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Ils ont quitté l'enseignement supérieur et la recherche

Marie-Anne Nourry
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©plainpicture/Jasmin Sander
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Manque de reconnaissance, charge de travail insupportable, absence de perspectives d'évolution… Alors que la manifestation "Sciences en marche" arrive à Paris pour alerter les pouvoirs publics sur la crise que traverse l'emploi scientifique, EducPros donne la parole à des enseignants et des chercheurs qui ont décidé de quitter le monde de l'enseignement supérieur et la recherche et de se reconvertir. Témoignages.

Ex-maître de conférences : " Je ne pouvais pas tout faire ou alors je devais accepter de faire mal"

Nicolas* R., 46 ans, a quitté le poste de maître de conférences en sciences humaines à l'université de Franche-Comté en 2011. Il est à présent collaborateur scientifique dans un organisme privé à l'étranger. Une évolution qui lui a permis de s'épanouir professionnellement.

"Le métier d'enseignant-chercheur ne correspondait plus à mes attentes. La lourdeur administrative était de plus en plus forte et il était devenu impossible d'être publiant performant, de participer à des colloques, de gérer un laboratoire, de courir après les contrats, d'être au top en donnant des cours pointus tout en apprenant à écrire à une frange de plus en plus grande, avec l'idée que l'échec des étudiants est désormais notre faute.

Bref, je ne pouvais pas tout faire dans des journées de 24 heures. Ou alors je devais accepter de faire mal, ce qui est difficile déontologiquement.

En outre, je n'avais aucune reconnaissance financière avec un salaire de 2.700 € après 15 ans de carrière. Titulaire d'une HDR [habilitation à diriger des recherches], j'ai vite compris que le système de recrutement local m'empêcherait toute progression."

La lourdeur administrative était de plus en plus forte.

Chercheur dans le privé

"Je n'ai pas tout à fait effectué une 'vraie' reconversion car j'ai profité de mon réseau pour obtenir un poste de recherche dans un organisme privé. La contrainte administrative a quasiment disparu pour une grande liberté de travail favorisant l'innovation, et le salaire est bien au-dessus de ce que je pourrais espérer. Mais bon, je ne suis plus en France.

Je remercie tout de même le système de délégation et de détachement qui a grandement facilité cette reconversion, sans grand risque car j'ai la possibilité de revenir à tout moment même si je ne l'envisage pas franchement."

Enfin épanoui

"Je continue d'enseigner quelques heures dans des formations que je choisis, ce qui me permet de garder un contact avec les étudiants. Le plaisir de travailler est revenu. À moins que l'on me fasse une proposition très intéressante ou que mon organisme actuel fasse faillite, je ne compte pas reprendre mes fonctions dans les prochaines années." 

Ex-PRAG : "Un métier très souvent méprisé"

Sophie* F., 28 ans, a quitté un poste de PRAG (professeur agrégé affecté dans l'enseignement supérieur) aux Arts et Métiers ParisTech en septembre 2014 pour se lancer dans la création d'une entreprise de conseil. En cause notamment : le manque de reconnaissance sociale.

"J'ai changé de voie par manque de perspectives, de moyens, de reconnaissance, de vision. Je suis lassée du système, de la politique politicienne qui prend le pas sur le mérite et l'intérêt de l'étudiant. Je suis aussi partie par manque de reconnaissance financière, et d'un salaire qui baisse chaque année, par le jeu des valorisations de projets et de missions toujours plus faibles. Il faut travailler plus pour gagner moins.

Enfin, j'ai quitté l'enseignement à cause du manque de reconnaissance sociale de ce métier, très souvent méprisé par les gens que l'on rencontre.            

Ce départ fut une décision mûrement réfléchie. Se lancer dans l'entrepreneuriat n'est jamais facile, et je n'ai pu compter que sur mes propres moyens, mon réseau et mon entourage. Pour le moment, je n'envisage pas de revenir à l'enseignement, sauf si mon entreprise ne fonctionne pas."

Université Paris Sorbonne-Paris 4 - site Clignancourt - sept.2013 © E.Vaillant et C.Stromboni

Ex-ATER : "Les perspectives de recrutement ne m'ont pas encouragé à aller au bout de ma thèse"

Clément* S., 31 ans, ex-ATER (attaché temporaire d'enseignement et de recherche) à l'université de Lorraine, a renoncé à aller au bout de son doctorat en 2010, pour se réorienter vers un poste d'ingénieur des systèmes d'information et de communication.

"C'est essentiellement en raison d'un échec dans la rédaction de ma thèse que j'ai décidé de quitter l'enseignement et la recherche. Les perspectives de recrutement dans le milieu universitaire ne m'ont pas encouragé à aller jusqu'au bout. Et malheureusement, la valeur du doctorat se limite à la sphère universitaire et à quelques secteurs de R&D.

La reconversion vers un poste d'ingénieur des systèmes d'information et de communication a été facile. Je souhaite vivement revenir vers l'enseignement, mais ma charge de travail actuelle ne me le permet pas. La recherche m'intéresse toujours aussi, mais probablement uniquement au travers de missions courtes.

Enfin, je me trouve bien plus épanoui dans mon métier actuel, qui me donne accès à plus de contacts professionnels que ce que j'ai pu connaître à l'université."

Ex-maître de conférences : " Avec trois enfants, je n'avais pas envie de sacrifier ma vie personnelle"

Maître de conférences à l'université Paris 1 jusqu'en 2011, Caroline* H. est à présent chef de projet dans une agence sanitaire. Les mauvaises conditions de travail et la pression exercée sur la recherche ont eu raison de sa vocation pour l'enseignement.

"Après 16 ans passés au sein de l'université Paris 1 en tant que maître de conférences en économie, dont les six dernières à diriger un master, les conséquences de la loi Pécresse ont dégradé encore plus mes conditions de travail. J'étais heureuse de préparer mes cours en économie de la santé et de la protection sociale et d'aider les étudiants à s'insérer sur un marché du travail encore porteur après leur master professionnel. Mais il fallait aussi faire de la recherche et publier dans des ‘revues étoilées’, tout cela sans secrétariat, sans ordinateur et sans bureau personnel, avec une rémunération inférieure de 1.000 € net par rapport à ce que je pouvais obtenir dans une agence sanitaire !

Avec trois enfants, je n'avais pas envie de sacrifier ma vie personnelle pour une hypothétique prime de 1.300 € par an que l'on risquait de me supprimer, ou un vague poste de professeur deuxième classe."

Je suis une bonne pédagogue et l'enseignement me manque un peu

S'adapter à de nouvelles méthodes de travail

"Il a été facile de se reconvertir au niveau disciplinaire car l'économie de la santé est une discipline appliquée, et la régulation des dépenses de santé est particulièrement d'actualité. Pour autant, les méthodes de gestion de projets étaient nouvelles pour moi, mais j'ai su m'y adapter.

Les contraintes administratives et la bureaucratie m'ont malheureusement rattrapée, mais nous avons des équipements, des assistantes et de la bonne humeur. Cela change tout !"

Un retour envisagé à l'enseignement

"Je suis une bonne pédagogue et l'enseignement me manque un peu. J'envisage d'y revenir un jour par vocation, pour aider les jeunes, qui sont notre avenir. Quand je vois les conséquences du désengagement de l'État autour des licences, à travers mes enfants à qui je dois faire en permanence des cours particuliers de méthode, de coaching et d'économie, je me dis qu'il faut sauver ces pauvres gamins. Faire en sorte qu'ils ne décrochent pas et ne se retrouvent au chômage sans diplôme après trois ans sur les bancs de l'université.

Cependant, je ne sais pas exercer correctement quatre métiers à la fois : enseignante, chercheuse, administrative, manager... Il faut tout changer et nous valoriser au lieu de nous écraser, en laissant entendre que l'on est toujours en vacances. D'ailleurs, j'ai bien plus de vacances qu'avant dans mon nouveau poste !"

Ex-directeur d'établissement : "J'ai dû casser l'image du docteur auprès des recruteurs"

L'enseignement supérieur privé compte également son lot de déçus. Jean D., 48 ans, a  quitté la direction d'une école d'ingénieurs privée en 2006. Aujourd'hui, il est directeur R&D chez un éditeur de logiciels. Une reconversion qui n'a pas été évidente.

"Le budget des écoles d'ingénieurs pour lesquelles j'ai travaillé était insuffisant pour faire face aux nombreux objectifs à relever : numérisation des techniques d'enseignement, recherche de haut niveau, internationalisation des campus, etc. La charge de travail était insupportable, avec une répercussion sur la santé de mes collègues (et de la mienne !).

Et lorsque vous constatez que les rémunérations internes sont inférieures aux rémunérations des anciens élèves, vous vous posez la question d'une reconversion pour rejoindre le secteur de l'industrie et des services."

Le docteur est malheureusement assimilé à un poète.

Reconversion difficile

"Le docteur est malheureusement assimilé à un poète, un doux rêveur incapable de comprendre l'offre et la demande, la compétition, etc. J'ai réussi à casser cette image auprès de recruteurs et je dirige actuellement un département R&D de 20 personnes chez un éditeur de logiciels leader sur son marché. J'ai également investi du temps et de l'argent dans la création d'une start-up.        

Revenir un jour au monde de l'enseignement et de la recherche est une possibilité que je n'écarte pas, mais ce n'est pas dans mes priorités. La situation du marché de l'enseignement et de la recherche me semble plus difficile aujourd'hui qu'il y a dix ans."

*Les prénoms ont été changés



Marie-Anne Nourry | Publié le

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elisabeth.berg.

rien n'a changé.. certes on tend à pousser les gens dehors mais les drh et leur personnel n'ont aucune connaissance quant aux atouts professionnels et scientifiques des gens qu'ils emploient. pour une reconversion, il faut un carnet d'adresses ou etre très connu (ceux la n'ont pas de pb de reconversion); le privé méconnait le potentiel humain et scientifiques, ils preferent employer des touts jeunes, chargé de mission, études, qui ne vont pas vers les concours d'Ec ou de chercheurs . C'est un monde parallèle. quel gachis humain!!... et scientifique.

MP.

Bonjour, A l'image d'E Berg (1er commentaire), serait-il possible d'avoir plus d'informations sur ces reconversions? Je suis également MCF et mes démarches auprès de ma RH m’amène à la conclusion que l'idée même qu'un MCF veuille changer de métier est inconcevable... Je suis donc intéressé par tout témoignage afin que je puisse élaborer moi-même une stratégie de reconversion! Merci!

elisabeth.berg.

helas, 2 ans apres mon premier message, rien n’a changé les RH d’universite sont de simples gestionnaires qui ne connaissent pas les competences scientifiques du personnel EC et ne veulent pas sen donner la peine. pour eux ce sont des charges de cours, des formateurs, mal perçus. les personnels adm, les resp, vivent en huis clos et a part les qq professeurs sous pleine lumiere, le reste ne compte pas, ils ont qu’a partir . le cas de Besançon semble rare.

Elisabeth Berg.

bonjour, maitre de conférences, j'aimerais en savoir plus sur les possibilités de détachement et de délégation, j'ai lu les textes mais il me manque des exemples et le bureau DRH reste dans silence. Si on veut sortir des délégations classiques très liées au carnet d'adresse et fonctionnement administratif, quelle société peut nous 'embaucher', association scientifique?.. Nicolas R avait de toute évidence des atouts internes et donc externes, que nomme t-on "collaborateur scientifique"? s'est-il tourné vers la Suisse, l'Allemagne, dans ce cas comment le détachement se fait-il avec dans un autre pays? pouvez vous donner beaucoup plus d'information sur cela, énormément de maitre de conférences sont concernés merci

ZAK.

Je suis très intéressé par la réponse à cette question. Avez-vous eu des réponses?

Lydia Nikasinovic.

Bonjour Je souhaiterais échanger avec les personnes qui ont témoigné dans cet article. Est-e possible?

Ari Massoudi.

La France s'éffrite, s'éffondre, se désagrège de toute part à cause du passéisme et de l'immobilisme des élus et des gouvernements successifs (le peuple a aussi sa part de responsabilité). La réforme "phare" de Sarkozy a été l'autonomisation des Universités, très bonne réforme, enfin sur le papier, car une réforme si elle n'est pas faite à 100%, aura toujours les inconvénients de l'ancien système sans avoir les avantages du nouveau, et bien sur, tous les opposants à la réforme s’esclaffent et disent :" vous voyez que la réforme n'a pas marché, c'était mieux avant, on vous l'avait dit !" La réforme des Universités aurait du dissoudre les instituts de recherche (CNRS, INRA, INRIA, INSERM ..., plus de 40 instituts de recherche en France !), transférer juridiquement les contrats de travail du personnel chercheur et administratif, mais également les projets de recherche en cours vers les Universités; cela aurait donné un poids et une visibilité sans commune mesure à nos Universités ... mais devant la fronde des instituts de recherche, le gouvernement Sarko a laissé tombé la partie la plus importante de la réforme (et on aurait été à 70%). Enfin, pour que la réforme atteigne ses 100%, il aurait fallu dé-fonctionnariser l'Université, transformer les contrats de travail des enseignants-chercheurs, chercheurs et administratifs, du statut de fonctionnaire ou assimilé fonctionnaire (cad dépendant du droit public) en contrat de travail de droit privé ! J'indique un article que j'ai écris sur mon blog qui est à la fois une ode la recherche scientifique et à la production de connaissance, et ma vision prospective sur l'évolution de l'Humanité. Ça amusera peut-être quelques badauds internautes : http://www.strategy-of-innovation.com/2014/04/le-prochain-saut-evolutif-de-l-espece-humaine-sera.html Le système d'éducation et de formation supérieure française, explicité de façon magistrale en une planche de BD et par un américain : http://www.phdcomics.com/comics/archive.php?comicid=1292

blotch.

Avis très intéressant. On voit bien à la lecture de votre CV que vous avez vous même préféré changer de voie malgré un immense talent pour la recherche. Dommage, quelle perte incommensurable pour la recherche médicale française ...

Elysée.

Ari Massoudi est docteur en biologie cellulaire et moléculaire à l'Université de Nice Sophia-Antipolis, après plusieurs années de recherche sur la biologie des cellules souches humaines, il est aujourd'hui consultant en stratégie auprès des start-up et des entreprises technologiques. Intéressant de voir que ceux qui prônent la défonctionnarisation des enseignants chercheurs sont le plus souvent ceux qui n'ont pas réussi à être titularisés dans leur université. Quand la rancune guide la réflexion...

Delphine.

Pour Elysee; j'ai été titularisée et je suis totalement d'accord avec son discours... Il n'y a aucune rancune apparente dans son message mais un simple constat. Aujourd'hui la France n'a malheureusement plus le luxe de se payer des enseignants-chercheurs et doit assumer en réformant ce système!!!

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