Jean-Charles Pomerol, président de l'UPMC : "Il ne faut pas un pilotage dirigiste du ministère"

Propos recueillis par Camille Stromboni
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Jean-Charles Pomerol, président de l'UPMC : "Il ne faut pas un pilotage dirigiste du ministère"
La langue de bois, Jean-Charles Pomerol ne connaît pas. Le président de l'UPMC (université Pierre-et-Marie-Curie) n'hésite pas à critiquer les réformes en cours dans l'enseignement supérieur et la recherche, lorsqu'elles lui paraissent illogiques. En dénonçant le "deux poids deux mesures", pour la reconnaissance de son PRES Sorbonne universités. A la tête d'une université de très haut niveau, le professeur d’informatique et d’intelligence artificielle explique sa stratégie, à l'heure où les restructurations du paysage dans le supérieur et la recherche s'accélèrent.

Grand emprunt, PRES, autonomie, Plan Campus... Les restructurations de l’enseignement supérieur et de la recherche deviennent difficiles à concilier selon vous.

Effectivement, il faut que cela soit gérable et que l’on ne passe pas son temps à détruire ce qu’on a construit hier. Toutes les logiques peuvent se défendre, mais quand elles sont orthogonales, on ne peut les défendre en même temps. Gouverner des établissements avec une structure forte, ce n’est pas la même chose que de construire des campus. Par exemple, Condorcet reçoit des financements dans le cadre du Plan campus pour donner des mètres carrés aux établissements qui en ont besoin. Désormais, on nous explique qu’il faut mettre en place une gouvernance forte, dans le cadre des PRES. Mais à Condorcet il y a deux regroupements d’établissements différents : Hesam et Paris Cité .

Grand Emprunt : "L’essentiel, c’est qu’il y ait de vrais jurys internationaux de sélection des projets, contrairement à l’Opération Campus"

De même, donner l’autonomie aux universités et utiliser le Grand emprunt et les financements comme des leviers pour faire faire aux établissements autonomes ce que veut le ministère, c’est contradictoire. Notamment lorsque le ministère se sert du Grand emprunt pour nous orienter vers un grand établissement public, une sorte d’EPCS de niveau 2. Il ne faut pas un pilotage dirigiste du ministère. L’essentiel, c’est qu’il y ait de vrais jurys internationaux de sélection des projets sur le Grand emprunt, contrairement à ce qui s'est fait pour l’Opération Campus.

Quelle est la stratégie de l’UPMC dans son PRES ?

Notre logique n’est pas de fusionner en un établissement unique - en brûlant les étapes - mais de faire des choses ensemble. Depuis toujours, notre rapprochement est centré sur le quartier latin et il vise une complémentarité disciplinaire. Avec Paris 2 et Paris 4 , nous sommes arrivés à un regroupement significatif avec des lettres, des langues, du droit, des sciences et de la médecine.

Un grand établissement avec un conseil restreint [préconisé par le rapport IGAENR : « PRES et reconfiguration des sites universitaires ], ne serait-ce pas un moyen d’être plus efficace ?

Rappelons tout d’abord que ce conseil resserré, c’est une vraie tarte à la crème. Si nous souhaitons un tel système, à l’américaine, le conseil doit s’occuper principalement de la stratégie de l’établissement. Mais si l’on veut qu’il s’occupe de la gestion de l’université, des recrutements, etc., comme c’est le cas actuellement, il est impossible qu’il n’y ait pas de représentants académiques.

"Tous les présidents qui ont accepté la LRU sont ainsi favorables à un toilettage de cette loi"

Cela n’a d’ailleurs pas de sens d’avoir un seul établissement qui prend les décisions. Imaginons par exemple que nous soyons dans un PRES avec l’université d’Evry . Comment pourrions-nous faire des choix pour assurer la sécurité là-bas ? Par contre, la notion de réseau est très intéressante. Si par hasard ils n’avaient pas de master d’ingénierie, ils pourraient nous envoyer des étudiants, et inversement dans d’autres spécialités. Il va falloir d’ailleurs étendre la notion de réseau au-delà des PRES.

Enfin, il existe un certain nombre d’adaptations qui pourraient être mises en place intelligemment, sans être obligé de devenir un grand établissement avec un conseil restreint. Tous les présidents qui ont accepté la LRU sont ainsi favorables à un toilettage de cette loi - même si nous ne sommes pas forcément d’accord sur ce qu’il faut toiletter.

"Il est illogique que pour faire un PRES, certaines fondations soient bien vues par le ministère (Saclay -Condorcet ), mais pas la nôtre"

Je pense tout d’abord qu’il faut adapter les modalités électorales pour l’élection du conseil. Actuellement celles-ci poussent à un affrontement entre les différentes catégories d’enseignants-chercheurs. Il faut également retirer des prérogatives du CA (conseil d’administration) un certain nombre de tâches de gestion et renforcer le CEVU (conseil des études et de la vie universitaire) et le CS (conseil scientifique).

A quel stade en est l’UPMC au sein de son PRES Sorbonne universités et dans l’Opération Campus ?

Nos statuts sont votés depuis mars 2010. Nous attendons le décret pour notre fondation [FCS fondation de coopération scientifique] ainsi que notre dotation dans le cadre de l’Opération campus . Il est d’ailleurs une fois de plus illogique que, pour faire un PRES, certaines fondations soient bien vues par le ministère àSaclay ou à Condorcet , mais que pour la nôtre, ce ne soit pas le cas. Nous ne pouvons accepter l’arbitraire.

"Il faut faire évoluer la pyramide des postes, là où les personnels de niveau C arrivent à la retraite, il faut créer des postes de cadre"

Nous avons besoin de visibilité, au moins pour les dix années à venir. Egalement concernant la dévolution immobilière, qui doit être faite dans des conditions acceptables. Nous avons des projets en attente. Nous sommes en train de travailler sur des schémas directeurs immobiliers, avec  nos partenaires. Il va falloir trouver d’autres financements, demander des permis de construire, etc. De nombreuses équipes de recherche veulent s’installer chez nous. Nous aimerions que le ministère se prononce. 

Comment préparez-vous la mise en place de ces réformes ? Qui s’en charge au sein de l’établissement ?

Le plafond d’emplois est pour nous un vrai souci. Nous sommes limités concernant les fonctionnaires, c’est normal, mais aussi pour les non-fonctionnaires. Il faut également faire évoluer la pyramide des postes et qualifications, là où les personnels de niveau C arrivent à la retraite, il faut créer des postes de cadre (A) ou de cadre intermédiaire (B), Nous avons beaucoup de postes de rang C en université, c’est historique.

"Un certain nombre d'écoles serait peut-être venu avec nous dans le PRES Sorbonne Universités s’il n’y avait pas eu PSL [Paris Sciences et Lettres]"

Sur le Grand emprunt , il faudra également recruter une équipe. Actuellement, nous sommes encore dans le processus de bottom-up : les projets sont en train de remonter chez Jean Chambaz [vice-président Recherche de l'UPMC]. Nous allons ensuite faire des arbitrages, au niveau de l’établissement et du PRES pour les projets communs.

Sorbonne Universités ne comprend pas d’école. Cela pourrait-il évoluer ?

Ce qui nous réjouit tout d’abord, c’est la qualité de ce qui se fait dans le PRES. Nous sommes de plus en plus visibles et reconnus comme un acteur important. Concernant les écoles, un certain nombre serait peut-être venu avec nous s’il n’y avait pas eu PSL [Paris Sciences et lettres qui réunit cinq grandes écoles du Quartier latin ]. D’autres se posent la question actuellement et vont peut-être nous rejoindre. Quant au Museum national d’histoire naturelle, son conseil d’administration vient de voter favorablement pour discuter avec nous.

Que pensez-vous de l'augmentation des droits d’inscription à Dauphine ?

Jean-Charles Pomerol
: Cela ne devrait pas être un tabou. Tout d’abord plusieurs remarques. Il faut noter que pour les universités de lettres et SHS [sciences humaines et sociales], les droits d’inscription représentent une part du budget plus importante que pour nous. A l’UPMC, cela représente entre 3 et 4 millions d’euros, sur un budget de 450 millions. Les enjeux financiers en sciences et médecine sont donc relativement faibles.

"Il n’est pas choquant que la contribution de la famille soit plus forte pour une formation de master rentable avec un bon salaire assuré à la sortie"

D’autre part, il faut tout de même rappeler que d’une certaine manière, dans l’enseignement supérieur, ce sont les pauvres qui subventionnent les riches, puisque que 20 % des étudiants seulement viennent des classes défavorisées, contre 80 % des classes riche et moyenne. Il n’est en outre pas choquant selon moi que la contribution de la famille soit plus forte pour une formation de master rentable avec un bon salaire assuré à la sortie. Ce qui est important, c’est d’avoir un bon système de bourse pour les étudiants défavorisés, ce qui, d’une certaine manière, est contradictoire avec la gratuité.

"Les droits d’inscription ne règlent pas tout, sauf à vouloir des universités sans recherche"

Il faut noter aussi que le supérieur devient un marché mondial. Il est donc de plus en plus difficile de faire payer certains étudiants et pas d’autres. Par exemple, les familles paient dans les grandes écoles et dans l’enseignement supérieur privé. Et ce ne sont pas forcément les plus riches qui vont dans les écoles privées post bac. Sur le plan mondial, on pourrait penser que comme c’est gratuit en France, les étudiants étrangers vont se précipiter chez nous, mais ce n’est pas le cas, ils vont en Angleterre ! Probablement que les étrangers considèrent que la gratuité n’est pas crédible.

Enfin, les droits d’inscription ne règlent pas tout, sauf à vouloir des universités sans recherche. Ils dépassent ainsi rarement les 15 % du budget d’un établissement de recherche intensive. Si vous faites payer 10 000 dollars par étudiant - hors logement - vous pouvez faire vivre une université sans recherche. Ce qui coûte aux établissements, c’est la recherche. Une université publique qui fait de la recherche doit de toute façon être subventionnée par l’Etat. C’est le cas de toutes les grandes universités publiques.

Dévolution du patrimoine, PRES : les réponses de Valérie Pécresse à l’UPMC

Lors de l’inauguration de la partie Ouest de Jussieu, dans le cadre du chantier de désamiantage, la ministre de l’Enseignement supérieur a répondu le 10 mai 2010 à certaines des questions posées par le président de l’UPMC.

Sur la dévolution du patrimoine immobilier demandée depuis plusieurs années dans le cadre de l’autonomie :

« [Le campus] doit rester le siège de la grande université scientifique dont nous avons besoin au centre de Paris, un siège suffisamment vaste une fois réhabilité pour y accueillir l’université Pierre et Marie Curie dans son ensemble (…). C’est pourquoi je souhaite que les discussions engagés entre Paris-6 et mon ministère soient fructueuses : je suis en effet convaincue qu’avant l’été, nous pouvons parvenir à signer la convention immobilière qui inclura notamment la dévolution du patrimoine, permettant ainsi à l’université Pierre et Marie Curie d’approfondir son autonomie ».

Sur la reconnaissance du PRES Sorbonne universités :

« Je souhaite que toutes les conditions soient réunies pour qu’il aboutisse rapidement. Vous pouvez compter sur l’engagement total de mes services pour concrétiser ce beau projet, dès le résultat de l'analyse approfondie de son statut, et le constat de la présence de grandes écoles ».

Voir le discours de Valérie Pécresse .


FG


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