La surpolitisation de la laïcité ne sert pas l’éducation

Thibaut Cojean
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La surpolitisation de la laïcité ne sert pas l’éducation
La question de l'enseignement de la laïcité à l'école revient dans le débat politique. // ©  DEEPOL by plainpicture
Après l’assassinat de Samuel Paty, la question de la laïcité est, une fois de plus, au cœur de l’actualité. Aujourd’hui très présente dans le monde politique et éducatif, elle est en réalité mal comprise et fait de l’ombre aux réflexions de fond.

Samuel Paty, professeur d’histoire-géographie au collège du Bois d’Aulne de Conflans-Sainte-Honorine (78), a été assassiné vendredi 16 octobre 2020 alors qu’il rentrait chez lui. Il a été décapité par un terroriste islamiste pour avoir montré, en classe, des caricatures de Mahomet.

"Samuel Paty est devenu vendredi le visage de la République" a déclaré le président de la République, Emmanuel Macron, mercredi 21 octobre, lors d’un hommage national au professeur. Au-delà des hommages et appels à la liberté rendus de manière unanime depuis le drame, cet attentat remet sur le devant de la scène une notion qui était déjà sous le feu des projecteurs : la laïcité.

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Sujet national depuis 30 ans

"La laïcité est un sujet national depuis 1989", rappelle Françoise Lorcerie, directrice de recherche au CNRS. Deux événements surviennent cette année-là : le congrès bicentenaire de la Ligue de l’enseignement, qui voit émerger un texte de réflexion sur la philosophie de la laïcité, et surtout l’affaire de Creil, quand trois collégiennes ont été expulsées pour avoir refusé de retirer leur foulard. Loin d’une polémique de passage, ce fait divers crée un débat qui s’est depuis installé dans la société.

"La politisation nationaliste de la laïcité émerge très fortement dans le courant des années 1990 et revient au début des années 2000", poursuit la directrice de l’Iremam (Institut de recherches et d'études sur les mondes arabes et musulmans). Cela touche inévitablement l’éducation nationale : en 2004, une loi vient interdire le port des signes religieux ostensibles dans les écoles publiques françaises.

Encore aujourd’hui, la laïcité est au cœur des politiques éducatives et une marotte de Jean-Michel Blanquer. Trois jours avant l’attentat de Conflans s’ouvrait en effet le séminaire national des coordonnateurs des équipes académiques "Valeurs de la République". Le mot "laïcité" apparaît 74 fois dans le dossier de presse de présentation de 27 pages. Bien plus que les mots "liberté" (7 fois), "égalité" (8 fois) et "fraternité" (une seule fois, lorsque le ministre cite la devise dans son édito).

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La laïcité, une notion qui "pose problème"

Malgré son omniprésence, la laïcité est une notion qui souvent "pose problème", estime Kéren Desmery, chercheuse post-doctorale sur l’enseignement moral et civique (EMC) et auteur de l'ouvrage "Pour une éducation à la liberté responsable : les perspectives d'un enseignement moral et civique". "Cela transparaît dans la rédaction de l’EMC", la matière dans laquelle Samuel Paty a montré les caricatures à ses élèves, et qui a mis des années à voir le jour.

En septembre 2012, Vincent Peillon, alors ministre de l’Education nationale, annonce sa volonté d’instaurer une "morale laïque" dans les programmes. Le premier rapport pour sa mise en place, intitulé "Pour un enseignement laïque de la morale", lui est remis en avril 2013. Il faudra encore deux ans pour terminer son élaboration. "Cela a mis du temps à cause des débats sur la laïcité, explique la chercheuse. La morale laïque a posé problème dès le début." Finalement, "après les attentats de janvier 2015, on a mis la notion de laïcité partout dans les programmes d’EMC alors qu’avant elle n’était évoquée que deux fois."

La morale laïque a posé problème dès le début (K. Desmery)

Dans cette matière, les enseignants comptent parmi leurs missions celle de débattre de la laïcité avec les élèves. Mais selon Kéren Desmery, la notion même de laïcité, bien souvent, n’est pas maîtrisée par le corps enseignant. "Tout le monde la rapporte au religieux, or c’est transversal. Cela concerne tous les domaines. La laïcité, ce n’est pas être neutre : c’est pouvoir partager un avis différent des autres en respectant la liberté de conscience de chacun." Des lacunes dont les professeurs, en grande partie "persuadés d’avoir la bonne définition", n’auraient pas toujours conscience.

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Miser sur le dialogue pour éviter les drames

Pour autant, "l’EMC se passe globalement très bien" observe Kéren Desmery, qui note toutefois des inégalités de mise en place en fonction des établissements. Ce qui est arrivé à Samuel Paty, "c’est l’œuvre d’un détraqué, ça aurait pu arriver à n’importe qui". "C’est un ensemble d’enchaînements épouvantables !", abonde Françoise Lorcerie.

L’Education doit-elle alors y apporter une réponse ? "Il ne faut pas céder à la panique", invite Kéren Desmery, qui a travaillé sur le rôle de l’EMC dans la prévention des violences en milieu scolaire. Si ni les programmes ni les professeurs ne sont à blâmer, elle aimerait malgré tout que cette tragédie puisse redonner à l’EMC son sens premier, celui de dialoguer avec les élèves.

Les moyens techniques de faire de l’EMC n’ont pas été donnés (F. Lorcerie)

"Les programmes de 2015 préconisaient des formes de pédagogies innovantes, des techniques déjà utilisées par des enseignants passionnés par les pédagogies attractives, mais peu connues de la communauté éducative, explique la chercheuse post-doctorale. Mais les réajustements en 2018 ont évincé les exemples de mise en pratique et ces pédagogies nouvellement introduites, avant même que le corps éducatif puisse réellement s’en emparer." Ce qui ne concerne pas uniquement les enseignants-stagiaires, mais aussi "les formateurs", ajoute Françoise Lorcerie, qui confirme que "les moyens techniques de faire de l’EMC n’ont pas été donnés".

Quand l’école cherche des solutions, le politique cherche des coupables

La directrice de recherche du CNRS aimerait elle aussi "former les professeurs au dialogue avec les élèves" : "Beaucoup ont peur des objections d’élèves, or c’est du pain béni en matière de pédagogie. Une objection, ça se traite, mais Jean-Michel Blanquer pousse les professeurs à les signaler, c’est aberrant !"

La réaction politique ne semble d’ailleurs pas toujours prendre la hauteur que demandent les événements. Jeudi 22 octobre, moins d’une semaine après les faits, Jean-Michel Blanquer a ainsi fustigé les "ravages" de "l’islamo-gauchisme" dans les universités et accusé l’Unef de "favoriser une idéologie qui, de loin en loin, mène au pire". Deux jours plus tôt, le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin se disait "choqué" de l’existence de "rayons de cuisine communautaire" dans les supermarchés.

"C’est très irresponsable d’un point de vue pragmatique, estime Françoise Lorcerie. Les jeunes en prennent plein la figure avec ce soupçon permanent !" Elle note le contraste "très frappant" entre ce qu’il se passe à l’intérieur de l’école et ce qu’on en dit à l’extérieur. Lors d’une récente réunion à laquelle elle a participé à l’Inspé d’Aix-Marseille, "les équipes se demandaient comment mieux former les stagiaires et les formateurs. L’éthique de la responsabilité était très présente. Personne n’a parlé de communautarisme, ce qui se dit sur les plateaux télé ou dans la bouche du ministre."


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