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Harcèlement sexuel : la difficile libération de la parole dans l’enseignement supérieur

Aurore Abdoul-Maninroudine
Publié le - Mis à jour le
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Harcèlement sexuel : la difficile libération de la parole dans l’enseignement supérieur
Selon le collectif Clasches, les victimes osent rarement se lancer seules dans une procédure de plainte pour harcèlement sexuel. // ©  Teresa SUAREZ/REA
Le 4 décembre 2017, la ministre Frédérique Vidal annonçait une série de mesures pour lutter contre le harcèlement sexuel dans l’enseignement supérieur. Mais le collectif féministe Clasches, créé en 2002, regrette une absence de moyens financiers et de leviers juridiques. L'un de ses militants témoigne, de façon anonyme.

Pour quelles raisons le Clasches (collectif de lutte anti-sexiste contre le harcèlement sexuel dans l’enseignement supérieur) a-t-il été créé et quelles actions menez-vous ?

Le Clasches est un collectif féministe créé en 2002 à la suite de la dénonciation par une doctorante des agissements de son directeur de thèse. À l’origine, ses membres étaient principalement des doctorantes en sciences sociales mais il est ouvert aux étudiant(e)s, enseignant(e)s-chercheur(e)s et membres du personnel administratif. Nous sommes également indépendants de tout syndicat ou parti politique et de toute université.

Nous menons des actions d’information – nous avons publié en 2014 un guide pratique à destination des victimes – et proposons des formations. En novembre, nous avons par exemple échangé pendant deux heures avec 200 doctorant(e)s de l’université de Poitiers. Nous recueillons aussi des témoignages sur notre site Internet et nous accompagnons les personnes qui souhaitent mener des procédures disciplinaires ou judiciaires, en lien avec les missions égalité hommes-femmes lorsqu’elles existent.

Vous êtes vous-même enseignant-chercheur. Pourquoi souhaitez-vous rester anonyme ?

C’est un choix collectif. Il s’agit en partie d’un anonymat de protection pour ma carrière : il n’est pas neutre, dans notre champ professionnel, de s’engager sur ces questions. Cet anonymat relève aussi d’une tradition féministe qui fait passer le collectif devant les membres. Il est toutefois relatif puisque nous participons à des formations publiques.

Les mesures annoncées le 4 décembre 2017 par la ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation, Frédérique Vidal, vont-elles dans le bon sens ?

D’un point de vue général, les mesures annoncées sont anecdotiques en l’absence de moyens financiers supplémentaires et de leviers juridiques contraignants. Prenons l’exemple des cellules de veille contre le harcèlement sexuel. Depuis une circulaire de 2015, toutes les universités devraient en être dotées, or seules une vingtaine d’entre elles ont créé de telles structures. Sans obligation, nous pouvons d’ores et déjà être sûrs qu’il n’y aura pas 80 cellules contre les violences sexistes et sexuelles à la rentrée 2018.

D’un point de vue juridique, rien n’a été annoncé non plus, alors que la procédure disciplinaire actuelle contient de nombreuses failles. D’une part, seul le président ou la présidente de l’université peut saisir la commission disciplinaire. D’autre part, pour les enseignantes-chercheuses et enseignants-chercheurs, cette commission est constituée de pairs du même établissement, de rang au moins égal. Il est difficile, dans ces conditions, de se détacher d’une logique corporatiste.

Enfin, dans l’esprit de cette procédure, c’est l’État qui est victime d’un manquement de l'un de ses fonctionnaires. À ses côtés, il faudrait reconnaître un statut particulier à la victime “personne physique” afin qu’elle ait au moins un droit à l’information sur l’avancement de la procédure. Il faut d’ailleurs rappeler que les deux procédures (disciplinaire et pénale) sont totalement séparées et indépendantes. Or, il arrive régulièrement qu’on fasse croire à la victime présumée qu’elle ne peut rien faire s’il n’y a pas de plainte au pénal. C’est faux.

Plus qu’une libération de la parole des victimes, nous vivons en ce moment une affirmation de l’écoute qu’on leur accorde.

L’enseignement supérieur est-il un milieu particulièrement propice au harcèlement sexuel ?

Il est évident que la relation de dépendance et d’ascendant intellectuel qui peut exister entre un enseignant(e) ou un directeur de thèse et ses étudiant(e)s ou ses doctorant(e)s peut favoriser le harcèlement. En outre, même si les choses bougent, il y a encore cette croyance selon laquelle l’élite intellectuelle des universités, lieux de savoir, serait préservée des formes les plus violentes de sexisme, du harcèlement sexuel et du viol. On accorde donc souvent peu de crédibilité à celles qui osent dénoncer [de tels faits].

Plus qu’une libération de la parole des victimes, nous vivons en ce moment une affirmation de l’écoute qu’on leur accorde. Les victimes ont toujours parlé mais on préférait ne pas les entendre.

Le nombre de témoignages recueillis sur votre site a-t-il augmenté depuis l’affaire Weinstein et le succès du hashtag #balancetonporc ?

Il faut distinguer les témoignages déposés sur notre site et le nombre de procédures lancées. Depuis la création de #balancetonporc, un grand nombre de personnes témoignent via notre site sans vouloir ouvrir de procédure. Ce qu’elles nous disent, c’est : “Si jamais une même personne fait l’objet de plusieurs dénonciations, je veux que mon témoignage soit apporté au dossier.” Mais elles ne souhaitent pas se lancer seules dans une procédure.

En fin de compte, nous avons reçu en novembre une quarantaine de témoignages mais nous suivons sur le long terme et connaissons les tenants et aboutissants d’une vingtaine de cas depuis le début de l’année. Ce n’est évidemment que la partie émergée de l’iceberg.

Une campagne de prévention sur les campus au printemps 2018

À l'occasion d'un colloque international organisé le 4 décembre 2017 à l'université Paris-Diderot, Frédérique Vidal a annoncé une série de mesures visant à lutter contre le harcèlement sexuel dans l'enseignement supérieur.

Dès la rentrée 2018, tous les établissements devront avoir mis en place un dispositif de lutte contre les violences sexistes et sexuelles : une cellule d'écoute sera créée dans chaque université et chaque école.

Par ailleurs, une mission chargée de faire un diagnostic approfondi concernant les procédures disciplinaires sera lancée dans les prochaines semaines “afin d'identifier les difficultés matérielles et juridiques rencontrées par les établissements”, a précisé la ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation.

Le ministère annonce également le lancement d'une campagne de prévention et de sensibilisation sur les campus, organisée par les organisations étudiantes et prévue pour mars 2018.

Enfin, les agents du CROUS seront tous formés, “afin de mieux comprendre les inégalités pour pouvoir mieux les repérer et mieux lutter contre elles”, a annoncé Frédérique Vidal.


Aurore Abdoul-Maninroudine | Publié le - Mis à jour le

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