » D’où une autonomie parfois théorique, selon lui, où peuvent interférer à tout moment lois et décrets du gouvernement central ou des communautés autonomes. Pour Josep Casanovas, un mode de direction avec un triumvirat président-recteur-responsable exécutif - dans lequel l’autorité du président pourrait même dépendre plus étroitement du pouvoir politique - faciliterait les choses. Il est vrai qu’avec 40 % de ressources privées, l’UPC est à la pointe en matière d’ouverture sur le monde économique.

Eviter de copier le modèle anglo-saxon

Les universités espagnoles se sentent-elles tentées par le modèle d’autonomie à l’anglo-saxonne ? « Certainement pas. Il ne faut pas confondre autonomie et indépendance ; nous défendons l’autonomie, mais dans un modèle social de cohésion à la finlandaise », rappelle la syndicaliste Maria José Saura. Pour le recteur de la Complutense, Carlos Bersoza, le système anglo-saxon n’est de toute façon pas applicable ici. « Ce qu’il faut en revanche, assure-t-il, c’est flexibiliser la gestion, donner des ressources en fonction des résultats, si besoin faire jouer la discrimination positive en aidant les bonnes universités. » Absorbé à 75 % par les frais salariaux, le budget de 500 millions d’euros de la Complutense lui laisse, dit-il, trop peu de marges de manoeuvre.

Quoi qu’il en soit, il existe un consensus pour reconnaître que l’Espagne occupe une position enviable en matière d’autonomie. « Le gouvernement aurait juste pu se montrer un peu plus audacieux », estime Josep Casanovas, qui aimerait que le rôle et la responsabilité des universités dans le cadre de l’adaptation au processus de Bologne soient élargis. « Notre système a ses vertus, mais la philosophie de l’espace européen d’éducation s’y reflète insuffisamment », juge quant à elle Maria José Saura.  


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