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L’Insead se convertit au master en management

Jean-Claude Lewandowski
Publié le
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En "business et management", l'Insead occupe la 3e place du classement QS des universités par disciplines 2015, devant Stanford et Oxford.
Avec son nouveau programme accéléré, l'Insead s'ouvre à un public plus jeune et s'insère dans un mouvement plus global en faveur du resserrement des études. // ©  Insead
La business school de Fontainebleau investit un nouveau marché, celui des masters, et accueille ainsi un nouveau public, celui des étudiants de 20-24 ans. Un virage stratégique qui touche aussi d’autres grands acteurs.

Changement de cap majeur pour l’Insead. Jusqu’alors exclusivement dédiée aux programmes "post-expérience" (MBA, formations pour dirigeants, etc.), la business school annonce pour la rentrée 2020 le lancement d’un Master In Management (MIM), destiné aux titulaires d’un bachelor ou d’une licence ayant au maximum deux années de pratique professionnelle.

Le cursus, d’une durée de dix mois seulement (six à Fontainebleau et quatre à Singapour), sera articulé en cinq périodes d’environ huit semaines, chacune associant cours théoriques (en présentiel) et mises en application immédiates. Trois séjours optionnels à Abu Dhabi, en Chine et à San Francisco sont également prévus, ainsi qu’une phase de préparation en ligne, sur un à deux mois. Enseigné entièrement en anglais, le MIM offrira un contenu généraliste, passant en revue de façon accélérée l’ensemble des disciplines du management. Le tout sera facturé au prix fort (47.500 euros), mais avec des possibilités de bourses au mérite, sur critères sociaux ou pour favoriser la diversité.

"Avec ce programme, nous allons élargir notre recrutement et toucher un public plus jeune que celui des MBA, expose Thibault Séguret, le directeur du MIM. Les candidats que nous ciblons ont suivi un bachelor dans différents pays du monde ; ils veulent s’ouvrir des horizons et acquérir une expérience globale, débouchant sur une carrière dynamique. L’Insead a vocation à accompagner ces futurs leaders de toutes nationalités, désireux d’avoir un impact positif sur la société."

Avec ce programme, nous allons élargir notre recrutement et toucher un public plus jeune que celui des MBA.
(T. Séguret)

Le nouveau MIM se veut aussi une réponse aux attentes des recruteurs : "Nous allons former des diplômés immédiatement opérationnels, maîtrisant les compétences clés – capacité d’écoute, aptitude au travail en équipe, expression claire", poursuit Thibault Séguret. D’où une pédagogie innovante, axée sur l’acquisition rapide des connaissances et sur la résolution de problèmes. Autre axe fort, un solide bagage en matière de numérique, notamment pour le traitement et l’analyse des données, avec même une initiation au codage.

Le relatif tassement des MBA, en particulier aux États-Unis, n’est bien sûr pas étranger à l’initiative de l’Insead. Si ce déclin n’affecte guère les écoles européennes, il devient clair que les perspectives de croissance sont désormais limitées sur ce type de programme. D’où la nécessité de trouver de nouveaux débouchés.

En France, MIM et cursus "grande école" se superposent

L’Insead n’est d’ailleurs pas la première grande business school à se lancer sur ce marché. Outre-Atlantique, Kellogg, Duke University ou le MIT (Massachusetts Institute of Technology) ont déjà ouvert leur propre master. En Europe, plusieurs écoles de premier plan tiennent le même raisonnement et étendent leur gamme de programmes. La London Business School est ainsi présente depuis plusieurs années sur ce créneau du MIM – ce qui lui a permis de ravir à HEC la première place du "classement général" des écoles de management européennes publié par le Financial Times.

En Espagne, l’Iese (Institut d'études supérieures de commerce) ouvrira son MIM dès la rentrée prochaine sur son campus de Madrid, aujourd’hui en cours d’extension, avec une cinquantaine d’inscrits. Coût : 37.500 euros. "Nous avons une longue expérience de la formation des cadres et dirigeants, souligne Franz Heukamp, doyen de l’Iese. Le MIM nous permet de couvrir désormais toute la gamme des formations au management – depuis le poste de junior manager jusqu’à celui de PDG. Avec ce programme, nous sommes en mesure d’aider les jeunes diplômés à acquérir les outils et les compétences nécessaires pour leur premier emploi."

Le MIM nous permet de couvrir désormais toute la gamme des formations au management – depuis le poste de junior manager jusqu’à celui de PDG.
(F. Heukamp)

Quant aux business schools françaises, les deux dernières années de leur programme grande école (PGE) correspondent exactement au MIM. Elles y accueillent d’ailleurs un nombre croissant d’élèves internationaux. Seules quelques-unes, comme Grenoble EM, proposent aussi un cycle MIM distinct.

La guerre des talents s’intensifie

"La création d’un MIM à l’Insead élargit le marché des masters, et peut contribuer à attirer en France de bons étudiants extra-européens, observe Alice Guilhon, directrice générale de Skema et présidente du Chapitre des écoles de management. Cela conforte la stratégie des business schools françaises, qui offrent en général une palette complète de programmes, à un moment où le marché des MBA se tarit, notamment à cause du montant très élevé des frais de scolarité. Déjà, aux États-Unis, nombre d’institutions remettent à plat leur offre de formations et se tournent vers les masters."

Même tonalité à HEC, où l’on estime que l’arrivée de nouveaux acteurs de renom sur le segment des masters va séduire de nouveaux candidats internationaux, "et au final bénéficier aux écoles disposant d’une marque puissante et reconnue à l’international". Pour Frank Bournois, directeur général d’ESCP Europe, l’initiative est aussi le signe d’un changement rapide du paysage et de la stratégie des business schools : "Le secteur est en pleine concentration, avec une hausse des effectifs dans les écoles leaders et un élargissement des portefeuilles de programmes, souligne-t-il. Demain, HEC ou l’Insead iront peut-être plus loin encore, en proposant des bachelors. Ce mouvement s’inscrit dans le contexte d’une bataille accrue entre les écoles, au plan mondial, pour attirer les meilleurs talents internationaux – avec un arsenal de bourses et d’aides diverses pour compenser des frais de scolarité élevés." Dans cette bataille, les marques les plus fortes disposent à l’évidence d’un avantage concurrentiel décisif. Les plus petites, elles, risquent de se retrouver à la peine.

Vers un raccourcissement de la durée des cursus ?

Nombre d’observateurs l’ont souligné, ces dernières années, la tendance est à l’allongement de la durée des études. En témoigne l’engouement actuel pour le master, à bac + 5. Et cela se manifeste aussi par la multiplication des périodes de césure, des stages, des séjours à l’étranger et des doubles diplômes. Résultat, il est fréquent qu’un cursus de type bac + 5, notamment en business school, s’étale en réalité sur six années, voire davantage.

Le lancement du MIM de l’Insead illustre ainsi un mouvement inverse, et pourtant bien réel : celui d’un resserrement des études. Les futurs diplômés de ce programme rejoindront en effet le marché du travail à l’issue d’un parcours en quatre années seulement – avec l’équivalent d’un master 1. La vogue actuelle des bachelors en 3 ans, si prisés des recruteurs, va dans le même sens. "Nombre d’étudiants sont aujourd’hui à la recherche de programmes très condensés, qui leur permettent d’intégrer la vie professionnelle le plus tôt possible, observe Frank Bournois, directeur général d'ESCP Europe. Ils peuvent ainsi gagner une année, voire deux, de salaire en sus." Pas négligeable. Entre ces deux tendances, laquelle va l’emporter ?


Jean-Claude Lewandowski | Publié le

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