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Frais de scolarité des étudiants étrangers : les budgets des universités menacés ?

Eva Mignot
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Université Paris Descartes Paris 5
Le pourcentage d'étudiants étrangers hors UE varient selon les établissements et pourraient donc ne pas avoir les mêmes répercussions sur les futurs budgets. // ©  Camille Stromboni
Tous les établissements n’accueillent pas la même proportion d’étudiants étrangers. Augmenter leurs frais de scolarité pourrait créer ou accentuer les disparités économiques entre universités et fragiliser l'attractivité de certaines filières.

Clermont, Lyon 2, Rennes 2, Aix-Marseille, Tours… Ces dernières semaines, une dizaine d’universités françaises ont annoncé qu’elles refusaient d’appliquer la hausse des frais de scolarité prévue pour les étudiants étrangers extra-communautaires (hors Union européenne). Et le rappel à l’ordre de Frédérique Vidal, la ministre de l’Enseignement supérieur, devant le Sénat mercredi 16 janvier 2019, n’y a rien changé.

Pour ces établissements, pas question de mettre fin au principe de quasi-gratuité de l’accès à la scolarité ou de créer des distinctions entre étudiants français et étrangers. Si l’opposition est présentée comme idéologique, les conséquences d’une telle mesure pourraient bel et bien être économiques. Augmenter les frais de scolarité pourrait en effet créer des inégalités entre universités.

Des établissements hétérogènes

Tous les établissements n’accueillent pas le même nombre d’étudiants étrangers. Quand ces derniers représentaient 22,7 % des inscrits de l’université Paris 8 en 2016–2017, leur part s’élevait seulement à 9,9 % à Rennes 2, selon les chiffres du ministère de l’Enseignement supérieur. Et la proportion d’extra-communautaires varie tout autant.

Ainsi, les revenus que les universités pourraient tirer de la hausse de leurs droits d’inscription différeraient d’un établissement à l’autre. Avec des droits d’inscription annuels de 2.770 euros pour les étudiants en licence et de 3.770 euros en master et doctorat, les inégalités pourraient se révéler conséquentes.

Une hausse pour compenser le non-financement du GVT ?

Des répercussions d’autant plus problématiques qu’il a été un temps envisagé de dédier au moins une partie de ces ressources supplémentaires aux dépenses fonctionnelles des universités. Dans un courrier de la Dgesip (Direction générale de l’enseignement supérieur et de l’insertion professionnelle), la Rue Descartes a ainsi invité les universités à s’appuyer notamment sur la hausse des frais de scolarité pour compenser le non-financement par l’État en 2019 du glissement vieillesse-technicité (la variation de la masse salariale liée à l’ancienneté des fonctionnaires et au changement d’échelons).

Si par la suite, le cabinet a rétropédalé en confirmant que l’augmentation de ces droits d’inscription devait financer des bourses et améliorer les conditions d’accueil, une telle décision pourrait pénaliser davantage les établissements attirant relativement peu d’étudiants étrangers et accumulant les difficultés financières.

Fuite des candidats ou attractivité renforcée ?

Quelles universités pourraient être favorisées par cette mesure ? Difficile à dire. "Dans l’esprit du ministère, cette hausse doit se traduire par davantage de moyens pour les universités. Cependant, il existe une grande hétérogénéité entre les établissements, qui n’accueillent pas tous des étudiants étrangers solvables", rappelle Alain Trannoy, professeur d’économie à l’École d’économie de Marseille.

L’augmentation risque de décourager une partie des candidats, notamment ceux originaires d’Afrique subsaharienne, qui ne pourront pas réaliser d’investissement financier supplémentaire.

Il existe une grande hétérogénéité entre les établissements qui n’accueillent pas tous des étudiants étrangers solvables.
(A. Trannoy)

Les universités avouent leur incapacité à mesurer cet effet, et donc, à évaluer leurs futures ressources. "Il peut y avoir plusieurs effets contraires. Les étudiants étrangers fuiront-ils les formations universitaires françaises pour poursuivre leurs études supérieures dans des pays voisins ? La politique d’exonération des universités envers les étudiants extra-communautaires pourrait-elle changer la donne ?" se demande, Céline Meslier, vice-présidente en charge de la stratégie internationale à l’université de Limoges.

Les gagnants et les perdants de la hausse des droits d’inscription

Les universités françaises bénéficiant d’une forte visibilité à l’international pourraient-elles être les seules gagnantes ? Possible. Pour un coût de formation supérieur, les étudiants étrangers solvables risquent d’être plus exigeants et choisiront les établissements les plus cotés.

Sorbonne Université ou encore Aix-Marseille pourraient tirer leur épingle du jeu. Ces noms parlent aux étudiants internationaux, et surtout, monopolisent les premières places françaises des classements.

Les établissements moins réputés, souvent installés dans des métropoles de taille moyenne, pourraient toutefois mettre en avant d’autres arguments. "La question du coût de la vie peut jouer en notre faveur. Les étudiants qui auront déjà à payer des frais de scolarité conséquents ne pourront peut-être pas se loger dans une ville où les loyers sont élevés", estime Céline Meslier.

Des filières fragilisées ?

Au-delà des inégalités entre établissements, il est à craindre que des disparités entre filières au sein d'un même établissement ne fassent leur apparition. Le risque ? Pour bénéficier de ressources supplémentaires, les établissements pourraient chercher à surinvestir dans les formations qui attirent le plus d’étudiants étrangers (telles que médecine ou gestion).

Au détriment, peut-être, des formations perçues comme moins intéressantes financièrement à terme, comme les lettres ou les sciences humaines. "Nous risquons d’assister à une course aux étudiants les plus solvables", alerte Hervé Christofol, secrétaire général du SNESUP-FSU. "Les étudiants qui payent des frais de scolarité plus élevés en voudront pour leur argent", poursuit-il.

Les étudiants qui payent des frais de scolarité plus élevés en voudront pour leur argent. (H. Christofol)

"Nous devrons veiller à préserver les filières qui ne sont pas considérées comme des formations menant à des carrières rémunératrices", renchérit Céline Meslier.

Ces formations, perçues comme menant à des emplois peu rémunérés, pourraient d’ailleurs être encore plus boudées par des étudiants qui, après une analyse coûts-bénéfices, n'estimeraient pas les bénéfices finaux suffisamment élevés pour suivre ces enseignements.

"Certaines filières dans les sciences dures sont déjà fortement concurrencées. Avec cette mesure, il y a un risque très clair de déperdition", assure Céline Meslier, avant de conclure : "Il faut réussir à maintenir une cohérence globale qui tienne compte des disparités."


Eva Mignot | Publié le

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